CHAPITRE VI
Jean de La Fontaine avait vingt-six ans quand on le maria.
Son père devait souhaiter que la famille ne s'éteignît pas; et peut-être, se sentant vieux, désirait-il que la vue de petits-enfants vînt égayer ses derniers jours. Peut-être en même temps n'était-il pas fâché d'assagir son fils, de fixer cette âme vagabonde. Si facile que Ton fût sur les questions de mœurs, il était dangereux, pour qui voulait suivre sa carrière dans une petite ville, de s'y attirer par des colportages inévitables quelque sotte affaire. Les lieutenantes veulent y être respectées. La sagesse, en tout cas, veut que l'on se cache : une lanterne et des bottes blanches sont de trop par un clair de lune. La Fontaine ignorait ces élémentaires prudences : son père, le voyant peu sage, dut vouloir l'être pour lui.
Ajoutons que la question d'argent se posa peutêtre. Le poète, qui a déploré qu'en matière d'hymen elle fût considérée comme la principale (1), ne songeait sans doute pas à lui. Mais nous avons tout lieu de croire que, nanti des biens de sa mère, il
(1) Les père et mère ont pour objet le bien. (Le Calendrier.)
les grignotait avec insouciance. Surtout nous le voyons déjà menacé, peut-être atteint de ce côté-là par un procès venu des Pidoux. Ce fameux procès pour lequel nous l'avons vu courir à Paris et où tout son bien était engagé n'est autre évidemment que celui dont il parlera plus tard à sa femme et que lui avait fait un cousin de Poitiers (1). Qu'il l'ait gagné ou non, il y a perdu de l'argent (2). Bref, il ne serait pas impossible que le mariage eût été aux yeux de son père un palliatif ou un expédient financier, en même temps qu'un dérivatif à ses amourettes.
De toute façon, le jeune homme « par complaisance » accepta la chose.
L'exemple de son ami Maucroix, rangé depuis peu, fut-il pour quelque chose dans cette complaisance? A la rigueur, il se pourrait. Nous savons qu'en avril 1647 il achetait une prébende à la cathédrale de Reims (3). Puisque l'ami François se fai-
(1) « Un cousin qui m'a plaidé autrefois » (Lettres 63). Il ne peut s'agir que de biens maternels. Sans doute la succession du grand-père Pidoux (mort en 1610) avait été réglée après 1621 à la suite d'un procès intenté à l'aîné des fils par ses frères et sœur. Mais Françoise Pidoux avait pu prendre, alors ou dans la suite, vis-à-vis de ses frères ou neveux, des engagements qu'elle n'avait pas tenus : et de là, procès. Puisque ce procès part de Poitiers, il est dirigé soit par l'oncle François (mort en 1662 seulement) soit par l'un de ses enfants agissant au nom des autres. Il se peut que La Fontaine ait confondu oncle et cousin ; remarquez qu'il croit n'avoir à Poitiers qu'un cousin germain, et il en a sûrement plusieurs. (Voyez Appendice.) Il profiterait, à lire son histoire.
(2) Voy. Fables, 1, 21 : « Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge, — on nous mine par des longueurs..., etc. »
(3) Louis Paris, biographe de Maucroix, a supposé que le futur chanoine était venu à Château-Thierry demander conseil & La Fontaine (rien de plus naturel), et que celui-ci lui avait répondu par la fable du Meunier. C'est possible, mais alors il l'aurait, refaite plus tard; et il l'aurait prise dans le Poge, non (dans Les Mémoires de liacan qui parurent seulement plus tard. Voy le liacan de M. Arnould).
sait chanoine, le confrère Jean pouvait bien se marier. Sans doute il ne se sentait guère préparé à ce sacrement; peut-être entendait-il une voix secrète lui dire ce que Vénus disait à son fils :
Il vous sied bien de vouloir vous marier, vous qui ne cherchez que le plaisir ! Depuis quand vous est venue, dites-moi, une si sage pensée? Voyez, je vous prie, l'homme de bien et le personnage grave et retiré que voilà! Sans mentir, je voudrais vous avoir vu père de famille pour un peu de temps ; comment vous y prendriez-vous (1)?... »
Mais son père le lui demandait : pourquoi ne pas donner cette satisfaction à son père? Donc le 11 novembre de cette année 47, à la Ferté-Milon, il signait le contrat qui allait l'unir à Marie Héricart (2).
