CHAPITRE V
A Château-Thierry, où il passe une partie de son temps, La Fontaine trouve une vie de famille et de société, qui, en attendant de compléter son existence, lui sert à varier ses plaisirs.
La vie de famille semble réduite à peu de chose. Lanière est morte (1); Claude est à l'Oratoire : le père et le fils restent donc seuls. Mais, en supposant qu'ils vivent chacun de leur côté (2), ils se voient aux repas, ou pendant les soirées, qu'ils égaient de causeries. Les pieds sur les chenets (profitant du droit de chauffage), ou en été dans le petit jardin, ils se racontent leur journée. Ils s'amusent tous deux — et honni soit qui mal y pense — d'un vieux conte qui a frappé Jean; ou bien il lit ses derniers vers, et le bon père s'attendrit. En somme les heures passent, agréables, pour ces solitaires qui sont loin de l'être : ils ont des parents, ils ont des amis.
Sur la famille, nous sommes loin de tout savoir. Mais nous voyons d'abord que le maître des eaux n'est pas seul de son nom. A tout le moins a-t-il eu
(1) Du moins elle est morte avant 47. — (2) Remarquons que ce père, auquel son fils « ne rompt jamais la tète de ses affaires » ne raconte pas non plus les siennes. On a envie de conclure (en tout cas c'est vrai pour notre nomme) que ce sont deux natures indépendantes.
un cousin issu de germain, Louis de La Fontaine, marié à Madeleine Petit (1), et qui a un fils, François, avocat; je suis persuadé qu'il y en a d'autres (2). A moins que des questions d'argent ne les aient brouillés (il faut toujours supposer cela), ils doivent se voir. — D'autre part, de 1637 à 1652, le beau-frère de Jean, Philippe de Prast, est maître des eaux à Château-Thierry (3). Depuis longtemps une réconciliation avait dû se faire, dont Jean profitait (4).
Voici d'autres parents. D'abord les Petit, qui tiennent le grenier à sel (5). — Puis les Josse, auxquels les La Fontaine se rattachent par une trisaïeule du jeune homme. Alliés à des médecins, à des maîtres des eaux, ou à des seigneurs, ces Josse sont une des plus vieilles familles de Château-Thierry (6). Cousins éloignés, ils cousinent. Non seulement Jean est le filleul de Claude
(1) Walkenaer, pièces justif. — Notons cette alliance : ces Petit, dont l'un est cité comme cousin (1627) parmi les témoins d'Anne de Jouy, sont de Châtillon. L'un d'eux, Charles Petit, seigneur d'Hurtebize, procureur des eaux et forêts (donc en relation avec M. de La Fontaine), avait donné sa fille à Louis Héricart, qui en a eu Marie, future femme de notre poète Voilà, semble-t-il, entre les deux époux, un cousinage inattendu.
(2) Quel est ce Nicolas de La Fontaine qu'on voit figurer (29 octobre 1671) dans un baptême? et son fils Nicolas « le jeune », parrain le 7 janvier 16fr8?(Arch. Aisne, supplément E., Braisne.)
(3) M. Tuetev dans la Revue Bleue (1897). — (4) Le père s'était opposé au mariage de sa belle-fille. Mais si Pli. de Prast était maître des eaux à Château-Thierry, les deux hommes ne pouvaient guère ne pas se voir, et se rapprocher. En tout cas nous verrons Jean, plus tard, en relation avec sa sœur, | Lettres 56, 58) quand elle sera devenue par un second mariage Mme de Villemontée.
(5) Voy. une note précédente. — (6) Voir A. Poquet, I, 272. — Jeanne Josse a épousé le docteur Nicolas Braver; Claude .( Bft (marraine) était femme de Louis Guôrin, des eaux et forêts; Marguerite Josse est mariée au sieur d'Aigremont, etc. Il n'y a que les orfèvres qui manquent.
Josse, mais Antoine Josse de Bressay apparaît à deux reprises comme un ami intime; et quand notre homme aura un fils, il lui donnera comme marraine Geneviève Herbelin, femme de l'avocat Josse.
Les Jannart semblent plus éloignés encore, mais ne sont pas moins intimes (1). Celui qui doit devenir l'oncle Jannart garde sûrement des attaches avec son pays : Fun de ses domaines (dont Jean s'occupera), la Tueterie, touche la Fontaine- Regnard, domaine du maître des eaux.
