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LA MÈRE

Au pays des pommiers, près du minuscule village de Saint-Germain de Clairefeuille(i),un vieux manoir, Le Mesnil, semble perdu au milieu de grands chênes séculaires et d'arbustes à la végétation luxuriante. Il fut le berceau d'une race fameuse, celle des seigneurs du Mesnil et d'Argentelles (2), que l'on croit être tenancière de nos rois,

(\) Commune de 250 habitants environ, canton du Merlerault, arrondissement d'Argentan (Orne).

(2) Les du Mesnil, seigneurs du Mesnil et d'Argentelles, portaient : d'argent à trois coqs de gueules.

Ils avaient possédé, outre Argentelleset le Mesnil, la Bricquetière et Gisttay, à St-Germain de Clairefeuille ; le Buisson, à St-Arnoult ; la Haye, aux environs de Champaubert ; la 77'/'bouvrie et la Coquemie, dans la paroisse de Godisson. Leur

puisqu'il existe dans cette gentilhommière une plaque de cheminée commémorative de la translation du Dauphiné à la France (i). C'est de cette famille quedescend, en ligne directe parles femmes, celle que dit-on une ouvreuse de l'Opéra appela la Dame aux Camélias.

LabrancheaînéedesDuMesnil se ruinaauxvnr5 siècle, en la personne de Germain, fils d'Etienne qui vit engloutir sa fortune dans la tutelle de ses neveux. Le fils, obligé d'aliéner le bien de ses aïeux, vendit le manoir à son cousin-germain enrichi par un beau mariage. Alors on eût le rare spectacle de la branche aînée succombant et de la cadette arrivant à la fortune. Le nouveau propriétaire, Gabriel, seigneur du Buisson, officier de la duchesse d'Orléans, eût une fille Jeanne, qui épousa Jacques Hays (2), seigneur du Parc, gentilhomme anglomanoir patrimonial, situé à Argentelles, renfermait une des merveilles du pays; un lit de justice, brodé dans le chêne, surmonté d'un baldaquin à clochetons flamboyants, véritable dentelle de bois.

Cte G. DE CONTADES

(Les quartiers de la Daim aux Camélias). (i) Armes de Fiance et deux dauphins.

(2) Pendant la guerre de l'IndépendancedesEtats-Unis, trois Hays, officiers, pour n'être point pris comme Anglais, obtin-

normand dont les descendants onttoujoursdepuis habité le Mesnil.

Le chef de cette maison du Hays, aujourd'hui (i) âgé de quatre-vingts a#ns, m'a fourni des renseignements précieux sur la Dame aux Camélias, dont les parents maternels étaient devenus de dévoués serviteurs de sa famille, ce qui avait créé une chaîne de sympathie les uns pour les autres.

C'est qu'en effet, la fatalité s'était abattue implacable sur la branche aînée des du Mesnil qui s'était installée dans une maisonnette de Saint-Germain de Clairefeuille aussitôt la vente du manoir.

L'un des descendants de Germain, Pierre, mourait peu de temps après son mariage avec Marguerite Poulain, laissant sans appui deux enfants en bas âge (2). Sa veuve s'étant remariée avec un tout jeune homme, les abandonna complètement. On était alors sous le règne de Louis XV. Dans la de-

rent l'autorisation du Roi LouisXVI de transformer leur nom Hays en du Hays.

(1) 1" novembre 1897. M. Charles du Hays est mort le 27 mars 1898.

(2) Anne et Pierre. — Pierre, écuyer, sieur d'Argentelles, né à St-Germain en 1740. 11 épousa Mlle de Brossard de la Roche-Nonant, dont il n'eût pas d'enfants. Avec lui s'éteignit la branche des seigneurs d'Argentelles.

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meure patriarchale délaissée s'épanouissait une charmante jeune fille, Anne, qui aurait bien désiré se marier, mais elle était sans fortune, et on montrait peu d*empressement à s'associer à sa misère. « Belle, dit M. de Contades, de cette beauté un peu virile des Normandes, « qui impose une certaine admiration mêlée de déférence », et qui consiste surtout, comme celle de Charlotte Corday, dans la régularité des traits et dans la majesté de la démarche, Mlle d'Argentelles eût été prête, à l'époque de la Ligue, à défendre son manoir contre ceux de la religion ; elle était mal disposée, alors que tout aimait en France, à fermer son cœur aux sentiments amoureux. » S'ennuyant un peu, et présageant sans doute à vingt ans qu'elle resterait vieille fille, elle se consola près d'un Don Juan de village, brave garçon toutefois, jeune domestique dans une ferme voisine. Les amours pastorales de Mlle du Mesn'l et d'Etienne Deshayes durèrent longtemps ignorées, il fallut cependant unjourse rendre à l'évidence, mais loyalement l'amoureux répara le tort — si mal il y avait — dans l'église de St-Germain, comme d'ailleurs le prouve le document suivant :