Marie Héricart aurait pu attendre : elle avait quatorze ans et demi, étant née le 26 avril 1633. Mais on mariait alors les filles de bonne heure (3). Et peut-être ses parents ne furent-ils pas fâchés de lui faire faire un mariage qui arrêtait les recherches d'un jeune cousin pauvre, Antoine Poignant (4) .
Pour Jean de La Fontaine le parti était très sortable La jeune fille ne manquait ni d'esprit ni de beauté. Déplus elle appartenait à une excellente famille; et elle apportait, argent ou immeubles, 30 000 livres. Cette dot, à peu près égale, semble-
(1) Psyché. — (2) Le contrat a été résumé dans les Annales de Soissons. Il est conservé à la Ferté.
(3) Le fait est connu, n'en donnons qu'un exemple : Mme de La Sablière, née le 18 mars 1640, se marie le 15 mars 1654.
(4) Voy. Salesse, Un coin de la Champagne et du Valois, p. 57. Cf. ibid., p. 38, un tableau de la famille Héricart.
t-il, à l'avoir du jeune homme (qui avait les biens de sa mère et à qui son père promettait une de ses charges), paraissait assurer aux jeunes époux une vie facile. D'autre part Mlle de La Fontaine était une enfant : elle n'en prendrait que mieux les habitudes que son mari lui donnerait. Lui, malgré ses vingt-six ans, était loin d'être un barbon, surtout si l'on considère sa pente à l'enfantillage. Et ainsi, tout était au mieux.
Ajoutons que le séjour de Château - Thierry n'avait rien de déplaisant, même pour la jeune femme, qui bientôt y aura sa mère (1). La maison paternelle était bien située; on pouvait en sortir pour une promenade sans traverser la ville : rien de plus agréable pour de jeunes époux en lune de miel. Lui, dans la cour, attendait patiemment sa femme; il la voyait arriver enfin, toute rose; il sifflait un chien, on partait... Douces flâneries au grand air, et, quoi qu'il ait pu advenir plus tard, griserie de l'amour dans la campagne lumineuse. Le mari, qui hier encore (et déjà fiancé î) cyniquement riait avec une maîtresse (2), — aujourd'hui, j'imagine, s'amusait d'être marié. Il regardait avec une curiosité un peu attendrie sa compagne de chaîne. On n'est pas impunément en présence d'une toute jeune femme, jolie et vive, et qui veut plaire à son mari : quelques baisers aidant, vaille que vaille, voilà de la tendresse. Et puis c'était nouveau. Le « pâté d'anguille » des libres amours lui paraissait fade devant ce ragoût conjugal, — en attendant qu'un jour le ragoût devînt pot-au-feu.
(1) Mesnard, xxxii. Ce tut sans doute après la mort du grandpère Hôricart (21 décembre 1648): Salessr, p. 44.
(2) Mai-choix, éd. Paris, I, xxxvn.
« Marié depuis peu; content? Je n'en sais rien... », dit-il dans Joconde. Mais il dit ailleurs :
Deux ans de paradis s'étant passés ainsi, L'enfer des enfers vint ensuite (1).
Et, chiffre à part, cela peut s'appliquer à lui. Le paradis, c'est beaucoup dire, mais on peut parler de bonheur, surtout de gaieté. — En dépit du contrat. La Fontaine ne devait avoir que cinq ans plus tard sa maîtrise des eaux : libre de son temps, il en profitait pour lire, pour faire des vers, et aussi pour emmener souvent sa femme à Paris.
On a dit (2) qu'ils s'y étaient installés pendant quelque temps après leur mariage. C'est d'autant plus probable, que pendant cette période ils y sont retournés à plusieurs reprises (3). N'oublions pas que c'est l'époque delà Fronde, et qu'ainsi le futur poète a pu voir au moins quelques scènes de cette merveilleuse tragi-comédie. Lesquelles? nous ne savons trop. Mais il a été le spectateur de cette agitation néfaste qui mit aux prises tant d'ambitions et de vanités, et qui, entre ses amis frondeurs (comme les T alternant) et des amis fidèles au Roi (comme Jannart), l'amena sans doute plus
(1) Contes : la Coupe enchantée. Cf. le couplet de Daphné :
Hyménée est un dieu jeune, charmant et blond. Mais les jours avec lui ne se ressemblent guères : Le premier est amour, amitié le second. Le troisième froideur, — songez-y bien, bergères.
