‹ La vie de la dame aux caméliasChapitre 5 sur 12 · AUTOGRAPHE DE MARIE DUPLESSIS · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DE MARIE DUPLESSIS

(Communiqué par la Revue Encyclopédique)

mon sens, fort exagérées, et que, pour cette raison, je tiens à laisser dans l'ombre.

« Néanmoins, il n'est que juste de reconnaître que les habitudes malpropres et les mœurs dissolues de Marin Plessis pouvaient excuser les rumeurs et presque justifier les suppositions...

« Pendant deux semaines, il garda Alphonsine dans son taudis, Dieu seul sait comment ; je suis disposé à admettre qu'elle couchait dans un coin, sur un peu de paille. Puis il partit, avec elle, pour Paris, à pied, voyageant par petites étapes, couchant parfois dans les étables, et forçant à l'occasion la pauvre enfant à implorer la charité publique. A Paris, il descendit rue des Deux-Ecus, chez des cousins de sa mère qui tenaient un petit commerce de fruits et de légumes, prétexta une excursion en Picardie, leur laissa Alphonsine et revint en Normandie. »

D'après M. du Hays, le père dénaturé avait voulu tirer parti une dernière fois de la beauté de sa fille. L'enfant n'avait que onze ans quand il parla d'elle à des bohémiens auxquels il la vendit. Mais comme elle était trop jeune encore, il lui fallut at-

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tendre. A l'âge de treize ans (i), il la mena dans la forêt de Saint-Evroult et la laissa aux mains de ses nouveaux maîtres. Ceux-ci l'emmenèrent à Paris et la placèrent, faute de mieux, en apprentissage chez une lingère puis bientôt chez une modiste des environs du Palais-Royal.

Bien qu'on prête à Marin le cynique propos suivant, tenu à son lit de mort à quelqu'un qui lui reprochait la vente de sa fille : « Ah ! je me repens de n'avoir pas connu son véritable prix et de l'avoir cédée à si bon compte ! » cette dernière version paraît peu vraisemblable. De la part des bohémiens en question, j'admets difficilement pareille sollicitude et je pense que l'explication de M. Romain Vienne est seule vraie. Les regrets du père Plessis s'appliqueraient fort bien du reste, aux relations facilitées par lui entre sa fille et le père Plantier.

(1) L'âge indiqué par M. du Hays diffère de celui qui a été donné par Romain Vienne. Cette contradiction est évidemment due à ce fait que les commérages se portèrent davantage alors sur la conduite ignoble du père que sur la petite malheureuse dans laquelle on ne soupçonnait guère la fameuse héroïne de Dumas. Son âge réel a pu donc facilement passer inaperçu, mais il me semble que Romain Vienne doit être plus prés de la vérité en disant quatorze ans.

Alphonsine, quelques jours après son arrivée à Paris fut placée en apprentissage, rue de l'Echiquier, chez une blanchisseuse, Mme Barget. La jeune fille faisait souvent des courses, allant chercher ou reportant le linge des pratiques. Petit trottin parisien, elle s'arrêtait volontiers pour admirer les étalages, sourire aux beaux rubans, aux dentelles, aux fleurs artificielles, et ne repoussa point les œillades tendres d'un commis de nouveautés.

Surprise par sa patronne, elle dut quitter la place, et, de blanchisseuse, la jeune fille devint modiste. Mlle Urbain, rue Saint-Honoré, près de la rue de l'Arbre-Sec, se trouva chargée d'un apprentissage plus en rapport avec les goûts de l'enfant.

Fort appliquée, Alphonsine enchanta sa nouvelle patronne et se fit aimer des camarades d'atelier, grâce à son bon cœur et à son excellent caractère.

Elle entrait dans sa seizième année, et la petite mendiante de Saint-Germain était devenue si jolie, si gracieuse, 'que tous se retournaient pour l'admirer. Compliments, bouquets, lettres passionnées lui arrivaient de toutes parts. La jeune fille, dont l'éducation champêtre avait été moins que vertueuse, devait fatalement s'acheminer vers Cythère.

