‹ La Vie de jeune filleChapitre 4 sur 47 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ENTRÉE DANS LA VIE

Mademoiselle est heureuse et fière : elle a quinze ans 1

C'est une jeune fille.

Elle prend pied dans le monde et va faire son entrée dans la vie sérieuse.

Quel changement ! Quelle métamorphose !

Hier elle était une petite fille et jouait à la poupée, aujourd'hui c'est une grande personne, presque un personnage. Hier c'était une enfant, enjouée, folâtre, quantité négligeable, souvent abandonnée à la domesticité ; aujourd'hui elle est digne, grave, compte au foyer, et prend une part importante à la vie de famille.

Sa joie est intense, profonde, inexprimable ; et elle, est d'autant plus vive que depuis de longs mois, des années, elle attendait ce jour enfin arrivé, elle

escomptait son bonheur présent. Mais gardez- vous de croire que cette joie va se manifester bruyamment, éclater en transports désordonnés. Non, elle demeure discrète, contenue, presque tout intérieure. La volonté développe toute sa force, accuse sa maîtrise. On n'est plus une enfant, on est une grande personne, une femme, on tient à son rang et à ses prérogatives, on observe la réserve de rigueur et la dignité qui convient.

Et ce qui est bien plaisant, c'est que tout le monde encourage ce radical changement d'attitude et y coopère. Les parents tous les premiers usent de moindres familiarités ou y renoncent, mettent dans leurs rapports des formes délicates : les oncles saluent avec plus de cérémonie, tendent la main avec une affabilité qui n'est pas exempte d'un certain respect ; les amis, les simples connaissances vous entourent d'égards qui sont bien flatteurs, vous font des compliments qui n'ont rien de banal ; les domestiques même abandonnent leur sans-gêne, sont presque obséquieux et vous saluent d'un solennel « Mademoiselle » qui chatouille agréablement l' amourpropre quand on l'entend pour la première fois.

Conmient ne pas être sensible à tant de politesse, comment résister à l'enivrement de l'orgueil ?

ENTRÉE DANS LA VIE

Mais il y a un nuage dans ce bonheur.

Quel est le ciel sans nuages ?

Vous constatez une défection, Mademoiselle, et une défection cruelle, crispante, dans l'assaut d'hommages qui vous est donné. Seules, avec un accord qui semble concerté, vos sœurs, vos cousines, vos amies cadettes, auxquelles est encore dénié le titre de grandes filles, refusent obstinément d'y participer : elles affectent d'ignorer votre promotion dans le monde, votre accroissement de dignité, elles nourrissent l'ambitieuse prétention de garder les anciennes manières sur le pied d'égalité, elles poussent l'inconvenance jusqu'à prendre avec vous les libertés, les privautés d'autrefois.

Votre attitude froide, votre fier dédain, votre sévère froncement de sourcils, vos yeux foudroyants, n'opèrent pas, n'arrivent pas à les rappeler au devoir, et vous avez besoin de toute votre force d'âme pour supporter ces affronts, pour les surmonter et les pardonner.

Soyez bonne, indulgente, traitez ces fillettes inconsidérées comme, jeune mère, on traite des enfants en bas âge et consolez-vous par la pensée que les frondeuses auront leur tour. Excusez-les et gardez vos rigueui-s pour des adversaires plus importants

et plus dangereux. Ah ! le monde où vous entrez avec une naïve confiance vous en réserve de nombreux et de terribles, qui s'attaquent à l'âme, à l'honneur, à la pureté, qui menacent votre santé, votre vie, votre bonheur. Réservez à ces ennemis toute votre force combative, préparez-vous à les recevoir, à les attaquer et à les vaincre. Que votre vaillance se hausse à la dimension de l'effort, à l'imitation de cette grande sœur, votre sublime modèle, votre sainte de prédilection, Jeanne d'Arc, qui sut si bien allier, dans son héroïque épopée, la force du soldat à la douceur de la vierge, le courage et le dévouement à la pureté et à l'honneur !

Vous êtes faible et ignorante, innocente et inexpérimentée, vous vous sentez incapable de vous orienter dans le vaste monde, de connaître vos obligations, d'y répondre, d'atteindre honnêtement le but de la vie, vous avez peur et vous réclamez aide et secours.

C'est votre mère qui vous l'apporte avec amour, tendresse et sollicitude : c'est elle qui est le guide indiqué et précieux de votre jeunesse : c'est elle qu'il faut consulter et écouter toujours. A son défaut, ou pour la seconder, vous trouverez dans ce livre tous les conseils de la science physiologique et morale que la vie de jeune fille peut réclamer.

ENTRÉE DANS LA VIE

Croyez-en un médecin qui connaît trop bien les misères humaines pour ne pas apprécier et prôner leur remède, il n'y a qu'une voie sûre dans la vie, c'est la voie droite du devoir avec Dieu pour appui. La conscience y trouve la paix, la joie, le bonheur, et le Ciel est au bout.

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