CHAPITRE XXIX
Aux jours troublés de la puberté, quand le délicat bouton de l'enfance s'est épanoui et est devenu la brillante fleur de la jeunesse, quand la petite fille s'est transformée en grande fille, un nouveau, délicieux et inexprimable sentiment a surgi de son cœur : la pudeur.
La jeune fille perd brusquement la candeur qui s'épanouissait dans son innocence d'enfant, dans sa vie libre et abandonnée, et s'enveloppe en quelque sorte d'un voile mystique qui tient à la fois de la honte et de la modestie, elle se tient dans la réserve et comprend d'instinct que, par honneur comme par intérêt, elle doit s'abstenir de tout ce qui révèle le §exe.
Que signifie ce sentiment nouveau ? Nous en avons déjà parlé, mais il faut y revenir, parce qu'il joue un grand rôle dans la vie féminine, parce que l'es-
prit curieux travaille volontiers à s'en rendre compte, parce que la science elle-même, en dépit de ses orgueilleuses prétentions, est incapable de l'expliquer.
La pudeur naît avec la puberté. En même temps qu'elle suscite le sens génital, la nature fait éclore en notre cœur la modestie qui doit en être la règle et la sauvegarde. Le sexe s'accuse par les bouillantes ardeurs du sens, mais il est tenu en bride par la réserve instinctive. Les enfants ne connaiss.ent pas les délicatesses, les scrupules, les troubles de la pudeur, parce qu'ils ignorent les appétits vénériens dont cette pudeur a pour but de maîtriser la violence. On comprend très bien qu'elle n'apparaisse pas avant le développement de l'appareil génital : elle n'aurait pas d'objet.
L'homme a le privilège de la pudeur. Seul, dans la nature, il a honte de sa sexualité et rougit de sa nudité.
Les savants matérialistes, que cette vérité gêne, ont tout fait pour définir scientifiquement la pudeur. Ils ont essayé d'expliquer ce sentiment exquis et délicat qui honore l'homme, le relève à ses propres yeux tout en lui montrant sa misère, mais tous ont reculé devant les difficultés de la tâche.
La pudeur est un sentiment qui ne s'explique pas yiaturellement, mais que chacun connaît et comprend, parce qu'il est imprimé dans les profondeurs du cœur et fait en quelque sorte partie de l'instinct, même. Ce n'est pas seulement la modestie que nous inspirent les infirmités de la chair, c'est surtout la honte innée qui résulte des appétits génésiques, c'est la conscience éclairée d'un scrupule profond et indéracinable qui craint de blesser, soit notre propre cœur, soit celui d' autrui. La pudeur en effet ne nous commande pas s.eulement la réserve sexuelle vis-à-vis des autres, elle nous donne à nous-même le sentiment précis de la dignité humaine, nous détourne des dégradations bestiales et nous garantit soigneusement contre toute irrévérence.
La pudeur appartient à notre espèce et constitue, nous l'avons dit, son précieux apanage. Les matérialistes eux-mêmes, quand ils sont sincères, arrivent à le reconnaître. Ils avouent que c'est un sentiment spécial, dont l'universalité n'est pas contestable. Ils se bornent à remarquer que la pudeur a des. degrés très divers, suivant les temps et suivant les peuples.
Loin de nier cette diversité, nous la déclarons positive et légitime. La pudeur existe partout, mais avec une intensité des plus variables : elle est d'au-
lant plus déveluppée (lue les mœurs sont plus puics, plus cultivées et plus policées par la civilisation ! C'est, vous le savez, le christianisme, le vrai maître du progrès moral et social. C'est chez les peuples chrétiens que s'épanouit le plus complètement la pudeur.
Autre observation qu'on s'accorde à faire et qui corrobore indirectement la dernière, partout la femme se distingue de l'homme par une retenue sexuelle plus complète, par une pudeur plus délicate et plus raffinée. Chez les peuples les plus arriérés, les plus sauvages, cette pudeur est si peu ancrée au cœur de l'homme qu'elle en paraît absente, mais elle demeure toujours l'ornement et la défense de la femme. Chez les peuples civilisés, dans les temps modernes, le contraste n'existe plus; et la différence de l'homme à la femme à ce point de vue diminue de plus en plus, mais sans être choquante, comme autrefois, elle existe toujours.