Les Pintrel, famille très nombreuse (où l'on se perd), sont alliés, sans aucun doute. On cite toujours comme un parent le traducteur de Sénèque, Pierre Pintrel, gentilhomme de la grande vénerie. A la date où nous sommes, un autre est président de l'élection (2). — Nous avons nommé les Brayer, les Herbelin, alliés aux Josse. Plusieurs autres alliances nous échappent : nous regrettons de ne pouvoir imiter F ami du bon Pourceaugnac, qui « dit toute la parenté ».
Après les parents, les amis (qui sont peut-être de vagues parents encore). — D'abord les Vitart, dont une branche a été transplantée à la Ferté- Milon, mais qui sont de Château-Thierry : très grande famille (3) . — Ensuite les de La Barre. Nous
(1) En 1628, Nicolas Jannart, contrôleur du grenier, figure à côté de Charles de La Fontaine dans un baptême de cloches (à Chierry); son fils Pierre lui succède.
(2) Arch. de l'Aisne (S'E.). Ces Pintrel sont innombrables. — Remarquons qu'en 1696 une déposition de Boileau indique deux Pintrel comme cousins germains de Racine.
(3) Les Vitart (jadis Wittard) étaient originaires de Souabe. Dès 1542 Pierre achète la seigneurie de Rozoy. Son fils Claude, traducteur de Boccace, a une nièce qui en 1588 épouse Nicolas Josse, président à Château-Thierry (Annales de Ch.-Th., 1865). — Le baptême de cloches de 1628 cite un Pierre Vitart procureur.
avons vu le petit Jean compère en 1633 d'une Marie de La Barre : j'ignore quels liens de parenté elle a avec Hilaire, élu de Château-Thierry, qui a deux fils en 1642, et qui est donc à peu près le contemporain de notre homme. Ce qui prouve des relations, c'est la présence d'un de La Barre parmi ceux qui joueront en 58 les Rieurs du beau Richard (1). Ajoutons les Curron et les Le Formier, qui paraissent à la même occasion. Et n'ouhlions pas Charles Visinier, garde du corps, qui a été un ami de Jean (2).
N'oublions pas non plus les de La Haye, de vrais amis, qui détiennent de père en fils la prévôté (3). Et enfin, tout en haut de l'échelle (de l'échelle sociale, et non amicale), n'omettons pas les Rousselet. Ils se transmettent la charge de lieutenant général : par là ils ont quelques occasions de tiraillements avec les de La Haye; mais l'un d'eux a été le parrain de Claude; la femme d'un autre sera, je crois, trop bien avec Jean pour que l'époux ne se coiffe pas plus ou moins de lui; et de toute façon une famille d'officiers comme celle des La Fontaine ne peut pas ne pas entourer d'égards le premier magistrat de Château-Thierry.
Il y en a un receveur de Pass y-sur-Marne ; d'autres sont seigneurs de Montomer, etc.
(1) Nous reparlerons de cette pièce. — Il y a des prêtres dans cette famille. L'un d'eux, candidat malheureux à la cure de Saint-Crépin (en 4666), deviendra vicaire à Paris. — Je vois un Nicolas de La Barre porte-manteau du Roi (Arch. Aisne); un autre, Paul, beau-père de François de Villemontée (cousin du second mari d'Anne de Jouy).
(2) Il avait épousé Françoise Le Lorin, fdle d'un notaire de Crézancy. C'est chez lui que nous verrons descendre le poète en 76.
(3) Voy. lettres à Jannart; lettre à la duchesse de Bouillon (71); voy. aussi l'amitié de ces de La Haye avec Maucroix : <:<■-! à celui-ci que lun d'eux, Robert, écrit en style rabelaisien. (Maucroix, Œuvres.)
Toutes ces relations mettent autour du jeune homme de la vie et du mouvement. Il se peut qu'elles lui offrent déjà mainte occasion de réfléchir; mais comme en ce moment deux choses surtout l'occupent, le plaisir et la poésie. — comme il aura tout le temps plus tard d'observer dans sa petite ville l'éternelle comédie humaine, nous le retrouverons dans quelques années méditant sur ce beau sujet. Pour l'heure il nous suffit d'avoir montré qu'il ne vit pas seul, que bon gré mal gré il se mêle aux divertissements de ce petit monde, et de dire que les jeunes gens de son âge l'entraînent forcément dans leur tourbillon.
