‹ La vie de jeune garconChapitre 5 sur 56 · LA VOIX MALE I · texte numérisé non relu

LA VOIX MALE I

qu'un temps, et ils arriveront comme les autres à avoir la voix assurée, bien équilibrée, la voix if homme.

D'ordinaire assez précoce, la mue de la voix est parfois plus ou moins retardée. L'accident a d'autant plus d'importance qu'arrivant chez des jeunes gens qui ont tous les autres signes de la virilité, il cause un étrange contraste. Nous avons souvenance d'un camarade de classe qui était fort, bien taillé, pourvu d'une barbe luxuriante, et qui avait le désagrément, dès qu'il ouvrait la bouche, de paraître un gamin : sa voix était faible, flûtée, détonnait singulièrement dans son extérieur si viril.

Malgré tout, il ne manquait pas d'audace et arriva vite aux honneurs. A peine sorti des bancs, il fut secrétaire d'un avocat célèbre, se lança dans la polémique et devint un grand politique.

Nous ne rappelons son cas que pour rassurer les jeunes garçons dont la voix resterait longtemps infantile :

leur avenir n'est pas compromis.

La voix mâle, après laquelle tous les éphèbes soupirent dans le secret de leur cœur sans pouvoir -hâter d'un jour sa venue, cette voix qu'ils sont si heureux un jour de posséder et d'exercer ne suffit pas à faire un homme. Elle n'est que le signe apparent du sexe fort, elle n'en est pas la preuve. L'important, l'essentiel, c'est d'être un homme dans Vâme, dans le for intérieur ; c'est d'avoir un cœur énergique et viril et de l'affirmer dans ses pensées, dans ses résolutions, dans ses actes, dans sa vie entière.

Les hommes fument.

Vous avez remarqué cette habitude qui est encore très répandue, et votre première tentation sera défaire comme les autres quand vous vous croirez, vous aussi, un homme. Résistez à cette dangereuse épreuve et ne fumez pas.

Pourquoi s'abstenir du tabac? Demandez-le à la raison qui doit être votre guide, qui est l'apanage de la virilité.

Elle vous dira l'inutilité et les dangers du tabac et de son poison, la nicotine ; elle vous apprendra à ne pas suivre servilement l'habitude et la mode, quand elles sont vaines ou mauvaises, elle vous invitera à ne pas

iO LA VIE DE JEUNE GARÇON'

ressembler au vulgaire... mouton de Panurge.

L'épreuve à laquelle vous serez soumis dans les réunions d'hommes n'en sera pas moins difficile. Comment en sortirez-vous à votre honneur ? En faisant montre de volonté; en foulant aux pieds l'usage, et surtout la vanité, l'amour-propre, en vous distinguant par votre originalité, par votre liberté.

Dans un fumoir, à la fm d'un dîner, au cours d'une promenade, on vous offrira une cigarette, \r première cigarette. Vous serez tenté, fortement tenté, de l'accepter, par politesse ou plutôt par orgueil, pour montrer votre supériorité, votre caractère d'homme, pour faire comme tout le monde. Refusez gracieusement, simplement, le cadeau, et dites carrément, sans ostentation comme sans faiblesse :Jc ne fume pas !

LA PREMIERE CIGARETTE 2l

Si une nouvelle occasion se présente, refusez encore, refusez toujours, avec la même énergie, mais sans la moindre prétention. Vous ne fumez pas, parce que vous ne voide^ pas fumer, parce que vous ne voyez à pareil acte ni intérêt ni raison. Vous faites purement acte de volonté réfléchie. Qui pourrait vous blâmer ?

Il ne faudrait pas exagérer la portée de votre geste, vous croire un héros parce que vous avez repoussé la première cigarette, de même qu'on ne passe pas à l'état de grand homme parce qu'on Ta prise, parce qu' « on en a grillé une » ! La valeur d'un homme ne dépend pas de semblable banalité :

elle tient à la volonté, à la raison, qui dirige nos actes. Mais votre attitude n'est pas indifférente, elle est bonne et digne de louange. Vous avez du mérite

à ne pas fumer, à vous ranger décidément dans la ligue de plus en plus nombreuse des abstentionnistes, si vous le faites non par genre ou par bravade, mais avec réflexion et pour répondre aux positives indications de la raison et de la science.

