CHAPITRE IV
Il est certain que La Fontaine, bien avant son mariage, fit à Paris plus d'un séjour (1). Il est possible qu'il y ait fait en partie son droit.
Rien, comme nous l'avons dit, ne l'obligeait à suivre des cours : l'exemple de Perrault, celui de Jean Rou suffisent comme preuves. Théoriquement même, pour le droit civil, on n'avait que faire de la Sorbonne, où ce droit n'entra officiellement qu'en 1679. Cependant il y avait toujours eu à Paris « un grand nombre de régents qui expliquaient les Institutes et le Digeste concurremment avec les Décrétales (2) »; et les futurs avocats pouvaient suivre comme étudiants ces explications (3). D'autre part « les licenciés en droit canon étaient reçus au serment d'avocat dans les Parlements aussi bien que les licenciés en droit civil » . — La question serait donc de savoir si, dans l'hypothèse d'études faites à Paris, La Fontaine a choisi l'un ou l'autre droit. La vraisemblance est assuré-
(1) Nous le savons par Tallcmant dont on retrouvera plus loin l'anecdote; nous l'induisons des relations avec Sobiesky, et surtout d'une allusion à l'opéra d' Orphée joué à Paris en 47.
(2) Jourdain, Hist. de l'Université (1° 248). — (3) On trouvait d'ailleurs des répétiteurs de droit, qu'on appelait « souffleurs ». Voy. ce que dit Jean Rou : « Je commençai mes études de droit, sous la direction d'un célèbre souffleur, qui était cet avocat Bricheteau » (Mémoires, I, 30.)
ment pour le droit civil. Ses essais infructueux de théologie devaient lui laisser peu de goût pour tout ce qui avait un parfum d'église, et la « spiritualité » n'était point son fait il). Quant à objecter que pour le droit civil on allait de Paris prendre sa licence à Orléans et que La Fontaine ne semble pas avoir connu cette ville avant 1663 (2), ce serait oublier qu'on pouvait aller ailleurs, notamment à Reims (3). Rien ne s'oppose donc à ce que notre homme ait expliqué (ou fait semblant...» le Digeste et les Institutes.
Qu'il y soit venu ou non sous ce prétexte, il y est venu. Au point où il en était. — quelles que fussent ses ivresses dans la solitude, — il voulait jouir de la vie. « Volontiers on fait cas d'une terre étrangère; — volontiers jeunes gens haïssent le logis. » Il avait envie de vagabonder: et sans doute Reims s'offrait à lui, et il y allait : mais Reims ne pouvait suffire. Paris la grande ville devait l'attirer, « Paris sans pair » pour les amusements. Il avait là quelques amis; il voulait apprendre d'eux la carte du pays des lettres, et peut-être la carte du pays d'amour. Il a sûrement fait maint séjour dans la capitale.
Son père dit Tallemant) étant venu à Paris pour un procès, lui dit : « Tiens, va vite faire telle chose, cela presse. » La Fontaine sort, et n'est pas plus tôt hors du logis, qu'il oublie ce que son père lui avait dit. Il
(1) Lettre du 12 sept. 63. — 2) Letttre du 30 août. —(3) L'Université de Reims remontait à lo4T; la huile de Paul III spéciliait le droit canonique et civil. D'ailleurs la faculté de droit ne lût organisée qu'en 1610 (voy. Troc, de YAead. de Reims, LXXIII) à Reims sont fort loin d'être invraisemblables. — En tout cas La Fontaine n'est nullement ignorant du droit: sujet curieux pour un juriste.
rencontre de ses camarades qui, lui ayant demandé s'il n'avait point d'affaires : « Non t, leur dit-il; et alla à la comédie avec eux (1). »
Sans épiloguer sur ce terme de camarades (les camarades sont d'ordinaire des étudiants) (2), retenons que La Fontaine vient assez souvent pour avoir ici des amis. Des amis : lesquels? Il en a déjà de toute sorte^ mais d'abord Fami le plus cher. François Maucroix.