A la fin de l'été 1839, Alphonsine et deux autres fleuristes complotèrent de se rendre le dimanche suivant à la fête de Saint-CIoud. Alphonsine n'avait pas d'argent, elle emprunta cinq francs à une amie, lui jurant qu'elle les emploierait à quelque achat indispensable. Le dimanche tant convoité arriva, l'eau tombait par torrents. Les trois jeunes filles se réfugièrent sous les galeries du Palais-Royal, admirant les vitrines et dévisageant les passants. A six heures, elles entrèrent dans un restaurant de la galerie Montpensier. Le patron, veuf, toujours galant malgré ses cinquante ans,

s'empressa près desjeunesses et comme elles parlaient de leur partie manquée, l'aimable homme, charmé par la grâce et la beauté d'Alphonsine, s'offrit à les emmener le dimanche suivant à Saint- Cloud. Chose convenue bien vite et Dieu sait si pendant toute la semaine on rêva de cette fête!... Un mois après, le restaurateur de la galerie Montpensier, très épris d'Alphonsine, fit visiter à sa petite amie un coquet entresol qu'il venait de meubler rue de l'Arcade :

— Est-ce que vous le trouvez à votre goût? ditil à Alphonsine.

— 11 est délicieux, charmant.

— Voulez-vous me permettre de vous l'offrir? Je ferai mettre le loyer à votre nom et vous trouverez dans ce tiroir trois mille francs pour vos premiers besoins.

La réponse, on la devine. Alphonsine sauta au cou de son généreux ami et lui promit ce qui vaut mieux que la fortune et la gloire réunies, l'amour d'une jolie fille de seize ans !

Reconnaissante, seulement, envers son protecteur, Alphonsine ne l'aima point. Les trois mille francs durèrent à peine un mois: la jeune fille

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goûtait à la vie et ne connaissait point la valeur de l'argent. Ayant fait deux cadeaux à peu près analogues à sa maîtresse, le restaurateur, en homme intelligent, ne reparut plus chez elle. Celle-ci, mise en goût par cette fortune rapide, ne rêvant que de millionnaires et de gentilshommes, ne le pleura point ; deux jours après sa disparition, un jeune boursier le remplaça avantageusement. Les dents pointues d'Alphonsine grignotèrent à cet amant aimable la bagatelle de vingt mille francs. Les baisers étaient chers, le financier quitta bientôt sa trop coûteuse amie.

Obligée de compter pendant ce veuvage forcé, la belle Alphonsinese promit d'enserrer étroitement dans ses bras blancs le premier qui partagerait ses nuits sans sommeil. Ce fut un jeune comte, attaché de ministère, portant avec distinction l'un des plus grands noms de France. Elle se fixa à lui comme une liane, brisa sa volonté, en fit sa chose. Mais, prise à son propre piège, elle l'aima.

Cependant, une métamorphose s'était opérée en elle : la petite paysanne, le trottin d'hier s'était transformé en une exquise Parisienne. Et c'est

alors qu'elle abandonna son nom d'Alphonsine Plessis qu'elle modifia plus tard en Marie du Plessis.

Aimer ! Marie Duplessis connut ce bonheur aussi voluptueux que rare pour une pécheresse « cotée », et elle ne s'en repentit pas. Les jours lui parurent moins tristes, la vie meilleure. L'espoir s'épanouit dans son cœur, parfuma ses rêves. Son amour la rendit courageuse : pour l'aimé, elle devint la mondaine instruite, idéale.

Tout jeune, puissamment riche, l'attaché de ministère promena triomphalement son adorable maîtresse à travers les villes d'eau d'Europe. La beauté virginale de Marie y fit sensation, la passion des jeunes gens brilla d'une flamme plus vive.

