CHAPITRE XVII
La vie n’est pas un jeu, elle ne se risque pas à pile ou face, et le choix entre la.
bonne vie et la mauvaise exige un acte délibéré autant que décisif de la volonté. Mais — nous l'admettons — il est permis de considérer le côté avantageux et de s'y porter en homme pratique et avisé. Il est bon, en ce siécle utilitaire et quelque peu commercial, devant des jeunes gens très positifs, d'établir le bilan respectif de la chasteté et de la débauche, de faire le compte des projits et pertes et de voir s’il y a compensaüon, perte ou profit. Chacun peut alors juger, en son âme et conscience, de quel côté il a intérêt à s'orienter.
A fuir le mal et à rester chasle, que perd-on? — On perd Îles avantages, les compliments du monde, ses plaisirs douteux et éphémères, l'amitié et l'estime des viveurs, des libertins, des gens sans honneur et sans foi, mais on gagne le respect de soi-même, la tranquillité de la conscience, le bonheur de l’âme, les joies de l'esprit et du cœur, l'estime des honnêtes sens. — La balance est-elle égale entre ces deux parts”?
A déserter la continence et à s’abandonner au vice, que perd-on°? On perd la paix de l'âme, la joie du cœur, l'honneur, la santé et quelquefois la vie. Tous les viveurs sont tourmentés par l’ennui, l'inquiétude, le remords, et nul n’est garanti contre Îles maladies honteuses et contagieuses qui vicient le sang et se perpétuent dans la descendance.
À garder la continence, que gagne-t-0n ?
On gagne une santé équilibrée, des forces exubérantes, en même temps que l'esprit libre et dispos se prête à toutes les spéculations. On se sent maître de soi, homme de caractère, plein d’ardeur et de puis-
sance, ef, fidèle au devoir et à l'honneur, on éprouve la vive satisfaction d’une bonne Conscience, te Les deux situations sont-elles équivalentes, peuvent-elles même se comparer ?
— C'est vrai, dira le faible adolescent ;
mais en face de l’occasion, quand on suc- :
combe dans l’ivresse, au moment présent, pouvez-vous dire que la balance ne penche pas tout à fait du côté opposé, en faveur du plaisir sensuel °?
Ne contestons pas l'évidence, vous avez raison, jeune éphèbe, nous le concédons tout de suite.
Actuellement, entre le sens folâtre qui se satisfait et la conscience sévère qui proteste, la partie n'est pas égale. Et on ne peut méconnaître qu'il y a dans l’acte coupable du sens un vif et réel plaisir. Nul ne peut nier le plaisir de l’amour. Mais combien fugitif! Et suivi de quelles désillusions, de quels regrets, de quelle désespérance ! Ce n’est pas là le bonheur ! Or, c’est le bonheur que vous cherchez, c’est le bonheur qu'il vous faut. Vous êtes vo'é!
Vous avez joui un instant, c'est Vrai ;
mais — soyez sincère — aussitôt après, le regret est venu, puis le dégoût, et le remords vous tenaille maintenant au point de vous faire payer trop cher le plaisir d’un moment. Le bonheur n’est décidément pas là.
— Mais, me direz-vous, quelle souffrance aussi à résister à la tentation, quel mal à S'arracher au sens, à violenter l’amour, à repousser la coupe énivrante du plaisir !
C’est encore vrai, il y a un effort à faire, une résistance à opposer, comme on dit vulgairement, un dur moment à passer, mais ce moment est si court et suivi d'un si complet débarras et d’une telle satisfaction qu’on ne saurait hésiter. Celui qui a le courage de refuser le premier pas dans le mal a infiniment moins de peine à repousser la seconde tentation et devient de moins en moins récalcitrant, de plus en plus heureux à vivre dans le devoir :il ne regrette jamais sa résistance initiale, il s'en félicite toujours.
En sacrifiant tout au présent qui vous séduit et vous trompe, vous sacrifiez toutes les réalités, toutes les joies, tout le bonheur
de l'avenir. Est-ce raisonnable ? Est ce ac- . ceptable ?