Né à Noyon le 7 janvier 1619, ce cadet des Maucroix était donc son aîné de deux ans et demi. Après des études commencées, dit-on, à Château- Thierry, et achevées à Paris très probablement (3), il se fit recevoir avocat et, sans plaider beaucoup, fréquenta vers 1640 le monde du Palais. Il y revit Furetière, et se lia très vite avec Olivier Patru (4). Ami du Champenois Perrot d'Ablancourt et de Yalentin Conrart (dont il fut depuis 1640 le confrère à l'Académie), Patru présenta Maucroix à l'un et à l'autre : et bientôt le jeune avocat fut introduit dans maint salon. Il s'était lié d'autre part, sans doute autour de la Sorbonne, avec Gédéon Tallemant, futur des Réaux (o), qui avait fait en même temps que lui son droit civil et canonique, et qui, très répandu, aide Maucroix à se répandre. — Rappelons que les cabarets étaient alors des centres de réunion, le rendez-vous non seulement de toute
(1) Tallemant (II, 368). — (2)Voy. Dicl. Furetière. — (3) Voy. Pabis, Maucroix. — (4) O. Patru, né en 1604, scia mi doyen pour Maucroix et pour La Fontaine.
(ij) Né !'• 7 novembre 1619; il était reçu familièrement par
l.i marquise de Rambouillel : grâce à lui Maucroix pénétra
il. m- le fameux hôtel <'t il s'y lit bien voir. A la date de juin
1668, il écrira : •< Madame ae Montausier me pria de dîner
lie. {Œuvre*, II, 300.)
la jeunesse (même studieuse), mais de tous ceux qui voulaient s'amuser. C'est là que Maucroix fit la connaissance de Benserade, de Le Pailleur (1), d'Alibray, en ce cabaret de Vaugirard tenu par Dupuis. où déjà fréquentait le musicien Lambert, ce « petit Michel » devenu bientôt le gendre du cabaretier. Ainsi se dispersait, un peu dans tous les mondes, le futur chanoine.
C'est une curieuse figure (et qu'il faut connaître) que ce Champenois agréable et fin, celui que Boileau appellera plus tard « berger en soutane » : bon homme, bon vivant, ou comme eût dit Montaigne, « bon compagnon en sa jeunesse, grand diseur, grand gaudisseur », troussant les chansons lestes et chiffonnant les jolies filles, un La Fontaine plus gai, bien moins poète, frère tout de même du charmant rêveur. Nul ne devait avoir sur celui-ci plus d'influence. 11 allait l'égayer, et l'aiguillonner, l'encourager d'abord dans ses débuts fleuris et idylliques, le pousser plus tard du côté des contes, et toujours le soutenir, le réchauffer (coupe en main!) de son amitié. Mais quand La Fontaine vient à Paris, Maucroix y est-il encore ?
On sait qu'il était entré, vers 1641, comme secrétaire puis comme précepteur dans la famille de Joyeuse (2). Il s'y était épris de la jeune fille, Henriette. Quand il la vit fiancée à Lenoncourt, atteint dans une affection qui était profonde, il avait pris congé pour venir passer quelques mois avec des Réaux. Puis apprenant la mort de Lenoncourt tué sous Thionville (juin 43), il était venu reprendre
(1) Il s'agit du mathématicien ami des Pascal; cf. Tallemant. — (jî) Les Joyeuse de Grandpré.
chez les Joyeuse (avec des espérances d'amour qui ne furent pas complètement trompées) son rôle de secrétaire et d'homme de confiance... Il devait y rester jusqu'au mariage de la jeune fille avec le marquis de Brosses (juin 46), ou même un peu plus tard, jusqu'au jour où dégoûté du monde et traînant toujours sa peine amoureuse, il achèterait une prébende à Reims. — Or, si dans cette période c'est surtout à Reims qu'il a vu l'ami La Fontaine, il a pu lui donner rendez-vous dans la capitale, où les Joyeuse faisaient maint séjour (1). DoncMaucroix est toujours là, présent ou absent, au centre des relations de La Fontaine. Il est là; et derrière sont tous ses amis.