Avec eux il va prendre surtout la passion du jeu, une passion qui le suivra toute sa vie et lui coûtera cher (1). Il aime peu les exercices, mais on le voit fort bien suivant ses camarades dans un de ces tripots où, entre deux rasades, on joue à la paume (2). — On le voit aussi à la chasse : dans le milieu où il vit, comment s'y dérober (3)? Maint détail le montre chasseur, notamment ce poème d'Adonis qui peint d'après nature (bien qu'après Ovide) une chasse au sanglier. A la lisière d'un bois, au milieu d'une prairie humide de rosée, il a vu ces arrivées au rendez-vous dans la lumière matinale : les chevaux frémissants, les meutes impatientes, « les cris, l'aboi des chiens, les cors mêlés de voix » ; et puis la chevauchée, la quête, l'assaut... Il rapporte de là des souvenirs de vie âpre et forte ; et la chasse
(1) Le jeu, peste des républiques. (A Mme de La Sablière.) — (2) Voy. lettres 1663. Il constate que les Pidoux de Cliâtellerault aiment mieux la paume que ne font leurs parents de Château-Thierry.
(3) Son père est capitaine des chasses.
est déjà finie, que son oreille, emplie de trompes et de cors, suit là-bas, près de la foret,
Les chiens qui vers le ciel poussaient de longs abois.
Il y a d'autres chasses, et qu'il a connues. Ne parlons pas des « reginglettes et réseaux » qui attrapent petits oiseaux : cela est bon pour les manants. Mais il chasse le cerf, bien qu'il s'attendrisse sur la pauvre bète :
Ses larmes ne sauraient le sauver du trépas : On l'emporte, on le sale, on en fait maint repas, Dont maint voisin s'éjouit d'être.
Quels repas! repas de province, au dix-septième siècle !« Les conviés sont gens choisis », c'est possible, — mais des gens d'appétits robustes, pour qui l'exercice violent suivi de bonne chère est le grand plaisir. Écoutons le Champenois Perrot d'Ablancourt : de Châlons, vers 1635, il écrit à son ami Patru :
Je suis bien en peine de trouver la cause qui me fait haïr un pays que j'ai tant aimé. Je pense que... n'aimant plus la débauche comme j'ai fait, je ne me plais plus aussi en un pays où il n'y a point d'autre divertissement que celui-là. Et ce n'est pas sans raison... que la nature a fourni si abondamment ici toutes les choses nécessaires à la débauche, parce que, les hommes étant si mal faits, elle leur a voulu ôter la connaissance de leurs imperfections en étouffant leur raison dans la bonne chère (1).
Et dans une autre lettre il s'écrie avec véhémence : « Ils n'ont rien de l'homme que le visage!
(1) Patru (éd. in-12, 1692), II, 376, 377.
Ils n'ont point d'autres avantages sur les bêtes que de savoir labourer la terre et faire les vignes. » Je veux bien que Château-Thierry ne soit pas Châlons : tout de môme... Donc La Fontaine, qui aimera toujours les bons repas, fait très volontiers chère lie. Tandis que le vin coule, et que les rasades s'engouffrent sur les tranches de venaison,
— au milieu des chants grivois, des histoires grasses, — je ne sais jusqu'à quel point il garde son sang-froid : mais je doute qu'il montre « un goût dédaigneux ». Bonnement ou narquoisement,
— mais en homme qui goûte la vie sous tous ses aspects, — il s'amuse de ces farces qui se jouent pour lui.
Soyons sûrs, d'ailleurs, qu'il préfère à la société de ces jeunes gens et de ces seigneurs campagnards celle de gens sérieux comme Pierre Pintrel ou comme le prévôt de La Haye. Eux aussi plaisantent et chantent aux repas ; les vieux disent en chevrotant « Charmante Gabrielle », — les autres le « Jeune chapelier parti pour Montauban » :
Quand fut à Montlhéry
Sur ces hautes montagnes,
Voyant derrière lui
Toutes ces grands campagnes,
Fit trois pas en arrière :
t Ah! que le monde est grand! » (1).