(2) Salesse. Un coin du Valois, p. 55. — (3) On peut l'induire des déposition? de 1652 (pour la maîtrise des eaux); le sieur Martin déclare connaître La Fontaine depuis quatre ans; maître Vétier est « lié avec lui depuis six mois ». (Voir Revue Bleue, 1897. I, 247.) — Écartons la fin de 1648; le 11 novembre, à la Ferté-Milon, La Fontaine donne une quittance au grand-père G. Héricart (Fourmer, xxix), — et le 21 décembre il assiste sans doute à ses funérailles. (Salesse, 44.)
d'une fois à changer d'écharpe (i). N'est-ce pas à la Fronde que semble s'appliquer sa réflexion mélancolique ?
Hélas, on voit que de tout temps Les petits ont pàti des sottises des grands.
Notons en même temps que tous ces passages à Paris, non seulement lui faisaient voir toute sorte de monde, le mêlant à cette vie brillante et précieuse que la guerre avait à peine ralentie, — mais encore le mettaient en contact avec un certain nombre d'œuvres qui entretenaient son goût pour les lettres. C'est alors qu'on jouait Chosroès, Don Sanche, Andromède, — et Nicomède, et Don Bertrand de Cigarral; c'est alors que paraissaient le Virgile travesti, le Roman comique, et ce Grand Cyrus qui rendait illustre le nom de Scudéry.
De retour à Château-Thierry, nos deux époux retrouvaient leur vie tranquille, mais aussi une vie mondaine. Mlle de La Fontaine avait son salon. Peut-être faut-il lui faire honneur sinon de la fondation, du moins de l'éclat de cette fameuse « académie », dont le jeune Racine parlera plus tard avec déférence, et dont on a donné une idée très fausse en la rapprochant de celle de Soissons (2). Quoi qu'il en soit, la jeune femme, éprise de belles lettres, — bas bleu, dit-on, et salonnière, — devait y jouer un grand rôle. Et son mari sans doute y
(1) La Chauve-Souris et les Deux Belettes. —(2) Si L ESSE, 170. — L'Académie de Soissons, au moment où elle nous apparaît timide, à côté de sa grande sœur 1 Académie française, est vraiment corps constitué, assemblée régulière et docte qui prend des allures solennelles, un peu naïvement. Celle de Château- Thierry (voyez-y le mélange d'hommes et de femmes) est tout simplement salon littéraire, quelque chose comme le samedi de Sapno.
lut mainte fois des vers, à côté de Pintrel ou de de La Haye, devant la belle société de Château- Thierry. Pour lui, après tout, c'était un public, c'étaient des applaudissements : et il ne méprisait point ce doux bruit flatteur, qui chatouille et charme l'oreille (1), même quand on n'ose pas penser à la gloire.
Vers 1650, ambitieux ou non, La Fontaine ne pouvait prétendre à la renommée. Mais pris par le démon de la poésie, il s'essayait, il se cherchait : que faisait-il?
Lorsque dix ans plus tard, approchant de la quarantaine, il s'écriera : « Je n'ai rien fait encore ! » il dira exactement ce que nous pensons. Or, pour expliquer sa maturité si tardive, il ne faut pas invoquer les circonstances : quelles circonstances l'auraient retardé? Ni ses fonctions de maître des eaux n'allaient être très absorbantes, ni son éloignement de Paris n'était un obstacle puisqu'il y venait à sa fantaisie. S'il s'est cherché longtemps, cela tient à son caractère : c'est la faute, d'abord, de son indolence.
Qu'il ait dormi sa vie (comme d'autres ont bâillé la leur), c'est peut-être trop dire; mais pour sa jeunesse, c'est vrai. Il a aimé le sommeil et il l'a chanté à toutes les époques. Sans doute il a ses moments d'allégresse et d'activité; mais il aime l'action à ses heures : l'action, pas l'effort. Pardessus tout, il est voluptueux. Nul ne s'est plus
(1) Voy. Psyché, Y Hymne à la Volupté.
que lui réfugié dans la rêverie, monde enchanté où tout est joie, où l'on vit sans peine et sans heurt dans une sorte de glissement silencieux et doux. Comme la plupart des hommes, comme tous les poètes, il bâtit des projets à tout moment, à tout propos. Il écrira telle œuvre, il sera connu et célèbre!... A l'avance, il épuise la joie du succès : il « se forge une félicité » qui l'émeut délicieusement, et qui le dispense d'écrire.