Il y a des degrés entre la pudeur de l'homme et celle de la femme; et, dans le monde où nous vivons, il y a souvent loin de la modestie féminine, qui relève et glorifie le sexe faible, à la retenue virile, qu'on prend trop souvent pour une faiblesse doublée d'hypocrisie. Il ne faut pas être dupe de cette der-
nière imputation que forgent à plaisir les ennemis de la pureté et de la religion. La pudeur existe chez l'homme, mais elle est corrélative de la chasteté; et quand cette belle vertu se perd dans, la débauche, il y a grand péril pour la pudeur.
On se demande souvent pourquoi la pudeur est plus marquée dans un sexe que dans l'autre. La réponse est facile. La pudeur est plus évidente dans le sexe faible parce qu'elle est plus répandue, en quelque sorte générale. Une femme sans pudeur, c'est une femme sans sexe, sans vertu, au ban de la société. Les femmes sont d'ordinaire réservées. Au contraire, les hommes chastes, honnêtes, sont relativement rares. Et la différence des uns aux autres tient manifestement à l'abandon de la foi, à la désertion des pratiques religieuses, à l'apostasie trop fréquente et trop indéniable d'une partie du sexe fort. Il n'y a pas de vertu solide, pas de chasteté garantie en dehors de Dieu et de sa loi.
La femme restée fidèle jusqu'à cette heure à la foi a pu se maintenir honnête et pure. C'est une supériorité qu'elle doit être fière de posséder et qu'il ne tient qu'à elle de conserver. Mais la raison profonde de sa plus vive pudeur n'est pas là, et il faut qu'elle la connaisse pour ne pas s'enorgueillir
et se glorifier en vain. La voici en quelques mots.
La femme n'est pas supérieure à l'homme, loin de là. Elle lui est inférieure dans l'ordre de la nature, sans pouvoir et sans défense. Toute sa force, comme sa vertu, réside dans son intégrité. La pudeur seule protège et sauve sa virginité. Et la perte de sa virginité que tant d'ennemis complotent serait irréparable. La femme trouve donc dans sa modestie une arme solide, incomparable; elle s'en sert toujours avec avantage. Dans toutes les rencontres où sa vertu est exposée à des tentations, à des écarts, la pudeur vient lui rappeler le devoir et au besoin défendre son honneur contre les outrages de la force. Toujours elle la prévient contre les tentatives du mal et l'éloigné des occasions dangereuses où le sens pourrait développer ses ardeurs, où la violence pourrait triompher de sa faiblesse.
Jeune fille, ne vous étonnez plus, ne vous alarmez pas surtout de vos pudiques rougeurs quand le mal surgit sous vos pas et vous coupe le chemin, mais trouvez-y la raison de votre chasteté, le signal de votre réserve et l'arme de votre défense.
Tous les hommes ont le sentiment naturel de la pudeur. Les animaux en sont absolument dépourvus. Les singes, dont on a voulu faire des ancêtres de
l'homme, s'en distinguent radicalement sur ce point. Doués non seulement d'un instinct merveilleux, mais de vices abjects et bestiaux, surtout à l'état de la captivité, ils sont loin d'être pudibonds, ils. n'éprouvent pas la moindre honte, ils ne rougissent jamais.
Dans ces conditions, la pudeur reste inexplicable pour ceux qui en cherchent la cause dans la seule nature. Les matérialistes en sont réduits à formuler les plus fantaisistes hypothèses, à dire, contrairement à l'expérience, que la pudeur est un sentiment tout à fait artificiel, un ornement moral que nous avons acquis lentement, que nous pouvons perdre de même...
La foi nous ouvre de plus larges horizons, nous donne seule la clef du mystère. La pudeur est née de la première faute : c'est un fruit du péché.
Adam et Eve au Paradis terrestre, avaient une pleine innocence et ne rougissaient pas de leur nudité : ils ignoraient les ardeurs et les hontes de la concupiscence. Leur désobéissance mit fin à ce bonheur céleste. La pudeur a surgi dans le cœur en même temps que le mal et s'est transmise à toute leur descendance avec le péché et la maladie, perpétuant le douloureux souvenir de notre déchéance et la lourde chaîne de nos misères.