L'homme ne se réduit pas, comme la bête, à un point dans le temps, il ne serésume pas dans le présent. Toujours il pense au lendemain, il travaille pour l'avenir.
L'espérance est son phare. Quand elle est bonne, elle soutient et fait vivre. L’étudiant rencontre actuellement l'obstacle du labeur, il ne s’y arrête pas, il le surmonte, parce qu'il veut atteindre l'examen qui mène au diplôme. Le commerçant, l’ouvrier travaillent pour assurer l’un le négoce, l’autre le pain du lendemain.
Vous aussi, jeune homme, vous devez penser au lendemain et préparer l'avenir.
Quand le présent vous tente, regardez l’avenir, Alors deux grandes pensées se dressent devant vous et sont, à elles seules, capables de vous arrêter sur la pente du mal et de vous garder dans l'honneur.
La première, c’est celle de votre mariage, l'œuvre maîtresse de la vie, qui vous établira dans la société. Quand le mal vous sollicite, pensez aussitôt à la vierge pure qui vous attend, à celle qui sera bien-
tôt votre femme, à votre fiancée peut-être, et cette douce image vous retiendra et vous servira de sauvegarde pour vous conduire sûrement au port.
Ecoutez les admirables lignes qu'écrivait, en 1820, à sa fiancée, Victor Hugo, qui plus tard a si cruellement menti à ses promesses : « C'est le désir de me rendre digne de toi qui me rend sévère sur mes défauts. Je te dois tout, et je me plais à le répéter. Si même je me suis constamment préservé des débordements trep communs aux jeunes gens de mon âge et que le monde trop facilement excuse, ce nest point que les occasions m'aient manqué, mais c'est que {on souvenir In 4 Sans cesse protégé. Aussi ai-je, grâce à toi, conservé intacts les seuls biens que je puisse l'offrir aujourd'hui : un corps pur el un cœur vierge. » Inspirez-vous de ces nobles idées et prenez modèle sur le Victor Hugo de
Rappelez-vous encore les belles paroles de Lacordaire : « Dites-moi si, pris de compassion et d'amitié pour vos secrèles blessures, je voulais vous persuader d'être
chastes ; oserais-je bien vous dire que c'est votre intérêt? Votre intérét! Sans doute, vous savez bien qu’en vous abandonnant sans mesure à la soif des sens, vous appellerez sur vous des infirmités honteuses suivies d’une mort prématurée. Mais de même qu'il y a un art de diriger l'acquisition d’une fortune injuste, n'y a-t-il pas aussi un art de diriger le nécessaire et le luxe des passions? N'y a-t-il pas un art d'épargner ses sens en les satisfaisant, de conserver sur ses lèvres et dans ses yeux la dignité d’un homme pur, tout en goûtant les délices du mal? Le monde ne dit pas au jeune homme : « Vautre-toi dans la fange ». Il lui dit : « Aïe la sagesse du vice. Sache que le plaisir est une plante rare et délicate qui s'épuise vite : ne commets pas la faute de la flétrir en un jour ; ménage-la comme une divinité que la nature a mise en toi; bois avec mesure, en faisant une libation aux dieux, afin de t'arrêler au point où l'infamie succède à la jouissance, et où la mort punit l'excès de la vie.» Voilà le langage du monde, et comment il couvre de voiles et de fleurs et
du bandeau nuptial toutes les corruptions et tous les périls de la volupté. Mais moi, si quelque jeune âme a touché mon cœur de tendresse, et que je veuille faire tomber de ses mains la coupe trompeuse du mal, je lui dirai : « Ami, enfant de ta mère et frère de ta sœur, enfant de ta mère qui t'a mis au monde dans la continence sacrée du mariage, frère de ta sœur,dont tu gardes ef dont tu respires la vertu, ah ! ne déshonore pas en toi-même ce grand bien qui t'a fait homme. Sois chaste, ami; conserve dans une chair fragile l'honneur de ton âme, la source religieuse d’où s’épanche la vie et où fleurit l'amour. Prépare à ta couche future des amitiés saintes, des embrassements que le ciel et la terre puissent bénir : sois chaste pour aimer Iongtemps et pour être aimé toujours. Il y a au monde, entre ta mère et ta sœur, entre tes aïeux et ta postérité, une frêle et douce créature qui t'est destinée de Dieu. Cachée à tous les regards, elle nourrit en silence la fidélité qu’elle te promettra ; elle vit déjà pour toi qu'elle ignore, elle t'immole ses penchants, elle se reproche tout ce qui
pourrait déplaire un jour au moindre de tes désirs : ah! garde-lui ton cœur comme elle te garde le sien ; ne lui apporte pas des ruines en échange de sa jeunesse ; et puisqu'elle se sacrifie pour toi par un amour anticipé, fais à ce même amour dans les replis de tes passions un juste et sanglant sacrifice. »
Je souhaite qu'un tel langage remue votre cœur juvénile et en fasse jaillir de généreuses pensées et une résolution virile. Mais si l'évocation touchante de l'amour pur et fidèle ne vous dit rien, si elle ne vous rappelle pas à la loi impérieuse de la réciprocité, vous serez du moins sensible à l’idée de la mort qui vous attend et qui approche, qui est certaine, fatale, inévitable.