En même temps il est timide, et sa timidité le rend irrésolu. En matière d'art, ce n'est pas toujours une mauvaise note. Les artistes médiocres, dès qu'ils ont une idée, l'enfourchent, sûrs d'aller au but : ils n'ont pas de peine à choisir, n'ayant pas l'embarras du choix. Au contraire ceux dont la pensée est riche et curieuse, surtout s'ils sont timides, ont beaucoup de peine à se décider. « On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire (1). » Cette hésitation dure d'autant plus que l'artiste est plus soucieux de la perfection et plus désireux de plaire au public. Double souci qui est frappant chez La Fontaine. Plaire! il a sans cesse ce mot à la bouche. Et comme il est modeste, il ne croit pouvoir plaire qu'en suivant la mode : il l'épie avec une patience inquiète. S'il parle toujours de la critique avec mépris ou colère, s'il essaie de la désarmer en la prévenant, on sent bien qu'il la déteste parce qu'il la redoute. Et cette crainte a dû le paralyser très longtemps.
En somme, il y avait en lui un défaut de carrure et de décision, qui est un trait essentiel de son caractère, et qui a été pour beaucoup dans la len-
(1) Le Chat et le Renard.
teur de ses débuts, comme dans le décousu de son existence. Il était de ces hommes qui se développent tard, qui pendant leur jeunesse sont mous, inconsistants, et qui prennent seulement vers l'âge mûr un peu de fermeté dans la pensée et dans la conduite. Écorce ou carapace, quelque chose désormais les tient. Alors, pour rattraper le temps perdu, moitié parce qu'ils sentent le prix des jours qui s'en vont, moitié parce que l'action leur devient aisée, ils se hâtent vers la vie féconde. Plantes tardives, mais vivaces, et qui donnent jusqu'à F arrière-saison des fruits savoureux.
Nous voilà bien loin. En 1650, le poète en était encore aux incertitudes; il allait mettre plus de dix ans pour en sortir. « Serait-il dieu, table ou cuvette? » Serait-il quelque chose? Il n'en savait rien. Mais, tout en dormant et tout en flânant, au milieu de la vie courante et des musardises, il avait l'intention d'écrire, et il commençait.
Ce que furent ses premiers essais, nous le savons déjà. En dehors, bien entendu, de quelques chansons à Chloris ou de couplets gaillards (simples peccadilles de jeunesse, et que sans doute il jugeait ainsi), ses débuts, à la suite de Malherbe, furent idylliques. Si l'on rapproche de la préface de son Adonis (« je m'étais toute ma vie exercé en ce genre de poésie que nous nommons héroïque ») ces vers du poème :
Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, Flore, Echo, les Zéphirs et leurs molles haleines, Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines,
on verra que ces deux renseignements peuvent se
concilier. La poésie héroïque (c'est-à-dire épique et mythologique) n'exclut pas la poésie champêtre. Et comme ni Malherbe ni surtout Racan n'ignorent la nature, La Fontaine pouvait chez eux trouver des fleurs.
Mais « toutes fleurs y étaient roses » . Et la tradition veut que son cousin Pintrel l'en ait averti. Ce Pintrel avait le goût des anciens. C'est vers eux qu'il ramena le jeune poète en train de faire fausse route : et celui-ci, heureux de changer de maîtres, se laissa guider. Nicolas d'Ablancourt, converti par Patru à l'admiration des mêmes anciens, lui écrivait au lendemain de sa conversion :
Plus je deviens savant, plus je trouve tes opinions véritables; car n'ayant point lu ces livres depuis le collège (où le fouet me les avait rendus désagréables), je les ai trouvés si beaux en les relisant que je t'avoue. . . que je n'ai jamais rien vu de plus éloquent (I).
Ainsi dut penser La Fontaine. Fouetté ou non jadis à cause d'Horace, comme Horace avait été fouetté à cause d'Ennius (lampada tradunt), il le prit pour maître.