Ce sont d'abord les deux Tallemant. L'aîné, Gédéon (des Réaux) (2), se mariera dès 46 avec sa cousine Rambouillet, mais La Fontaine le verra chez lui; le second, l'abbé François, est sorti du protestantisme pour devenir aumônier du Roi (3) : c'est un ecclésiastique que sa soutane ne gênera guère, et qui servira d'introducteur à notre poète dans plus d'une maison où l'on rit (4). Leur nonchalance et leurs distractions les rapprochent, sans parler des occasions qu'ils ont de faire ensemble la route de Champagne, lorsque l'abbé va voir ses moines au Val Chrétien (5).
(1) Le fait est établi par une lettre de Maucroix (1704), et par une épître à La Fontaine que nous citerons bientôt.
(2) L'amitié pour dec Réaux durera jusqu'au dernier jour. On en a une espèce de preuve dans le nombre de pièces signées d notre poète, et que des Réaux avait conservées. — Quant à L'abbé François, il n'était guère en sympathie avec son frère : maie La Fontaine a pu les voir séparément.
(3) Il s'était fait convertir par Retz, avec lequel (en compagnie de son frère) il avait fait un voyage en Italie.
(Jk) lJar ex. chez Colletet. — (5) Abbaye de Prémontrés, entre
Puis c'est le vieux camarade Furetière. Avocat au Parlement, il occupe ses loisirs à rimer des vers : épîtres à des Iris ou à des amis, énigmes, épigrammes et surtout satires (1). Comme il connaît déjà toute espèce de gens, il est pour La Fontaine d'un commerce tout à fait précieux. Tous deux ils fréquentent l'abbé de Marolles (2), les habitués du bon « Puis » (Lambert, Benserade), ou le salon de M. Conrart. Ce très honnête homme, très en vue, un des pères de l'Académie, se fait le parrain des jeunes talents (3). Il faut passer chez lui pour monter au Parnasse. Par lui, La Fontaine connaîtra peut-être l'illustre Sapho (4), mais sûrement Chapelain et surtout Paul Pellisson.
Pellisson (5) apporta en ce moment de Castres, avec son effrayante laideur, son intelligence avisée et son goût très sûr. Pendant ce premier séjour à Paris (1645-48) il verra souvent Maucroix et La Fontaine, qu'il a rencontrés chez Conrart. Ils auront ensemble mainte conversation littéraire. Tous les trois épris de Malherbe, ils le relisent, s'extasient, et concluent en hochant la tête qu'il y a chez ce grand homme quatre-vingts strophes
Oulchy et la Fère,Il eut un jour un procès pour avoir assisté aux offices en habit court. (Ami. de Soissons, VI, 500.)
(1) Ces satires mériteraient d'être plus connues, comme aussi leur auteur, qui est trop uniquement pour nous l'auteur du Roman bourgeois.
(2) Voy. lettres de Chapelain. — (3) Conrart est né en 1603. Protestant, il est intime avec les Tallemant, les La Sablière.
(4) Les relations ne sont nullement prouvées : elles sont très probables.
(o) Paul Pellisson (né à Béziers, 1624); protestant, vient chez son coreligionnaire Conrart. Après un séjour de trois ans (1645-début 1648), il retournera dans le Midi, mais reviendra bientôt (novembre 1650) s'installer définitivement dans la capitale. Voy. le livre de Marcou.
inimitables (1). On pense si notre homme voit avec plaisir son enthousiasme partagé! Autour d'eux s'est formé un cercle, qu'ils appellent « la troupe ». C'est ainsi que vers 46, La Fontaine, ayant regagné sa Champagne sans dire adieu, se voit rappeler à l'ordre.
Épître, va chanter injure, Mais grosse injure à ce parjure Qui par un étrange ourvari S'en est fui à Château-Thierry.
Que la belle fièvre quartaine Vous ronge, sieur de La Fontaine, Qui si vite quittez ce lieu Sans avoir daigné dire adieu.