Ces raisons sont connues, ont été présentées cent fois : il n'est pas inutile de les redire, car les fumeurs qui voudront vous entraîner à leur suite sont légion, ils s'obstinent à ne rien voir, à ne rien entendre de ce qui contrarie leur funeste vice. Vous devez vous éclairer vous-même.

« Le tabac, écrivions-nous il y a longtemps, est un dangereux poison par la nicotine qu'il renferme. Son usage ne répond nullement à un besoin de l'organisme, mais à une passion , à une mauvaise habitude.

L'hygiène ne peut que le condamner.

« Le tabac a de chauds, d'innombrables partisans : il est vanté et soutenu par tous ceux qui en usent et en abusent. Quoi d'étonnant ? Quelle passion n'enivre pas les hommes et n'est pas populaire ? On ne s'abandonne à une passion que pour en devenir l'esclave ; on n'est jamais le maître des sens déchaînés, tout en prétendant bien haut le contraire. La passion tabagique, qui est des plus violentes parce qu'elle est facile à satisfaire et donne un plaisir factice jamais épuisé, n'oppose au sévère verdict de la science comme aux sages protestations de la raison aucun motif plausible et digne d'être écouté.

« Le tabac, dit- on, distrait le fumeur, éveille et éclaircit les idées. Or, il est établi qu'au contraire le poison

nicotique déprime le cerveau, émousse la sensibilité, engourdit les facultés intellectuelles. La dérivation qu'il procure au cours de la pe'nsée est indéniable; qui oserait la dire salutaire?..,

« Quelques centigrammes de nicotine suffisent pour donner la mort. Le poète Santeuil mourut après avoir bu un verre de vin dans lequel on avait mis un peu de tabac d'Espagne.

« L'usage du tabac a pour premier effet de dessécher la bouche, d'irriter les gencives et de jaunir les dents : il infecte l'haleine et oblige à cracher souvent. Il provoque la soif; et l'on peut dire que le tabac et l'alcool se prêtent une mutuelle et peu honorable assistance. N'insistons pas sur l'angine et la laryngite des fumeurs, et arrivons aux troubles les plus graves et les plus vérifiés.

LA PREMIERE CIGARETTE 2'j

« Le tabac exerce une action nocive sur trois organes essentiels, le cœur, Testomac et le cerveau. Les palpitations cardiaques sont très fréquentes. Les battements du cœur sont affaiblis, irréguliers, intermittents. L'angine de poitrine, si meurtrière de nos jours, paraît en rapport avec Tempoisonnement-nicotique.

« Les troubles gastriques sont des plus nets et consistent en nausées, vomissements, coliques et dyspepsie :

ils s'expliquent à la fois par une irritation locale et par l'insuffisance des liquides salivaires. L'anorexie et l'anémie en sont, tôt ou tard, le déplorable résultat.

« Le cerveau est plus particulièrement lésé, et son trouble le plus net, le plus caractéristique, est la perte de la mémoire. Le tabac déprime et affaiblit

les facultés intellectuelles, remplace la clarté de l'esprit par le vague, la volonté par l'indécision. La sensibilité est diminuée, et la vue est parfois altérée (i). >

Qu'ajouter à ce noir tableau pour le rendre complet? N'est-il pas assez suggestif ? Vous avez vu souvent des fumeurs en fonction, et leur masque impassible, méditatif, vous a donné une haute idée de la profondeur de leurs pensées. Hélas ! la science vous convainc d'erreur. Ce que vous avez pris pour un profond travail de l'esprit n'est qu'une vague et infructueuse rêverie de l'imagination. Le fumeur d'habitude, le fumeur invétéré, n'est pas un intellectuel, c'est un automate, un aboulique, un homme qui ne sait ni penser

(i) D'' SuRBLtD : Hygiène pour tous, p. 228-231.

ni vouloir et se contente d'une vie végétative. Voulez-vous lui ressembler ?