Pour maître, plutôt que pour modèle : du moins, s'il l'a copié alors, nous n'en savons rien (2). Mais son imagination doit beaucoup à ces visions grécolatines. Printemps fleuris de roses où voltigent les tièdes zéphyrs, vertes clairières où au clair de lune apparaissent les Grâces dansantes, falerne qu'on
(1) Patru, II, 379. — (2) Plus tard il s'est souvenu des apologues. Mais il a plus d'allusions rapides que d'imitations véritables. Gela n'empêche pas que visiblement toute l'œuvre d'Horace ne soit présente à son esprit. S'il a reproduit peu de scènes, la différence des genres semble en être la grande raison.
boit entre amis à l'ombre des treilles, tant de scènes charmantes, et l'aimable sagesse qui nous dit d'aimer, de cueillir la vie, devaient enchanter le jeune rêveur. D'autre part son goût s'éveillait; rejetant la pompe de son premier maître, il aima dans Horace, à côté de sa philosophie souriante, son art délicat, sa finesse exquise. Et de même Virgile fut bientôt un de ses dieux (1) : moins, je crois, à cause de ses Bucoliques (le monde des bergers, tout habillé de neuf, était plus joli dans YAstrée), que pour certains passages des Géorgiques et certains criants de Y Enéide, qui pouvaient lui donner l'idée de la perfection souveraine.
Ovide aussi devait le séduire, et lui offrir plus d'un modèle (2). Mais c'est à Térence qu'il allait s'attacher d'abord pour écrire la première œuvre qu'il nous ait laissée, l'Eunuque.
Térence était fait pour être son homme. La finesse des portraits, le sentiment qui flotte dans ces histoires légères, devaient plaire à un esprit né pour le sourire et les rêves tendres. Et le charme du comique ancien, sa touche discrète, n'étaient pas sans analogie avec le genre de talent qui germait en La Fontaine. Ajoutons, comme point commun, la faiblesse du sens théâtral.
Prendre dans Térence l'Eunuque, pièce confuse et traînante, le choix n'était pas heureux (3). Qu'est-ce qui a bien pu le séduire? Ce n'est pas
(1) Homère et son rival sont mes dieux au Parnasse. (Ëpitre à Huet.)
(2) Il va imiter bientôt Ovide dans son Adonis. Il est fort possible (non certain!) que, comme le prétend M. Lafenestre, ses autres imitations d'Ovide, Philèmon et Baucis, les Filles de Minée (dans une première forme), appartiennent à cette période.
(3) Le poète (avertissement) assume toute la responsabilité de ce choix.
le sujet; car si la situation est risquée, précisément il l'atténue. Ce serait plutôt telle scène (pourquoi pas la première? elle est fort jolie) qui l'aurait charmé, qu'il aurait traduite par plaisir : et il aurait continué, pour pouvoir s'applaudir d'avoir enfin mené quelque chose à hien.
L'intérêt de cette œuvre est pour nous d'être son début. Et il est curieux de remarquer que le poète a commencé sa carrière comme il l'a finie, par le théâtre. Depuis une vingtaine d'années, le théâtre était le dispensateur de la renommée. On ne montait plus au Parnasse sur les ailes de l'ode pindarique : les premiers feux de la gloire étaient les chandelles de la scène. Ce Champenois très indolent, mais avisé, l'avait bien vu. L'Eunuque devait être imprimé au milieu de 54 : qui peut dire quand l'œuvre fut faite? Il y eut sans doute des arrêts, et des reprises : mais on peut supposer qu'il avait la trentaine quand il s'y attela.
Gros effort, que soutient la douceur des rêves. Faire quelque chose! être quelqu'un!... Il s'est enfermé dans son cabinet. Il a condamné sa porte, éloigné sa femme, futile et causeuse: tout au plus a-t-il à ses pieds un chien. Ses livres sont là, son Térence ouvert sur sa table. Il écrit, il s'arrête, il songe.
Il songe. Décidément ces Latins sont inimitables... Comment Térence pouvait-il être un Africain? Il est vrai qu'il suivait les Grecs, — c'est tout dire. Quelle grâce, quelle finesse! même après les comédies de Corneille, nous n'avons rien de tel en France. Oui, le langage des honnêtes gens; le naturel, mais délicat; surtout la grâce, la grâce aisée et souriante : voilà ce qu'il faut donner au
public. Térence avait cela, il faut retrouver ce trésor perdu. Et alors, et alors, qui sait? La gloire! et pourquoi pas? N'est- il pas permis d'y rêver, même quand on est sûr de ne pas l'atteindre? Les rêves, même fous, ont cela de bon qu'ils aident à vivre. Il y a dans la vie tant de choses qu'il faut oublier : la langueur des jours trop pareils, les aigreurs, les agacements...