Vraiment la troupe a fait un livre Qui va bien vous apprendre à vivre!...
Hé? ne vous grattez point la tête (2). Vous verrez bien une autre fête :
Ce que j'en dis, moi, n'est que jeu... Mais Damoiselle Courtoisie D'un tel départ s'est fort saisie...
« Monsieur, c'est vivre en Allemand Et très mal entendre son monde, Que de quitter la Table Ronde Sans dire aux nobles chevaliers :
Adieu, braves aventuriers! » — — « Mais, Damoiselle Courtoisie, N'en soyez point si fort saisie.
La Fontaine est un bon garçon Qui n'y fait point tant de façon ; 11 ne l'a point fait par malice :
Belle Paresse est tout son vice.
Et peut-être quand il partit, A peine était-il hors du lit... (3). »
(i) Maugkoix, lettre du 30 mais 1704 (Éd. Paris, II, 236). — (2) []n geste d'homme timide et irrésolu, probablement pris sur le vil'.
(3) Voy. Bibl. n. H.. 0188. IV, 19142, 1° 95... — Epitre signalée par M. Châtelain (thèse sur Fouquct). L'ode à IMsani (mort à
Nous nous doutions déjà que La Fontaine était un bon garçon sans malice, et un paresseux. Ce que nous ignorions, c'est l'existence de cette nouvelle Table Ronde, où les « Palatins », en dehors de nos trois amis, s'appellent Furetière, Charpentier, Cassandre et Maynard; de cette académie qui tient ses assises chez Pellisson (1), qui a un président renouvelable, qui offre des« conférences» régulières ou du moins suivies, « l'après dînée » de préférence.- Donc la troupe savante discute, écoute des lectures : Furetière y lit sa satire « Contre nos seigneurs médecins — qui font mourir les gens très sains », Charpentier y « donne pour plat » des pièces de vers, Pellisson une ode héroïque à la mémoire de Pisani.
Ce nom de Pisani nous rappelle que nous sommes tout proches de Rambouillet, où fréquentent certains de nos Palatins. Je ne serais pas surpris qu'on vît parmi eux un autre Rambouillet, très ami de Conrart, je veux dire le futur a grand madrigalier » Antoine de La Sablière, qui nous est signalé en 47 comme faisant déjà « de jolies choses d'esprit (2) », que Maucroix connaît fort bien puisqu'il célébrera un jour son mariage (3), et qui recevra sûrement une fois ou l'autre ses anciens
Nordlingen le 23 août 45) permet de dater ces réunions. Quant à Maynard, c'est probablement le fameux faiseur d'épigrammes venu à Paris pour sa dernière édition (mort 28 déc. 46); mais il se peut aussi que ce soit son fils.
(1) Ibid., f' 98. — (2) Voy. (dans le Conrart de Keryiler) les lettres où Conrart recommande à Félibicn ce La Sablière en séjour à Rome (lr>47). Le ton est à la fois très amical pour le jeune homme et déférent pour sa riche famille. Rappelons que ces Rambouillet roturiers sont sans attache avec leurs nobles homonvmcs. Ce sont des financiers enrichis.
(3) Même ms., 19142, f° 105 :
Hymen s'en va donc lier — >>"otre grand madrigaher.
amis. Or, parler de lui, n'est-ce point parler de des Réaux, son ami, son futur beau-frère? Bref, on voit là pour La Fontaine des liens solides qui se nouent (1). Et pour l'heure c'est un encouragement qu'il y trouve à faire des vers malgré sa paresse, et malgré le plaisir qui l'entraîne ailleurs.
En effet, si le jeune homme s'initie aux lettres, il a d'autres divertissements, et d'abord d'autres relations.