Orphelin de bonne heure, il avait été élevé par sa grand'mère. Celle-ci le fit appeler dès le retour à Paris.

— « Mon cher enfant, lui dit-elle, vous êtes en âge de vous marier. Votre nom, votre fortune, l'élégance de vos manières, vous permettent de pré-

tendre à l'une des plus jolies filles de notre vieille aristocratie. »

Le jeune homme arrêta sa grand'mère :

— n> Pardonnez-moi si je désobéis, je ne veux pas me marier. »

L'aïeule comprit vite. Elle ne gronda point, mais voulut connaître la belle fille qui s'était emparée du cœur de son enfant.

Grâce à une indiscrétion d'ami, le lendemain elle se rendait boulevard de la Madeleine, au numéro8(i), la demeure de Marie. Celle-ci, gracieuse, prévenante, se montra si douce et réservée, tour à tour attendrie et passionnée, que la comtesse fut éblouie, charmée, vaincue.

— «Je comprends, confia-t-elle à l'un de ses intimes, l'amour démon petit-fils pour cette femme, car c'est une de ces créatures qu'on ne saurait oublier. »

Huit jours après, elle se présentait de nouveau chez Marie.

(i) Marie habitait l'entresol du N° 8 (aujourd'hui N° 15 et occupé par M. Malsis, tailleur.)

M. Alexandre Dumas y étant allé commander un costume, éprouva une vive émotion en pénétrant dans l'appartement de son infortunée héroïne.

— « Mademoiselle, votre beauté, votre distinction, la générosité m'a-t-on dit de votre cœur, ont plaidé votre cause près du mien. Mon petit-fils vous aime, vous l'aimez. Instruisez-vous, cessez cette existence qui vous déshonore, je vous promets de bientôt vous appeler ma petite-fille et de vous chérir de même. »

Et la grande dame étreignit sur sa poitrine la pauvre Marie qui pleurait à chaudes larmes, pouvant à peine lui dire ses remerciements, tant la surprise était extrême, mais témoignant toute sa reconnaissance en d'affectueux baisers.

Marie tint sa promesse, elle condamna sa porte aux amis et se mit au travail. Chaque jour, des professeurs vinrent lui donner des leçons. L'amour aida puissamment son intelligence en cette tâche aride. Au bout de très peu de temps, quelques mois à peine, la jeune femme semblait le plus délicieux exemple de ce vers admirablede Molière :

Je consens qu'une femme, ait des clartés de tout.

Mondaine incomparable, Marie Duplessis allait donc devenir grande dame.

Le jeune homme était phtisique.

Ce fut la Mort qui se para de la couronne de comtesse.

Marie ne se consola jamais de la perte de ce parti vraiment inoubliable, qui d*après M. du Hays est la contre-partie de l'histoire des Duval, « qu'on n'ose plus citer, dit-il, quand on connaît celle si touchante et si véritable de l'aïeule et de son petit-fils, subjugués par la beauté et les sentiments de la Dame aux Camélias. »

A Nonant, la diligence de Paris amena certain matin de juillet 1841, une jeune dame très brune et fort belle qu'accompagnait une soubrette friponne. Nombreux, les bagages ne portaient pas d'adresse. Les deux voyageuses descendirent à l'Hôtel de la Poste, tenue alors par M. Vienne et la jeune dame demanda la plus jolie chambre de l'établissement.

Pendant qu'elle se reposait des fatigues de son long trajet, les commères du village se perdaient en longues conjectures. Qui était-elle? Où allaitelle?

Reposée, la mystérieuse voyageuse entra dans

la grande cuisine de l'hôtel et s'approchant de l'hôtesse, elle lui dit:

— « Bonjour, madame Vienne, vous ne me reconnaissez pas?

— « Mais non, madame.

— « Pourtant, vous m'avez vue toute jeunette, je suis la petite Plessis.

