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CHAPITRE II La première barbe

La première barbe, voilà rémotion troublante de la quinzième année, voilà le précieux témoignage de notre virilité, voilà le signe attendu et salué avec enthousiasme de notre qualité d'homme.

Et, pourtant, ces petits poils qui surgissent à la lèvre ou au menton sont bien peu de chose ! Mais ils sont un indice sur lequel on augure tant ! Quel garçon ne les a pas désirés avec une impatience rageuse et ne les constate pas avec satisfaction et fierté ? Il se sent homme, cette fois, pour de bon, il a les caractères indélébiles du sexe fort.

Il ne faut pas rire de cette joie

puérile, il faut plutôt s'en féliciter, car elle peut se doubler d'un sentiment réfléchi et profitable. La conscience de riiomme qui s'éveille doit déjà, dans une visée lointaine, comprendre toute l'étendue des devoirs qui s'imposent et se fortifier en prévision des luttes sérieuses qui l'attendent. Apprenez donc, jeune garçon, à justifier votre allégresse. Si votre lèvre s'ombrage légèrement, si votre menton se couvre de barbe, c'est que l'heure approche où vous acquerrez la virilité, où vous serez vraiment un homme. Préparez-vous à être digne d'un tel honneur, à remplir convenablement votre rôle. Et, pour cela, cherchez dès maintenant à brider vos passions naissantes, à gouverner votre vie.

Tous les hommes arrivent à posséder ce signe extérieur de la force, la

barbe ; mais, hélas ! tous n'y arrivent pas d'un pas égal, ni à la même heure. Et nombre de garçons, de jeunes gens même, se désolent en constatant que leur lèvre supérieure reste longtemps nue, glabre, ou se couvre à peine de pauvres poils follets. Quelle misère !

C'est en vain qu'ils se rasent itérativement, en vain qu'ils accumulent les procédés et les artifices pour arriver à un résultat palpable, visible : rien n'y fait. L'acier a beau se promener sur cette peau vierge, il n'a pas plus d'action que l'onguent réputé le plus actif et le plus sûr. Pauvres enfants ! Qu'ils se calment et se rassurent ! La poussée du poil sera lente, tardive, mais elle se fera : il faut l'attendre avec patience. Nous avons connu particulièrement un jeune homme qui, à vingt-quatre ans — ô désespoir ! — était encore obstiné-

ment imberbe, tout en étant, par ailleurs, un homme complet. La barbe lui est venue très tard, après trente ans, à une heure où il ne la réclamait plus.

La nature ne se force pas, et on doit la prendre comme elle est.

Si la barbe est parfois tardive, elle est souvent précoce. Certains garçons se distinguent à cet égard dès treize ou quatorze ans : leur visage se hérisse d'une superbe barbe qui en rehausse la gravité et qui excite l'envie de leurs camarades moins fortunés. Faut-il se féliciter absolument d'une pareille maturité? Nous ne le pensons pas, car elle est loin, d'ordinaire, de coïncider avec la maturité de l'esprit et du caractère, qui seule importe. A quoi bon avoir un développement pileux hâtif, une apparence virile prématurée? Il est préférable d"avoir une formation lente et

régulière qui corresponde avec celle de l'esprit. Combien sont ridicules les garçons qui, sous une figure virile, avec une voix forte et mâle, cachent une âme puérile, un caractère mou, des goûts enfantins ! Mieux vaut attendre d'une croissance lente et régulière le plein épanouissement de la jeunesse.

Qu'elle soit précoce ou tardive, la barbe n'est qu'un signe extérieur de virilité. Ne lui attribuons pas plus d'importance qu'elle n'en mérite , mais efforçons-nous de cultiver notre âme et de lui garder l'énergie volontaire qui corrobore et utilise la force visible du corps. Soyons virils au dedans comme au dehors. Ne faisons pas mentir notre barbe, cet indice d'un homme sérieux et digne. Que de fois des hommes solennels, décorés d'une barbe majestueuse, ne révèlent qu'une âme

pusillanime et misérable ! Ils ont la dignité du port et sont capables de toutes les bassesses.

La barbe a une apparence trompeuse qui doit nous servir d'enseignement.

La virilité ne consiste pas à porter moustache, elle ne se borne pas à ouvrir les portes de l'hyménée, elle se résume dans l'aptitude à remplir partout et toujours le rôle d'un homme, à être le chef de la famille et l'arbitre de la société.

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