CHAPITRE II
La journée à l'atelier.
La journée de labeur va commencer. Tout à l'heure, au réveil, le lourd fardeau des soucis vous obsédait. Maintenant la fièvre du travail vous saisit; quelquefois vous achevez votre besogne avec négligence, les points sont mal arrêtés, les garnitures à peine fixées; la conscience professionnelle vous échappe, et cependant, elle fait partie de votre vie morale et sociale; ce n'est qu'après avoir fait votre devoir que vous aurez le droit de fixer celui des autres à votre égard, de discuter et d'analyser les questions posées au syndicat. Il ne s'agit pas, en effet, de bouleverser l'ordre des choses, mais de l'améliorer, d'arriver coûte que coûte à diminuer les injustices de part et d'autre. Ces graves discussions n'absorbent pas la journée entière. Il serait attristant de voir des jeunes filles passer leur temps comme de vieux sociologues à barbe grise. Sachez être gaies, malgré tout! conservez le plus longtemps possible la fraîcheur de votre esprit et de votre cœur et redoutez le contact des désillusionnées, cher-
cheuses d'impressions nouvelles. Malheur à ces âmes déflorées éprisesd'aventures romanesques ou légères et semant autour d'elles la déception et l'écœurement.
Elles racontent leurs lectures ! Que lisentelles ?... les romans malsains des journaux à un sou ! Cependant, même dans ces journaux à un sou, à côté des choses qu'elles vous content, il y a de charmantes anecdotes, pleines d'esprit, des traits de dévouement qui émeuvent ! Habituez-vous à les trouver; ayez l'âme assez haute pour chercher dans un journal les questions qui intéressent ou amusent l'esprit sans le flétrir. Puis tâchez de faire cesser autour de vous les propos libres ou choquants.
Au début on raillera votre austérité; si vous persistez, le respect succédera à la raillerie.
Les trois quarts des ouvrières ne sont légères que par mode ou par entraînement ; lorsqu'elles trouveront une compagne à l'esprit sérieux et bienveillant, elles la subiront d'abord, puis l'admireront et l'imiteront.
Vous pourrez être pour votre atelier, ce que l'Évangile appelle le sel de )a terre; il suffit d'un grain de sel pour préserver de la corruption les aliments qui l'approchent.
Il suffit d'une âme forte et honnête pour relever le niveau moral de tout un atelier.