(1) Cf. le Rat et V Huître : « Que le monde, dit-il, est grand et spacieux! » Bon exemple de ce genre d'allusions dont son œuvre entière est brodée. Exemple aussi de ces vieux airs qui chantent dans son souvenir; cf. la chanson de Nicolas (dans le Meunier), ou cette autre qu'on retrouve dans le livre XII) :
Mon mari me guette, me guette, — comme le chat fait la souris. Voy. la Comédie des Chansons.
Mais s'ils se divertissent, c'est après avoir causé en hommes intelligents, soit de leur métier, soit de la politique. Au moment où nous sommes, on vient de passer par des heures sombres ou inquiètes : la guerre de Trente ans, la Marfée (où figurait maint Champenois), et l'attente du nouveau règne. Par bonheur Rocroy est venu, toute la ville a été en liesse : La Fontaine a pu voir les plus pauvres hères, ruinés aux trois quarts, « noyer leurs soucis dans les pots ». Depuis, chaque saison a ramené quelque victoire, et la Champagne a retrouvé la paix. Plus de tocsin : mais seulement, aux noces ou baptêmes, le joyeux carillon des cloches. La vie de société, naguère ralentie, reprend de plus belle.
Ln quoi consiste cette vie? il est facile de le deviner. Partout où il y a des femmes et de la jeunesse, nous sommes certains de trouver non seulement des conversations semées de fleurettes, mais encore des danses et des comédies. On fait aussi de la musique : les luths ou les théorbes accompagnent de jolies voix. Ou bien l'on dit des vers (rappelons-nous l'officier récitant Malherbe), ou l'on parle du dernier roman venu de Paris, un La Calprenède ou un Gomberville. Attentif, souriant, La Fontaine se mêle à cette vie. Tout à l'heure, perdu dans sa rêverie, il suivait les chants; maintenant il circule à travers les groupes, offrant aux femmes qui lui plaisent des compliments, des madrigaux. L'une d'elles est toujours, pour un temps, l'objet de ses vœux; « il aime à s'engager, mais non pas pour toujours (1) » : il l'entraîne à
(1) Élégies.
l'écart, dans un coin du salon, pour lui dire sa flamme. Et, bien qu'il ne soit pas fort joli garçon avec son long nez fureteur et sa grande bouche, comme il est fort « propre » et paré (combien de dames ont admiré ses bottes blanches!) (1), comme il est empressé, insinuant, flatteur, et comme il revient de Paris (Paris donne aux jeunes gens un je ne sais quoi, ma chère !), on le souffre, on l'accueille; et la bouche dit non, mais les yeux disent : continuez. Et c'est ainsi qu'il tourne, avec des mines conquérantes, autour des belles de province (2).
Faut-il ici prendre le taureau par les cornes, et montrer La Fontaine près de la femme du lieutenant? Au risque de voiler l'image du joyeux garçon, j'aime mieux renvoyer à Fauteur des Historiettes. Relevons seulement un détail, parce qu'il jette un jour sur les distractions de notre rêveur : c'est la lanterne dont il se munit par un clair de lune pour éclairer une escapade. On voit qu'il a commencé de bonne heure à faire rire de ses méprises.
C'est vers la même époque, sans aucun doute, que lui arriva une autre aventure fort souvent contée. Un jour un gros procès, où tous ses biens sont engagés, l'appelle dans la capitale. Il a réuni
(1) Oui, La Fontaine jeune a été élégant. Les bottes blanches, dont parle Tallemant, étaient un luxe.
(2) D'Ablancourt (loc. cit.) disait à Patru : « Il m'eût été bien difficile, après avoir vu les dames de Paris, de souffrir l'entretien d'une Champenoise. • Notre homme est moins dur pour ses compatriotes, il est même tout à fait tendre. — Je ne dis rien du cadre, faute de documents. Mais on peut se représenter, parmi des meubles ou Henri II ou Louis XIII, des tapisseries et même des tableaux : exemple la Madeleine du Titien « cette dondon que notre cousin a fait mettre sur la cheminée de sa salle ». (Lettre du 12 sept. 63.)
