‹ La Vie de jeune filleChapitre 5 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Que de fois, fillette, contemplant vos aînées, admirant leur tenue, leur port, leurs grâces sous leurs riants et coquets atours, vous avez envié leur sort en regard du vôtre, si mesquin, si misérable ! Avec quelle ardeur vous avez soupiré après le jour où vous pourriez à votre tour vous coiffer et vous habiller à leur exemple, comme de grandes filles !

Le voici enfin arrivé, ce jour tant désiré où les sottes nattes vont disparaître, où les cheveux flottants sur le dos vont être ramenés sur la tête et réunis en un gracieux et discret chignon. Quelle joie 1 Quel triomphe ! Tous vos rêves ambitieux se trouvent réalisés ! Vous subissez dans votre être extérieur une complète métamorphose qui est tout à votre avantage, qui vous sied à ravir : et du coup

par ce changement de décor, vous vous sentez tout autre, vous vous croyez émancipée.

Emancipée ? Croyez-vous ?

Hélas ! Je ne voudrais pas vous contredire. Mademoiselle, assombrir votre aimable visage, en chasser le sourire, contrister votre cœur, faire pleurer vos beaux yeux ; mais vous me paraissez perdue dans l'illusion d'un rêve, et je dois vous rappeler doucement aux sévères réalités de l'existence.

L'émancipation de la femme n'est pas faite, n'est pas près de se faire : vous le constaterez vite par une amère expérience. Vous réclamez, vous attendez la liberté, vous ne Vaurez pas. Votre vie. Mademoiselle, pourra être facile, longue, riante, heureuse, mais, soyez-en sûre, elle ne connaîtra pas l'indépendance, elle se passera dans une sujétion perpétuelle. Vous changerez de position, de devoirs, de maîtres, mais vous garderez toujours des chaînes, fussent-elles brillantes et dorées..

Libre, vous ne l'étiez pas naguère, au foyer ou dans le pensionnat, et vous supportiez impatiemment le joug de l'autorité, les disgrâces de la dépendance.

Vous ne serez pas plus libre, jeune fille. Vous resterez étroitement soumise à vos parents et par surcroît vous serez obligée de vous, prêter aux devoirs

de société, aux dures exigences du monde, aux pires servitudes de la mode, des usages, des convenances. Votre action sera plus élevée, plus étendue, mais elle sera compensée par une responsabilité plus grande. Et on ne tolérera pas de votre part les manquements qu'on pardonnait à l'enfant, on ne vous permettra pas de refuser l'obéissance ou de bouder à la tâche. Vous serez l'esclave du devoir.

Ne comptez pas, comme beaucoup, sur le mariage pour vous affranchir, pour vous donner la liberté toujours rêvée. Il n'y a pas de plus tenace ni de plus dangereuse illusion. Vous la perdrez toujours après le mariage ; que n'arrivez-vous à vous prémunir avant ?

Le mariage, sachez-le, ne se réduit pas à un contrat, ce n'est pas un état oii vous entrez, noble et puissante reine, pour faire vos volontés et satisfaire tous vos caprices, c'est au contraire pour vous comme pour le conjoint un état de renoncement et de sacrifices. Vous, aliénez votre liberté, loin de la prendre ; vous vous livrez tout entière à l'homme de votre choix, vous lui sacrifiez ce que vous avez de plus cher et de plus intime, ce qu'on ne perd qu'une fois. Est-ce là de l'indépendance ? Vous sortez des bras de votre mère, mais c'est pour tomber

dans ceux de votre époux. Vous échappez à la douce tutelle des parents, mais c'est pour vous mettre sous la protection et dans la dépendance du mari. Celui-ci vous comble d'attentions, de prévenances, vous abandonne même une part de son autorité, mais vous n'êtes pas la maîtresse, et il reste le maître, le chef incontesté du foyer. Le mariage vous réserve de douces joies, une satisfaction profonde ; mais, par compensation, vous y trouverez des devoirs nouveaux, des obligations rigoureuses, et non une indépendance impossible. La femme n'est pas faite pour commander, mais pour obéir à l'époux qu'elle a librement choisi : c'est la loi du mariage.

Soit, dites-vous avec dépit, j'échapperai aux dures sujétions du mariage en renonçant à ses joies, je ne me marierai pas.

Restez fille. Mademoiselle, si telle est votre vocation, mais ne croyez pas avoir ainsi acquis l'indépendance. La vieille fille est maîtresse d'elle-même et de son chat, c'est tout : elle reste seule, faible, impuissante. Elle dépend, pour ses affaires, de tout le monde, de ses parents, de ses amis, de ses voisins, des hommes surtout. Il lui manque, dans les difficultés de la vie, le bras robuste qui aide et qui soutient, la tête qui conseille et dirige, il lui manque

en un mot le complément de son être, — tout comme au vieux garçon. Croyez-en l'Ecriture, il n'est pas bon à Vhomme d'être seul, — ni à la femme non plus. Le célibat n'est pas un état normal et commun, et vous y renoncerez bientôt, Mademoiselle, pour faire le bonheur d'un homme, et le vôtre par surcroît. ...A moins qu'une heureuse vocation ne vous appelle à une perfection plus haute, à moins que vous ne vous décidiez à renoncer au monde et à vous consacrer à Dieu. Ce serait là une belle émancipation, la véritable liberté ! Mais cet idéal qui tente et ravit tant de jeunes filles n'en conquiert que quelques-unes, le troupeau choisi du Seigneur ; et toutes les autres, le grand nombre, gardent la vocation du mariage, pour la perpétuation des familles et de la société.

Page 1