C'est même une question de savoir s'il n'a pas pénétré dans des milieux assez mondains. On sait qu'il n'était pas besoin pour cela d'une grande naissance, mais seulement de quelques manières et de quelque esprit. Sur ce point, rien de plus frappant que l'exemple de l'oratorien Jacques Esprit, pénétrant tour à tour (avant d'être attaché au prince de Conti) dans tous les salons à la mode (2). La Fontaine, sans avoir (il s'en faut) le brillant de son confrère, pourrait à la rigueur avoir ses entrées : à Rambouillet par les T alternant ou par Maucroix (3), chez les Liancourt et les Brienne par son ami le P. Desmares (4). Il le pourrait, mais le
(1) On s étonnera moins désormais (en supposant que l'on s'en étonnât...) de voir aux environs de 78 Pat ru écrire à Charpentier, en parlant de notre poète : « Un de mes bons amis, qui est aussi des vôtres... » (Recueil de lettres d'académiciens.) — On ne s'étonuera pas non plus de voir La Fontaine se servir pour le Paysan du Danube d'un passage de Cassandre encore médit.
(2) Voir Batterel. — (3) A vrai dire le moment n'était pas très favorable : le mariage de Julie (juillet 1615), puis la mort de BOi) frère Pisani (23 août) avaient mis quelque désarroi dans Les réunions. (Voy. le Voiture d'E. Magne.)
(4) Le P. Desmares a prêché de 1642 à 1645 jusqu'au joui- où d< .<in! une lettre de cachet il a dû s'enfuir. Mais il revient plus dune fois chez les Liancourt. Ajoutez mie ceux-ci ont des t en Champagne (exemple Nanteuil), dans un pays où La
veut-il? Je crois qu'il a bien plus envie de s'amuser, car c'est sa vraie pente, que de briller et de se contraindre.
Cependant prenons garde. On Fa fait bien souvent sauvage, et c'est une erreur; dès ce moment (ce sera vrai toujours) on le devine fort répandu. La simple vraisemblance nous permet de croire qu'en venant à Paris son premier soin a été de voir ses compatriotes ou les amis de sa famille, tous ceux qui, ont des attaches avec la Champagne. Il a fréquenté ses amis Jannart, qui dans le monde parlementaire peuvent lui ouvrir mainte porte (1). Il a dû se mettre en relation avec Claude Comtesse, beau-frère du prévôt de La Haye qui est intime du maître des eaux (2). Et par ces La Haye il en connaît d'autres, les de La Haye-Ventelet (famille de l'ambassadeur de Constantinople), amis du vieux philosophe Le Vayer qui épousera plus tard une de leurs filles (3). Et il a pu voir les fils du président Barrillon, lequel possédait naguère la seigneurie de Chàtillon-sur-Marne, échue bientôt
Fontaine a des terres (Oiilchy) et des relations. — Pour les Biïcnne, Desmares y a été quelque temps précepteur. — Je ne parle pas des Gondi, que La Fontaine a pu connaître : le duc est un oratorien, la duchesse va fort souvent à .Montmi! ail; leur fils, le futur cardinal de Retz, est l'ami des ïallemant.
(1) Jacques Jannart, futur substitut de Fouquet, est originaire de Château-Thierry. Il a épousé le 7 janvier 1636 Marie Héricart, tante de la future femme de La Fontaine.
(2) Claude Comtesse, sieur de Bonneil, habita Paris. Son fils doit être un contemporain de notre homme. Les archives de Bonneil le montrent en relation avec les de La Haye.
(3) Tous les de La Haye sont de Charly, village voisin de Château-Thierry. (Voy. la Chesnaye.) Jean de La Haye-Ventelet, époux de Marg. Palluau, a eu en 1625 un fils. Denys, qu'on voit parrain à Charly le 24 dôc. 1652 et qui est alors lieutenant de la garde du Roi. Ce Jean est ambassadeur depuis 1639. — Le vieux Le Vayer épousera Angélique de La Haye cndéc. 1664.