La première cigarette, qui tentera votre vanité juvénile et à laquelle vous aurez chance de succomber, n'apportera à vos sens que désillusion et dégoût. Elle suffira, à elle seule, à vous guérir, si vous êtes sincère et énergique, si vous êtes conscient et vraiment viril. L'intoxication tabagique a des effets désastreux : elle étourdit et elle grise, elle entraîne des céphalées, des bourdonnements d'oreilles, des nausées,parfois des vomissements, surtout un affaiblissement général qui se manifeste spécialement dans les jambes.

L'initiation est pénible. Tout novice doit la subir. Il ne tient qu'à vous de vous y soustraire. N'est-ce pas payer trop cher un vain et stupide plaisir qui coûtera certes à votre petite bourse

de jeune homme, mais qui sera encore plus onéreux à votre santé physique et morale, à votre équilibre mental ?

Croyez-en un médecin qui a été jeune, qui, comme beaucoup d'autres, a résisté à l'entraînement général et s'est fait une loi de ne pas fumer, l'abstention est une mesure radicale dont on se félicite toujours, qu'on n'a jamais lieu de regretter.

S'il vous arrive de succomber une fois à la tentation, gardez-vous de récidiver. Trouvez dans les écœurantes misères du tabagisme le remède salutaire et refusez énergiquement toute nouvelle concession à la mode, à l'habitude. On ne peut vous proposer à cet égard de meilleur modèle qu'un homme peu recommandable parailleurs et peu suspect d'idées réactionnaires, Alexandre Dumas fils.

Le fils célèbre du grand romancier eut la faiblesse, jeune homme, de faire « comme les autres », mais il eut aussi le courage de rompre vite avec cette mauvaise habitude, dès qu'il fut convaincu de ses dangers. L'histoire de sa conversion vaut la peine d'être contée. Il était tout jeune auprès de son père à Monte-Carlo. Un jour, un livre lui tombe sous la main. Il l'ouvre par désœuvrement. C'était un ouvrage de médecine qui exposait tous les troubles graves résultant de l'empoisonnement par la nicotine et condamnait au nom de l'hygiène non seulement l'excès, mais l'usage même du tabac.

Le jeune Dumas comprit tout de suite. Et, fermant le livre, il jeta le cigare qu'il venait d'allumer, le quinzième de la journée. Plus jamais depuis cette époque il ne céda à la tentation

de griller une cigarette. 11 écrivait à un journaliste qui l'interrogeait sur le tabac : « J'ai déjà répondu aujourd'hui sur ce sujet à quelqu'un dont je ne me rappelle plus le nom. Je reçois tant de lettres ! Je lui conseillais de s'adresser à Augier et à Feuillet, qui ont été de grands fumeurs devant l'Éternel et qui ont failli en mourir. Moi, qui avais heureusement commencé très tard à fumer, j'y ai renoncé, malgré une grande habitude, prise très vite comme toutes les mauvaises, quand j'ai vu que le tabac me donnait des vertiges, lesquels ont disparu, dans les six mois suivant la cessation, dans une proportion de 75 pour [oo; les derniers 25 pour 100 ont disparu plus lentement, mais tout à fait ; il a fallu deux ou trois ans. L'intoxication était complète. Le tabac est, selon moi, avec l'alcool, le

plus redoutable adversaire de l'intelligence, mais rien n'en détruira l'abus, les imbéciles étant les plus nombreux et le tabac n ayant rien à détruire en eux ; mais comme ce n'est pas des imbéciles que vous vous occupez, tâche^ de convaincre les intelligents .

Vous devez savoir mieux que moi que les cas d'angine de poitrine par le tabac sont très fréquents, adressezvous pour cette conséquence à Jules Barbier. »

Profitez de ces avis désintéressés et, sans hésitation, avec une noble énergie, rompez avec la tyrannie de la mode et ne vous laissez pas gagner par l'engrenage de la bête routine. Abstenez-vous du tabac qui fatigue le cerveau et use la santé, qui ne répond à aucune indication. Ne fumez jamais; et, s'il vous arrive par distraction ou

entraînement de succomber à la tentation, que xoive première cigarette...

soit la dernière ! C'est le meilleur souhait qu^on puisse vous faire dans votre intérêt, au nom de la raison, au nom de l'hygiène.

Page 1