CHAPITRE XI
Les amitiés.
L'amour tient la première place dans les passions, il règne dans le cœur, en conduit tous les mouvements et se les approprie. Les sourires et les baisers de votre mère marquèrent l'éveil de votre sensibilité et suffirent un certain temps à vos aspirations naissantes. Vous trouviez près d'elle la protection dont vous aviez besoin, les caresses qui calmaient vos pleurs, et cette tendresse enveloppante dont le souvenir adoucit encore nos derniers instants alors que, redevenus des enfants, nous nous endormons pour toujours en prononçant son nom. Puis il vous fallut choisir de jeunes compagnes. Quelquesunes vous restèrent fidèles, continuant à partager vos joies et vos peines, et formant autour de vous cette «famille de l'âme» mille fois plus précieuse que la parenté réelle. L'atelier vous créa de nouvelles relations parmi lesquelles il devint nécessaire de faire une sélection. Vous cherchâtes une âme forte, intelligente et bonne,
capable d'aimer et par conséquent de se donner. Rien n'égale la douceur d'une véritable amitié. Écoutez le langage de Lacordaire à ce sujet : « L'amitié, dit-il, est le plus parfait des sentiments de l'homme parce qu'il est le plus libre, le plus pur et le plus profond ; ce n'est pas le sein d'une femme penchée sur un berceau qui lui donne le jour, elle n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts et que sanctionne un autel dont le feu contient des cendres, elle sort de l'homme par un acte suprême de liberté. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes. L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce. Supérieure au temps, l'amitié habite le lieu éternel des esprits, » et le jour où l'amour lui-même nous abandonne, c'est dans le cœur d'une amie que nous cherchons refuge contre cette suprême détresse. Notre vie serait bien obscure et bien glacée si elle s'écoulait dans la solitude. Le Christ qui avait accepté toutes les souffrances a refusé celle-là. Il a voulu que l'amitié le servît à Béthanie et lui apportât les plus précieux parfums. Il pressa sur sa poitrine le disciple bien-aimé. Ce sont ses amis qui l'ensevelirent ; et c'est à l'amitié passionnée de Madeleine qu'il dévoila sa Résurrection.
Recueillons ces douces leçons et remercions la Providence d'avoir tempéré les rigueurs de l'existence par de suprêmes consolations.