à son fils Paul (1). Il a pu voir les Vertamont; car la femme du conseiller, Renée Quatresolz, est la filleule d'Anne de Jouy, sa sœur (2). Et comme celle-ci, en devenant Mme de Prast, est devenue la cousine de des Barreaux, son frère fera sans doute la connaissance du grand libertin (3). Plus sûrement encore il voit le docteur Nicolas Brayer, qui a épousé Anne Josse, une cousine des La Fontaine (4); et de même le docteur Jacques Mentel, qui est de Château-Thierry. Le petit-lils du docteur Jean Pidoux est bien à sa place dans ce milieu de médecins. On va voir où cela le mène.
Brayer et Mentel sont liés avec leur confrère Gui Patin ; l'amour des livres, qui les rapproche, les rapproche aussi de Gabriel Naudé, leur ami à tous (5). Or ces médecins sont pour la plupart gassendistes; gassendiste aussi, ce Charles Spon. médecin lyonnais, auquel Gui Patin enverra plus tard (août 1658) les amitiés de « M. de La Fontaine ». Qui hésiterait malgré la multitude des homonymes, à reconnaître ici notre homme, et à conclure tout à la fois qu'il a vu ses compatriotes Brayer et Mentel,
{{) C'est le futur ambassadeur. Nous le reverrons. — (2) Voy. Arch. de Coulommicrs ; le baptême est du 5 janvier 4623. — Franc, de Vertamont sera plus tard un ami de Fouquet.
(3) Voy. Appendice. — (4) A vrai dire les relations ne sont pas prouvées, mais elles sont certaines. La Fontaine est en relation (voy. lettres à Jannart) avec Jeanne Brayer, qui semble faire des séjours à Paris chez le docteur. Celui-ci, Nicolas B. (1606-78), sera le médecin des Bouillon (lettres de Chaulieu); son fils Gaspard, sieur de Fresne (Aisne), deviendra conseiller au parlement. La mère est enterrée à Fresne le 8 oct. M.
(':>) a Naudé avait fait sa médecine avec Brayer. Dans son Matcurat (édition in-4°, p. 473), il se dit très ami du docteur Mentel. Comme Gui Patin, il est gassendiste. Voy. Sorbièi\e (préface de» œuvrei de (iassendi).
qu'il a connu Gui Patin et Spon, et qu'il a pénétré ainsi dans le monde des gassendistes? On doit d'autant moins hésiter, qu'on le voit dès lors en relation avec Tallemant, Marolles et Chapelain, tous disciples plus ou moins notoires du chanoine de Digne.
Et s'il en est ainsi, comment ne pas supposer que, dans le même monde ou en dehors, La Fontaine a pu rencontrer d'autres gassendistes, ses contemporains " et futurs amis, ceux qui s'appellent Bernier, Chapelle et J.-B. Poquelin? — Bernier, déjà! déjà Molière! — On s'étonne, je crois, à tort. Tl y a simplement ici une question de dates (1). Autrement il est très certain qu'à ce moment-là les inondes se mêlent, et qu'un jeune homme peut connaître en quelques semaines sinon tout Paris, du moins tous les cabarets (2). Doutera-t-on que les cabarets aient vu La Fontaine? Dans ce monde des libertins il a pour introducteurs naturels les fils des médecins qu'il fréquente, et aussi déjeunes officiers. Son ami Charles Visinier est déjà marié (3); mais voici d'autres gardes du corps : Denvs de La Haye, fils de l'ambassadeur, Robert et Pierre Yitart, de Château-Thierry (4). Faisons un pas de plus parmi ces disciples de Mars; et, après avoir rencontré un nouveau gas-
(1) La question est de savoir si l'errant Bernier est alors à Paris (on connaît mal sa vie pendant cette période). Quant à Molière, il partira pour la province à la fin de 45.
(2) Voy. Maucroix cité par Châtelain, p. 87 :
Connaissance à Paris est chose bien facile, — Et l'on connaît bientôt et la cour et la ville.