Il y avait aussi les misères.
La Champagne traversait alors de rudes épreuves (i). Après les débuts de la Fronde ç'avaient été dès le mois de janvier 49 les inondations; puis les troupes de l'archiduc et celles d'Erlach; puis le faux saunage, mal bénin d'ordinaire mais qui devenait inquiétant. C'est ainsi qu'en octobre cent vingt contrebandiers arrivés aux portes de Château- Thierry se barricadèrent dans plusieurs maisons où pendant six heures ils se défendirent : d'où bastonnades et pendaisons (2). On voyait chaque jour les routes traversées par des déserteurs menaçants, les fermes mises au pillage; adieu vaches, cochons, couvées, — adieu le pain des pauvres gens ! Les forêts étaient dévastées, jusqu'aux jeunes pousses. Non seulement pour M. de La Fontaine le métier devenait précaire; non seulement tout bourgeois qui avait des terres avait des raisons de se lamenter : mais comment ne pas plaindre la
(1) Voir passim : Feillet, la Misère au temps de la Fronde. — (2) La Fontaine a sûrement vu des pendaisons et des bastonnades. Voyez le trio branché de l'Oraison de saint Julien, — la bastonnade du Paysan qui a offensé son seigneur.
misère de tant de malheureux qui ne pouvaient plus vivre?
Ému de ce qu'il voyait, La Fontaine ne pouvait rester indifférent aux malheurs de Reims. Menacée par les Espagnols, la ville avait encore plus souffert (en mars 1650) de la présence des troupes royales. Plus de blé, plus de vin, le sel hors de prix, le bois rare. Maucroix lui-même, le gai Maucroix s'émut : activement il collabora aux « Relations » qui tâchaient d'entretenir la charité des Parisiens. Mais bientôt la peste vint s'abattre sur la contrée. Dans la campagne le brigand Mâchefer et son neveu Ronge-Meules semaient l'épouvante (1). Par surcroît on vit de nouveau se ruer les inondations. C'est au milieu de cette situation lamentable qu'était arrivée l'année 52 : elle n'allait pas être beaucoup plus clémente.
Mais à ce moment le jeune homme était à Paris. Il s'y occupait à se faire agréer comme maître des eaux. Cette fameuse charge de maître triennal, que son père lui avait promise et non pas donnée, venait d'être vendue par Philippe de Prast à un nommé Jacques Joannès, et celui-ci la résignait bientôt à Jean de La Fontaine. Notre homme, le 27 janvier 52, avait versé des provisions. Pour l'information de bonne vie et mœurs il s'adressa à l'ami Furetière et à deux camarades quelconques qui signèrent une attestation (2). Le 20 mars il fut
(1) La Fontaine, trois ou quatre ans plus tard, écrivant Adonis, se souvient visiblement de ces brigandages :
Tel on voit qu'un brigand fameux et redouté Se cache après ses vols en un antre écarté, l'ait des champs d'alentour de vastes cimetières, etc.
(2) Revue Bleue (1897). Cf. Arch. nat., Z, 723. Pour ce nom de Joannès, que je ne suis pas sûr de bien lire, voy. fol. 204 v°.
reçu, et sans doute rentra peu après à Château-Thierry pour faire enregistrer sa nomination.
11 était à peine de retour que les Lorrains, au milieu de mai, vinrent piller la ville (1). Il put voir des scènes émouvantes. Un des échevins, Etienne de Bary, lié par eux à un pilier de Saint-Crépin et torturé, refusa de livrer l'argent du trésor, et mourut quelques jours après. Qui était sûr d'échapper à leur rage? A deux pas de chez lui, La Fontaine voyait l'église des Cordeliers en flammes. Partout dans la ville un silence morne, ou de temps à autre des cris, des supplications. Là-bas dans les hameaux, à la Villette ou à Etrépilly, l'incendie, la ruine. Au bout de quinze jours les Lorrains s'éloignèrent; mais ils menaçaient la Ferté-Milon. Mazarin se hâtait d'écrire : « Ordre à M. Desprez, bailli de Château- Thierry, de rassembler la noblesse des environs, pour empêcher à nos ennemis le passage des rivières. » Charles de Lorraine consentait à rentrer chez lui; mais dès le mois de juillet ses bandes pillardes revenaient en France, et Turenne en toute hâte marchait sur eux vers Dammartin.