— «Ah! certainement, ma pauvre fille, je ne t'aurais pas reconnue. Que tu as changé grand Dieu! Est-ce que tu vas rester longtemps au pays?

— « Oui, je suis fatiguée, j'ai besoin de repos. Après-demain, je m'en irai chez mon oncle à Saint-Germain.

Les deux jours qu'elle passa à Nonant, Marie fit de longues promenades en compagnie du jeune fils du maître de postes, M. Romain Vienne.

Redevenue la petite Alphonsine d'autrefois, elle visita ses camarades d'enfance, Mme Toutain sa patronne, tous ceux dont elle se rappelait. Ayant rencontré par hasard son premier ami, elle le retint à dîner; ce rustre, qui ne se souvenait plus de la douce aventure, n'eût d'yeux que pour la soubrette (elle s'appelait Rose). Celle-ci s'en retourna le lendemain à Paris, tandis que

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Marie se faisait conduire chez son oncle Mesnil, village de la Trouillère, à Saint-Germain de Clairefeuille, si l'ont veut bien se rappeler.

La pauvre jeune femme avait grand besoin de calme, de repos. La mort de l'aimé, presque son fiancé, la perte de la réhabilitation suprême, remplissaient son cœur d'amertume. N'y tenant plus, désespérant du ciel et d'elle-même, elle abandonnait tout, ne pouvant continuer sous les apparences trompeuses du bonheur, une existence amère, misérable, elle qui ne songeait qu'à se relever, à sortir de cette impasse, à redevenir une femme vraiment digne de ce nom.

La vie qu'elle mena au village répara en peu de jours ses forces, son visage redevint frais, Marie était plus belle et désirable que jamais.

Les cancans allaient leur train dans la contrée et la jeune femme qui ne serait peut-être pas retournée à Paris, fut bientôt honteuse de ces moqueries sournoises. Une anecdote entre autres, que m'a contée M. du Hays:

Certain matin, un nommé Beaupré, serviteur de la famille, lui dit avec le gros rire du paysan satisfait de lui-même:

— « Monsieur, j'ai soupe hier avec la belle dame de Paris.

— « Ah !

— « Oui. elle était bien gentille, elle cause bien, l'on a bien ri. »

Et baissant la voix:

— « Elle aurait voulu me retenir.

— « Tu es assez joli garçon pour cela. Que lui as-tu répondu?

— « Ma fine, j'ai dit: « Ah ! non, je ne sais pas ce que peuvent avoir les belles filles si pâles de Paris! »

— « Tu n'es qu'une grosse bête », conclut M. du Hays.

La« pointe » plutôt bonasse que malicieuse, contribua certes à hâter le départ de Marie. Deux jours après, le lendemain de la foire Saint Mathieu à Nonant, où elle s'arrêta devant nombre d'étalages, offrant des jouets à tous les gamins du pays, la Dame aux Camélias repartait vers sa misère dorée, rêvant peut-être dans la lourde diligence à quelque couronne de marquise.

MARIE DUPLESSIS

Ceux qui se rappellent ce qu'était le boulevard entre i840et 1845. nous dépeignent Marie Duplessis grande, très mince, d'une beauté délicate. La souplesse de son corps aux formes parfaites, l'élégance de sa démarche, une distinction, une grâce aristocratiques, causaient chez tous, la plus vive admiration.

« Evidemment, voici une fille ou une duchesse >», écrivait d'elle Jules Janin.