« Le 20 mai 1756, mariage entre Etienne Deshayes, domestique âgé d'environ vingt-huit ans, fils de François Deshayes et de feue Françoise Marre de la paroisse de la Genevraye, y demeurant depuis huit ans, et Anne du Mesnil, fille mineure d'environ vingt ans (1), de feu Pierre du Mesnil et de Marguerite Poulain, de cette paroisse.

(Registres paroissiaux de Saint-Germain-de-Clairefeuillé).

Le ménage fut peu fortuné, en revanche les époux s'aimèrent beaucoup et eurent une légion d'enfants, tous inscrits sur les registres de St-Germain. Ceux-ci ne font pas mention du cinquième, Louis, « mais dans son acte de mariage, dit encore M. le Comte de Contades, il est nettement indiqué comme fils d'Anne du Mesnil et d'Etienne Deshayes. » Ce Louis fut le grand père de la Darne aux Camélias. 11 épousa, à son tour, une paysanne fort jolie, Marie-Madeleine Marre, qui fut protégée, assure-t-on, dans un but galant, par un châtelain du voisinage. Mari très accomodant, Louis savait profiter occasionnellement de cet état de choses.

De ce Louis Deshayes naquit une fille, Marie, idéale, si accomplie que l'on comparait ses traits à

(1) Anne du Mesnil, née le 13 août 1735, mourut le 10 floréal an XII.

ceux de la Vierge de St-Germain, la plus belle statuette qui puisse être vue dans les églises campagnardes, et pour laquelle on assure qu'une dame du Mesnil avait posé.

« Dire combien on la recherchait, dit M. du Hays, malgré sa petite fortune, serait impossible. Elle était d'ailleurs de bonne famille et se montrait à juste droit difficile. Mais, la fatalité agissait. Il y avait dans le pays un colporteur, un marchand de mercerie qui rôdait de porte en porte, de village en village, faisant tourner toutes les têtes. Il était, lui aussi, fort beau, mais méchant, vicieux, dur, débauché. On l'avait surnommé Pluton ou Le Diable. Malgré cela, Marin Plessis plaisait à toutes les femmes, les unes l'aimaient d'emportement, les autres, la tête remplie d'histoires de bonnes fortunes qu'il avait eues, succombaient de crainte, comme l'oiseau fasciné par l'œil du serpent. Marin Plessis avait, disait-on aussi, un sang fatal et provenait d'une mère réprouvée. » Marie Deshayes e vit, l'aima, le voulut et l'obtint malgré les répugnances de sa famille.

Le mariage se célébra à Courménil.

« L'an mil huit cent vingt-un, le jeudi premier mars, à

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neuf heures du matin, par devant nous, Desbuards, Gilles- Vincent Marie, faisant les fonctions d'officier d'Etat-Civil de la commune de Courménil, canton d'Exmes, département de l'Orne;

Sont comparus en la maison commune Marin Plessis, âgé de trente-un an, bas estamier, né en la commune de Lougé, le quinze janvier mil sept cent quatre-vingt-dix, et demeurant en cette commune, fils majeur et naturel de Louise ■ Renée Plessis, demeurant en la commune de Lougé, sa mère, d'une part ;

Et Deshayes Marie-Louise-Michel, âgée de vingt-six ans cinq mois, née en la commune de Saint-Germain-de-Clairefeuille, le cinq vendémiaire, troisième année républicaine, et demeurant en cette commune, fille majeure et légitime de Deshayes Louis, propriétaire, demeurant aussi en cette commune, et de feue Marre Mane-Madeleine-Louise, décédée en cette commune le vingt-sept décembre mil huit cent douze ses père et mère, d'une seconde part.

Lesquels, etc.

(Registres de /' Etat-Civil de Courménil).

C'est donc de cette union que devait naître l'héroïne de ce récit.

Afin de rendre plus explicite pour mes lecteurs ce premier chapitre, fort ennuyeux peut être, mais utile pour établir les origines de la Dame aux Camélias, origines qui expliquent sa surprenante beauté, son exquise distinction... je place devant leurs yeux le tableau qui suit, d'une exactitude

absolue, et composé par M. Charles du Hays, l'honorable maire de St-Germain, dernier descendant de cet Etienne du Mesnil dont Marie Duplessis fut aussi l'une des arrière-petites filles.

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