Sur ces entrefaites, le 9 août, le duc de Bouillon mourut à Pontoise. Cette mort intéressait les La Fontaine, puisque le duc était devenu leur seigneur. Il se peut que le jeune homme soit venu pour assister à ses obsèques. En tout cas il se fit pré-
— Les amis qui donnent une attestation sont un avocat, Me Louis Vetier, et un sieur Martin, bourgeois de Paris (est-ce un parent de son confrère à l'Oratoire?)
(1) Voy. le manuscrit de l'abbé Hébert, cité par M. Deraine : Notes sur Château-Thierry. — Cf. A. Poquet, II (à l'année 1652).
senter à Turenne, frère du défunt (1). Et comme Turenne, malgré son deuil, était obligé de marcher contre le Lorrain pour l'empêcher de passer la Marne, La Fontaine saisit avec empressement l'occasion de suivre l'armée. Sa prudence, analogue à celle de l'ami Maucroix (« Sauve le moule du pourpoint (2)! ») s'accommodait fort d'une pareille escorte sur une route qui était peu sûre. En chemin donc il vit Turenne qui, bon homme et heureux de rencontrer cet aimable garçon, s'entretint avec lui familièrement. Dans ce cadre militaire, au milieu d'une armée en marche, du Marot, cela est piquant, — et surtout récité par ce grand capitaine, à cheval côte à côte avec ce petit maître des eaux. Sous le soleil d'été, dans la laide et bonne figure, derrière leurs noirs sourcils on voit rire les yeux de Turenne :
Mais pour boire de belle eau claire, Faites la boire à votre chien :
Frère Lubin ne le peut faire !
(1) Voy. son Épitre à Turenne, juin 1674 :
Vous souvient-il, Seigneur, que mot pour mot Mes créanciers qui de dixains n'ont cure, Frère Lubin. et mainte autre écriture Me fut par vous récitée en chemin?
Vous alliez lors remlarrer le Lorrain.
Il ne s'agit pas selon nous du début de 1674, lorsque Turenne partit pour Baie : l'expression « rembarrer le Lorrain » seraitelle exacte? mais surtout, comment croirait-il devoir, à cinq ou six mois de distance, aider la mémoire du capitaine? « Vous souvient-il? » pourrait aller encore ; mais « vous alliez lors, etc. » serait fort inattendu. — D'autre part il ne peut être question de 73, au moment où. pendant la guerre de Hollande, Turenne rembarra le Lorrain : car il n'était point parti pour cela, et depuis un an il tenait campagne. 11 faut, pour le retrouver en face du duc Charles, remonter jusqu'en 1652. — La chose me paraît presque démontrée.
(2) Voy. lettre à sa femme (30 août 1663) : « Moi qui crains naturellement de les rencontrer » (les voleurs).
La Fontaine, ravi, écoute et lève la tête. C'est sa première rencontre avec un grand homme. Il n'en connaîtra pas beaucoup qui vaillent celui-ci.
Quelques jours plus tard, à Château-Thierry, il pouvait voir Jules Mazarin. Son astre pâlissait de nouveau. A grand'peine il venait d'échapper, près de Xogent-FArtaud, à une surprise (i); et dans la ville on en faisait des gorges chaudes. Le 26 août il repartait pour Reims. Turenne, par de savantes manœuvres, réussit à contenir Lorraine, qui dut enfin quitter la France. Alors seulement la pauvre Champagne respira.
Mais les misères devaient être longues à guérir. Guerres, inondations, récoltes perdues, métayers hors d'état de s'acquitter des redevances, nécessité de replanter ou de rebâtir, ruines, gênes, défiances, — tout cela dut peser longtemps sur les Champenois. Comment les La Fontaine n'auraient-ils pas senti le contre-coup de ces malheurs? Sûrement il faut faire remonter à cette dure période une partie de leurs embarras. Qui sait même si le métier de maître des eaux n'allait pas devenir bien plus malaisé? Or c'est à ce moment que Jean de La Fontaine débute.
(1) Voy. Deraixe : Notes sur Château-Thierry.