«J'ai souvent vu des femmes plus belles, dit encore un autre écrivain, j'en ai vu d'aussi jolies, jamais d'aussi charmantes. »

Elle avait la tête petite, une tête d'enfant. La

pâleur de son teint contrastait étrangement avec le noir foncé de ses cheveux, très longs, très souples, disposés avec un goût inimitable, s'ouvrant sur le front en deux larges bandeaux. En l'ovale régulier du visage, souvent mélancolique, parfois gai et animé, ses yeux noirs avaient une expression pénétrante, ses lèvres d'un rouge vif laissaient entrevoir les plus blanches dents du monde, à ses oreilles pendaient deux perles dont l'éclat et la pureté, nous dit Janin, eussent rendu une reine jalouse. Telle la finesse des pieds et des mains, que les doigts paraissaient trop longs ; la peau fine, douce, bleutée de petites veines, faisait rêver à quelque figurine fragile en terre de Saxe.

Elle s'habillait comme une fée de toilettes simples mais de bon goût et fort riches, modèles d'élégance et de distinction, et se drapait de préférence dans un châle de cachemire des Indes, favori parce qu'il convenait à sa taille svelte.

Marie Duplessis était folle de perles rares, de bagues, de bracelets, de diamants... Ses pieds émergeaient d'un flot de dentelles fines. M. Romain Vienne assure que sa toilette de bal valait

cent mille francs — seules, les boucles d'oreilles en coûtaient vingt mille.

Il ne faudrait pas croire, pourtant, qu'au milieu des plaisirs la jeune femme fût heureuse. Elle souffrait horriblement et ne pouvait d'ailleurs se faire d'illusion sur son sort: c'est ce qui explique ses caprices, ses fantaisies, le sans-façon avec lequel elle congédiait ou elle rappelait ses amis. Un jour que, place de la Madeleine, elle marchait, radieuse de sa beauté triomphante, un jeune voyou cria : « Vlà la reine du Père-Lachaise ». Ce surnom lui resta quelque temps, jusqu'à ce qu'une ouvreuse de l'Opéra l'ait remplacé par celui de « Dame aux Camélias ». On sait que Marie portait toujours, en effet, un bouquet de camélias blancs ou rouges...

Elle lisait tous les romans qui lui tombaient sous la main, Manon Lescaut surtout l'intéressa vivement. Après la mort de Marie, on trouva, dans un tiroir, un exemplaire du chef-d'œuvre de l'abbé Prévost dont elle avait rempli les marges d'annotations.

« Elle fut une des dernières courtisanes qui eurent du cœur», dit Alexandre Dumas. Marie don-

nait tout sans compter, les pauvres de la rue la connaissaient, les solliciteurs ne s*en allaient jamais de chez elle sans une riche obole.

« C'était toujours, pour l'aumône, une pièce blanche qui tombait de ses doigts, dit Romain Vienne; c'était pour un secours, une pièce d'or. Elle n'y tenait guère à cet or qu'elle recevait avec répugnance, qui la faisait parfois cruellement souffrir, quand elle donnait libre cours aux sensibilités de sa conscience, et lui coûtait des larmes sincères. « Ah! mon Dieu, que je serais malheureuse, s'écria-t-elle un jour, en ma présence, si je n'avais pas la possibilité de faire un peu de bien ! » C'était le cri de son cœur, cri sincère et profond. Ses voisins m'ont raconté, en bien des occasions, des traits de sa générosité divulgés par ceux-là même qui en avaient été l'objet. Elle était charitable avec une si pure abnégation, qu'il était vraiment impossible de ne pas s'intéresser à elle, et de ne pas accorder, à ses fautes, sans pourtant les excuser, un généreux et suprême pardon. A mon estimation, ses aumônes et ses dons atteignaient annuellement vingt mille francs. Au jour de ses funérailles, on eût la rêvé-

MARIE DUPLESSIS

TABLEAU DE VIENOT

(Collection de Mme Alexandre Dumas. *

lation éclatante de ses bonnes œuvres, par l'énorme affluence qui l'accompagnait à sa dernière demeure. »

