CHAPITRE XIV
La jeune fille qui se respecte et veut être respectée doit fuir l'oisiveté, mauvaise conseillère, doit être toujours occupée, dans une vie sérieuse.
Le travail s'impose à tous, c'est la loi générale de l'humanité. Il ne suffit pas de la subir, il faut l'accepter, l'aimer avec une particulière dilection, parce que c'est le moyen d'alimenter utilement l'activité nerveuse, de combattre sûrement les passions mauvaises qui s'agitent au fond du cœur, les vices qui nous tentent sans cesse, c'est en un mot le plus simple et le plus efficace des dérivatifs. C'est là le côté utilitaire du travail; mais il a d'autres avantages plus élevés, et pour bien dire, des vertus surabondantes. Aimez, pratiquez le travail, et rappelez-vous, en vous l'appliquant, le joli mot de la
Sœur Rosalie : <( Travaillons maintenant : nous aurons l'éternité pour nous reposer. »
En dehors des exercices au grand air que nous avons exposés dans le chapitre précédent, le travail manuel a des formes variées qui sollicitent tout spécialement la jeune fille. Les arts d'agrément lui appartiennent, et si toutes n'arrivent pas à y briller avec éclat, aucune ne s'y exerce sans quelque distinction, sans réel profit. Ici, le travail se double de plaisir, non seulement pour l'intéressée, mais pour la famille et les amis.
La musique occupe la première place et charme agréablement les loisirs. Le piano même, dont on a dit tant de mal, parce qu'on en a beaucoup abusé, mérite notre indulgence, mieux encore, notre protection. Quelle jeune fille n'en tire pas des sons harmonieux et n'y trouve pas un précieux remède contre les iniquités de la vie et les ennuis des mauvais jours ? Et puis, il y a aussi le violon, le violoncelle, la harpe, dont les vibrants accents remuent profondément nos cœurs.
Mais les instruments de facture humaine ne valent pas celui de la nature; et notre prédilection .se porte sur le chant, qui met en valeur les incomparables cordes vocales et est doublement recomman-
dable par le charme exquis et par la gjminastique respiratoire qu'il procure.
Le dessin, la 'peinture, surtout l'aquarelle et la miniature, la sculpture même, sont cultivés par quelques jeunes filles qui y trouvent une secourable distraction et tirent de leurs pinceaux ou de leur ciseau de jolis effets.
Mais le grand nombre s'attache à des ouvrages plus faciles en même temps que plus utiles, où le talent artistique n'est pas nécessaire : nous voulons parler de la tapisserie, des broderies, de la lingerie, de la couture sous toutes ses formes, des raccommodages les plus vulgaires. Il n'y a pas de sot ouvrage d'aiguille, il n'y en a pas qui soit inférieur ou indigne d'une main féminine. Croyez, Mademoiselle, qu'on ne vous reprochera jamais d'apprendre à repriser des bas ou plutôt — soyons moderne — à stopper des pièces de linge ou de vêtement. Vous devez être initiée à des travaux qui appartiennent à la femme d'intérieur, et, sous la haute direction de votre mère, de votre éducatrice, vous êtes dans votre rôle en entretenant et en réparant les draps et les habits.
Disons mieux, aucun soin domestique ne doit vous êtes étranger. Vous êtes appelée à diriger un jour l'intérieui', le home des Anglais, et vous devez être
prête à remplir votre grande fonction. Il faut connaître à fond les exigences de la table, les questions d'approvisionnement et de dépenses, il faut même prendre des leçons de cuisine. Ne craignez pas de ceindre le tablier, de retrousser vos manches et de mettre la main à la pâte.
Il est bon de savoir préparer un entremets, une crème, un gâteau. Vos talents resteront peut-être inutilisés, ils ne seront jamais inutiles, et vous éprouverez une légitime fierté le jour où on y fera appel. D'ailleurs., vous ne devez pas vous reposer absolument sur les serviteurs, quelque confiance qu'ils méritent; vous devez garder toujours la surveillance et la direction qui appartiennent à une véritable maîtresse de maison, et par suite vous devez avoir les connaissances suffisantes pour les guider.
Ces soins sont vulgaires, modestes, mais nécessaires. Ils occuperont votre temps, mais, ne l'absorberont pas au détriment d'autres occupations, plus élevées, plus dignes, plus utiles. Il faut placer au premier rang la lecture. Vos parents, votre directeur, des amis s.ûrs vous mettront entre les mains des ouvrages sérieux qui instruiront, charmeront et élèveront votre âme. Gardez-vous toujours de jeter les yeux sur les livres que les circonstances mettront à
votre portée sans la permission de votre mère ou de quelque personne autorisée. Nombreux sont de nos jours les ouvrages où le mal distille son mortel poison et oii votre cœur perdrait la pureté qui fait sa force et son honneur.
La vie sérieuse ne consiste pas seulement à s'instruire pour soi, mais à travailler pour les autres. La jeune fille qui veut pratiquer sa foi et mettre sa chasteté sous la garde de la charité s'attache de bonne heure aux œuvres, aux patronages, aux ouvroirs et aux vestiaires particulièrement : elle travaille généreusement pour les pauvres et peut même, accompagnée, visiter leurs réduits, s'asseoir à leurs grabats et leur porter l'aumône de son argent, de sa bonté, de son angélique sourire, de ses douces paroles. La visite des malheureux est réconfortante pour ceux-ci, mais combien profitable à nous-même : elle porte bonheur. On ne saurait trop la recommander à la jeunesse. C'est le prélude de la vie réelle, où le dévouement et le sacrifice sont de tous les jours. Se consacrer au service des autres, n'estce pas le plus sûr moyen d'être utile à soi-même ? La source du vrai bonheur est dans la charité. Et le devoir est là. Dieu est charité.
Sérieuse, comment la jeune fille ne le serait-elle
pas en face des graves problèmes qui surgissent partout? Comment ne le deviendrait-elle pas en apprenant la nature et le but de la vie ? Il faut qu'elle s'instruise maintenant et que, descendant des régions élevées de l'idéal, elle s'abaisse avec nous au terre-à-terre des faits, dans le domaine de la physiologie. Les vérités utiles, nécessaires, lui seront enseignées dans les chapitres qui suivent.