toutes les pièces, il les a en hâte fixées à l'arçon : le voilà au trot sur la grande route. Les champs, les bois défilent sous ses yeux. Mais le jour est si beau! on serait si bien à rêver, au pied de cet arbre! qui nous presse? faisons halte un peu. Comme il est dans son rêve, vient à passer la poste; et le postillon, l'ayant aperçu, le hèle, lui demande s'il n'a rien perdu. — Perdu quoi? Non, il n'avait rien. — Alors, ces papiers ne sont pas à lui? — La Fontaine se frappe le front : ses papiers ! son procès! il a failli faire une belle journée!... Admirons le sens pratique de ce grand garçon. La moindre chose suffit à le distraire, à l'emmener très loin de tout. Quand il a une vision en tête, il la suit jusqu'à ce qu'il en ait épuisé le charme : alors seulement il revient sur terre, et rouvre les yeux. Ceux qui ne le connaissent pas doivent le prendre pour un idiot. Mais quoi? le plaisir est sa grande affaire ; et voilà pourquoi ses affaires passeront toujours après ses plaisirs.
Donc ce jour-là il allait à Paris. Et un autre jour il allait à Reims. Peut-être avait-il pour prétexte l'Université. Il partait un beau matin, tout joyeux, se frottant les mains à l'idée d'une bonne partie. « Il n'est cité que je préfère à Reims (1). » Et certes, la ville était riante, les porches des églises étaient de belles choses, — mais il se hâtait vers l'ami Maucroix. Celui-ci savait oublier son rôle d'amoureux en peine. Disciple, même avant sa prébende, du joyeux curé de Meudon, il aimait la dive bouteille : et Jean de La Fontaine ne l'aimait pas moins. Quelle étude il y avait à faire de tous
(1) Contes : les Rémois.
les crus de -la région, — depuis ceux de Reims, comme Verzenay ou Sillery, jusqu'aux trois fameux « coteaux » de la Marne, Hautvilliers, Ay, Avenay!
On étudiait aussi « les gentilles galloises ». Échange de vers gaillards et de gaillardes confidences. Quelquefois une note attendrie; mais surtout des rires insouciants, des projets en l'air; causeries sur les Muses, remarques narquoises sur la vie. Gaiement l'une contre l'autre s'aiguisaient ces deux malices et ces deux finesses... On s'embrassait; le coup de l'étrier : notre féal, à nous revoir !
Puis, il se replongeait quelque temps dans sa petite ville. Et tout à coup la capitale le rappelait. Dans cette fin de 46 et dans la première moitié de 47 il y a sûrement fait d'assez longs séjours. C'est alors qu'il a fréquenté Pellisson et Jean Sobiesky; c'est alors qu'il a vu quelques jeunes fous mettre le feu à l'Échelle du Temple (1); c'est alors aussi qu'il est allé entendre le fameux opéra d'Orphée, et qu'il a suivi avec enthousiasme
Les longs passages d'Atto et de Léonora (2).
Il revenait chez lui l'imagination pleine d'images brillantes, la pensée en éveil, la tête vibrante de rythmes et de mélodies. Tout cela égayait ses retours à cheval, pendant qu'il humait la fraîcheur, ou la lumière du printemps. Et cela se mêlait peut-
(1) Début d'août 1647 (Ormessox, I, 391). Il en parle dans la Comparaison d'Alexandre...
(2) Épitre à de Nyert. — Remarquez dans « Atto » l'élision de la finale. Faut-il voir dans cette prononciation un indice de sa familiarité avec l'italien? Je donne la remarque pour ce qu'elle vaut.
être, une fois chez lui, à ses lectures et à ses vers. En tout cas cela s'agitait, vivait dans son esprit, qui peu à peu devenait plus fin et plus fort. Surtout c'était de la joie : et il se hâtait de la cueillir, devinant que son père allait le marier.
Arrêtons-nous à ce tournant grave, — et retournons-nous. Qu'avons-nous vu?
Une vie de famille, d'étude, surtout de plaisir; une vie au jour le jour, une douce vie de caprice, débridée et molle. D'ailleurs des enthousiasmes, des élans vers la poésie, et des tentatives même pour l'atteindre : mais tout cela confus, dans une âme éprise de beauté mais surtout gourmande de joie. Et probablement rien qui perce encore : rien qui fasse deviner dans ce jeune provincial galant et joyeux, — mais bizarre, inégal, tour à tour mondain et sauvage, sujet à d'étranges rêveries, — le futur grand homme.