(3) Sa femme est marraine en 46. — (4) Robert et Pierre Vitart (Pierre, vicomte de Rozoy, 1612-71) sont cités comme gardes du corps en 1636 dans un document sur la noblesse des Vitart (Annales de Ch.-Th., 1876.)
sendiste dans le cadet Cyrano de Bergerac (1), nous en trouverons un autre dans le mousquetaire Jean Sobiesky : Sobiesky, ce futur roi de Pologne qui. lorsqu'il aura passé en France une année (9 juin 1646-mai 47), n'y reviendra point, que je sache, et qui aura trouvé le temps de raconter « plusieurs fois » à La Fontaine l'histoire des « bubaks, animaux guerriers », ce qui prouve qu'il ne craignait pas de redire les mêmes histoires, mais ce qui prouve aussi qu'il avait eu très vite avec La Fontaine une très curieuse familiarité (2). On voit qu'il est difficile de ne pas conclure pour notre homme à une vie tout à fait variée. Sunt multœ mansiones (comme dira Voltaire), il y a beaucoup de maisons où sa pensée se joue, et notamment le temple gassendiste (3), beaucoup de maisons surtout où il va rire et s'amuser. — On voit en même temps l'importance de cette période dans sa formation, par la multitude d'impressions reçues et d'observations inconscientes. Mais d'ailleurs, en dehors de l'initiation poétique, ce qu'il faut noter avant tout, c'est l'initiation au plaisir (4). Eh bien
(1) C'est une question de savoir si La Fontaine a eonnu Cyrano; mais l'affirmative est probable.
'(2) Voy. (Revue Bleue, 1908) un artielc de M. Mansuy. La chose n'est pas tirée au clair. Cependant je ne vois qu'un moment où Sobiesky ne soit pas pris par la guerre, c'est la fin de 4669 et une partie de 70 : or, à cette date, je ne sache pas que personne signale sa venue en France. — On parlait jadis d'une rencontre dans le salon de Mme de La Sablière. Si Sobiesky, comme il semble bien, n'est pas revenu en France depuis 1647 (voy. la façon dont il parle en 78 de l'affaire Brisacier : A. Coybr, II, 177 : « J'étais bien jeune quand je vivais en France... »), rappelons qu'en 1647 Mme de La Sablière a sept ans.
(3) Il ne se soucie guère, je crois, de la doctrine, et ne retient que des maximes épicuriennes qui lui servent à justifier sa pente an plaisir.
(4) C'est la suite qui le prouve, sa vie galante de Reims et de Château-Thierry. (Tall.)
oui, La Fontaine n'est sorti de l'Oratoire que pour entrer dans des voies fangeuses; et il y a un abîme entre le doux prêtre qu'il pouvait devenir et le libertin qu'il est devenu. Mais, une fois entré dans la vie du siècle, il était inévitable qu'il fît comme les autres. — Loup avec les loups, il l'est sans remords. Je le vois, dans un de ces cabarets d'alors, Pomme de pin ou Croix de Lorraine, attablé avec des amis (1) devant quelques cruches de vin. Les dés roulent (2), les gobelets sonnent. Parmi les jurons et les rires, et les santés portées à pleine voix, par moment s'élève une chanson bachique; ou la Belle Piémontaise vibre dans la salle (Elle est — Au régiment des gardes — comme an cadet), et tout le monde hurle en chœur ce fameux refrain. Une grosse joie, où l'être s'enfonce. Mais l'esprit quelquefois part pour des voyages, caresse au loin quelque chimère. A travers les fumées du vin et celle du tabac — car dès cette époque les jeunes gens « pétunent » — notre étudiant, tout à l'heure gagné par cette joie bruyante, suit maintenant en rêve des coins de paysage ou de douces visions. Étrange nature humaine, qui va en un instant de la goinfrerie à l'idylle, des « crevailles » à la poésie!
« Les délicats sont malheureux » : la jeunesse n'est pas délicate. La Fontaine, heureux de revivre es tavernes une page de Rabelais, n'est pas moins
(1) Ce ne sont plus les amis de la Table Ronde. Notre homme va d'un monde à l'autre.