La voilà, elle vient, elle est là, pourrezvous vous écrier bientôt ; car, vous ne l’ignorez pas, si l'éternité est longue, la vie est courte, et le terme en est proche. Chacun peut se dire tristement en voyant un mort qu'on conduit au cimetière, quon descend en terre : Hodie tibi, cras mi !
Eh bien, quand le plaisir vous presse,
supposez- vous à l'heure dernière, représentez-vous au seuil de l'éternité et dites si vous consentez jamais alors à vous jeter dans la débauche, à risquer cette éternité pour une vaine Joie, pour la satisfaction d'une éphémère passion.
Que si vous avez fait le premier pas dans le mal, résistez nettement à la tentation el ne faites pas le second, vous rappelant cette salutaire pensée : Bientôt, demain peut-être je mourrai, j'aurai à répondre de mes actes coupables au redoutable jugement de Dieu, ét je veux me présenter devant Lui, sinon les mains pleines de bonnes œuvres, du moins le cœur purgé de souillures et la conscience tranquille.
Si la méditation de la mort vous était aussi familière, vous seriez bien fort contre elle, vous resteriez vertueux. Combien vous seriez cuirassé contre le vice et ses tentations ! Le sentiment du devoir éclaterait, dominerait et vous posséderait à jamais.
Ah ! quelle satisfaction pleine et entière, quelle joie intime et réconfortante, à cette heure où la mort va venir, que de se dire qu’on n'a jamais dans sa vie voulu que le
bien et l'honneur, qu’on n’a jamais offensé . volontairement la pureté, qu'on n'a jamais surtout par ses odieuses provocations ou sa mauvaise conduite, scandalisé ou perdu les âmes! C’est le sentiment qu’exprime mieux que nous le doux et saint abbé Perreyve, dans une page admirable que nous livrons avec confiance à votre cœur :
ÇAh! mourir avec la joie sacrée de savoir qu'on n'a jamais fait le moindre mal à une seule âme ! Mourir avec la confiance de n'avoir jamais scandalisé un seul de ces petits dont le Seigneur disait : « Leurs anges contemplent la face du Père qui est au ciel!» Mourir avec la certitude bienheureuse de n'avoir jamais profité d'une infirmilé, abusé d'une pauvreté, trompé une ignorance ; avec l'honneur de n'avoir jamais rencontré devant soi la faiblesse sacrée de la fille de Dieu que pour la respecter, la protéger et la défendre; mourir enfin, en se disant qu'on n'a jamais étendu d’un pouce l'empire du mal sur la terre, mais qu’on a étendu, au contraire, les limites sacrées de l'empire du bien ; qu’on à dé-
pensé son esprit, ses années, sa fortune et ses forces à soutenir le règne de la vérité et de la justice : quelle joie, quelle incomparable consolation, quelle ferme assurance au milieu des ombres des derniers moments, quel honneur devant les hommes, quelle protection devant Dieu ! »