(2) Pourquoi ne mettrait-on pas ici, comme type de joueurs, ce Damien Mitton qui fut l'ami de Méré, qui connut Pascal, et que La Fontaine a sûrement connu? Voy. Appendice.
heureux de suivre sur des sentiers encore plus glissants quelques apprentis Esculapes ou des fils de Bellone en quartiers d'hiver. Rien de tel que leur commerce pour se déniaiser. Avec eux on apprend que l'heure du berger ne sonne pas seulement avec les bergères, et qu'en amour comme à la guerre la fortune sourit à l'audace (1). Il essayera de mettre en pratique de si bons enseignements...
Entre temps (car il a besoin de prendre l'air!) il fait plus ample connaissance avec Paris et ses spectacles. Le Pont-Neuf à lui seul — avec ses banquistes, ses opérateurs et ses chansonniers, avec les marionnettes de Brioché ou les couplets du Savoyard — est une source inépuisable de plaisir. Mais la rue elle-même en est une aussi, avec ses embarras, ses cris, ses roulements de tambours, ses mille incidents journaliers ou imprévus. Il y voit le reflet ou le contre-coup des événements politiques : hier les intrigues de la Régence, aujourd'hui les départs de troupes et les lendemains de victoire, le défilé joyeux des enseignes conquises, — ou les cris de colère que soulèvent les impôts croissants... — Et il va aussi au théâtre : ses amis l'y entraînent, mais il n'a pas besoin d'eux pour y retourner. C'est l'époque des belles tragédies : laissons les Bérénice ou les Esther, les Mort de Sénèque ou les Mort de Crispe; mais Saint-Genest,
(1) Ils peuvent même lui donner des conseils précis, comme en donne le maître en droit à l'un de ses écoliers : « Que ne vous poussez-vous? Un Français être ainsi — Sans intrigue et sans amourettes I... — Témoignez seulement que vous cherchez fortune'. — Placez-vous dans L'église auprès du bénitier, etc » (Le Roi Candaule.) On croirait voir notre homme déniaisé par quelque suppôt de Cupidon.
mais Venceslas, mais surtout Polyeucte, Pompée, Rodogune! Quelle révélation de la grande poésie — non plus de celle de Malherbe, en somme un peu creuse, — mais de celle qui emporte au loin Fàme frémissante! Certes, notre rimeur ne peut guère songer à monter si haut. Mais déjà le bruit des applaudissements éveille en lui des rêves de gloire. Plus accessibles que les tragédies, les comédies de Scarron ou de Bois-Robert lui font souhaiter de devenir un auteur comique (1), d'être applaudi, d'être célèbre. Simple velléité, mais attendons la fin.
En même temps son goût pour la musique peut se développer (2). Il entend partout des vaudevilles ou des airs de danse; il entend des sérénades à la place Royale ou aux Tuileries. Chez les particuliers se donnent des concerts, où vibrent gaiement, à côté de Lambert et d'Hilaire du Puy, le violon de Bocan et de Constantin, la viole d'Hotman ou de Maugars, et le luth de Gaultier, et le théorbe qui va remplacer le luth. Que dis-je? on a déjà de vraies sociétés musicales, comme celles de Chabaneau de La Barre ou de Champion de Chambonnières. — En relation avec Lambert, et sans doute avec de Nyert, La Fontaine, qui peut pénétrer partout, a dû profiter des occasions. On en trouverait la preuve dans le souvenir qu'il gardait
(1) 11 peut voir les débuts de l'illustre théâtre : la salle des Métayers (près la porte de Nesles) en 1644, et l'année suivante celle de la Croix-Noire (près du port Saint-Paul).
(2) Ce goût se développe déjà dans le public. La musique, qui figure en rang honorable dans les Plaisirs des Dames du sieur de Chatounièrcs (1641), tient une certaine place dans la société. Voir Michel Bre.net, les Concerts en France sous l'ancien régime (1900).
encore, trente ans plus tard, de Y Orphée de Luigi Rossi(l).
Mais ceci nous fait arriver jusqu'en 47. Il faut au plus vite ramener notre homme à Château- Thierry.
(1) Epître à de Nyert (1677). Cf. Romain Rolland : Musiciens d'autrefois.