Marie dépensait environ cinq cents francs par jour, ses dépenses extravagantes doublaient parfois ce chiffre, elle se riait de trente mille francs de dettes. C'était même une manie : « Lorsque mes dettes présentes sont payées, je m'empresse d'en contracter de nouvelles, avouait-elle à l'un de ses protecteurs, pour justifier les anciennes et n'en pas perdre l'habitude; c'est plus fort que moi... Je ne porte en compagnie de mon amant que les toilettes qui proviennent de sa générosité. Quant aux autres, j'en fais des reliques ou des cadeaux à de plus malheureuses que moi. Je ne veux pas que quelqu'un ait le droit de remarquer en me voyant passer : Tiens, Marie Duplessis porte encore tel objet que je lui ai donné. Le renouvellement de mes toilettes fait honneur à ceux qui m'aiment. »

Elle était, chose bizarre, très pieuse, ayant sa chaise à la Madeleine, y priant fréquemment, communiant parfois : « Par une froide et pluvieuse journée, dit encore Vienne, j'entrai chez elle ; la bonne me fit un signe: Ne faites pas de bruit ! Je

la vis, agenouillée sur son prie-Dieu, tenant à la main son livre d'heures, et priant... Au bout de dix minutes, elle me rejoignit et vint s'asseoir auprès de moi.

— Vous n'avez pas voulu interrompre ma prière, me dit-elle, je vous en remercie. Lorsque je prie, j'éprouve un réel soulagement.

Le cauchemar fatal qui l'obsédait était pour elle une sorte d'ennui que la monotonie de sa vie ne pouvait guère dissiper. Marie se levait à onze heures déjeunait frugalement, se mettait vingt minutes au piano, lisait une demi-heure et s'habillait. Elle se faisait alors conduire au bois, où elle descendait, se promenant seule sous ses allées, sans marquer aucune préférence. L'attelage revenait, à cinq heures en hiver, à six heures en été. Elle se déshabillait, puis se rhabillait, lisait sa correspondance, recevait des visites, dînait avec quelques amis, s'en allait au Théâtre Français ou à l'Opéra. Elle se plaçait dans une loge d'avant-scène où la présence de son frais visage de Vierge de Raphaël causait toujours sensation. Ensuite, c'étaient le bal, le souper fin en compagnie joyeuse. Puis ren-

trée, la pauvre Marie essayait vainement de dormir, sa nervosité lui faisait mal, et souvent au lieu de se reposer, elle pleurait...

Vers 1845, un mélancolique garçon, le comte Edouard de Perr..., ayant aperçu Marie dans sa loge, à l'Opéra, fut séduit par sa beauté merveilleuse. Quelques jours après, le jeune homme devenait le plus heureux des amants.

Jetant l'or par les fenêtres, la jolie pécheresse lui croqua gentiment mille francs par jour. Soumis aux caprices les plus fous de Marie, le comte de P... délaissa sa famille, abandonna ses proches, comblant de cadeaux son amie, s'ingéniant à trouver quelque royale galanterie digne d'elle.

Jaloux de posséder à lui seul cette maîtresse que tout Paris lui enviait, il acheta pour elle une maison de campagne, meublée magnifiquement, aux environs de Bougival. La solitude dorée, cette existence à deux, loin du monde frivole et près

d'un amant passionné, rendit parfaitement heureuse la Dame au Camélias. Le comte dépensait toujours sans compter ; à certaine course de Chantilly, Marie parut dans une calèche attelée à la Daumont : « Elle fut accueillie, dit Romain Vienne, par des murmures d'admiration et des exclamations flatteuses ; elle était dans le complet épanouissement de sa beauté et produisait une sensation profonde. Elle portait avec une grâce charmante et une élégance sans rivale une toilette d'une richesse inouïe ; simple détail : une garniture de dentelles, d'une valeur de dix mille francs, ornait le bas de la robe, le reste à l'avenant ».

Sur un désir de Marie, le comte la promena à travers l'Allemagne, — tournée heureuse, presque sentimentale, comme un voyage de noces.

Au retour à Bougival, l'amant dût avouer qu'il était ruiné, à peine lui restait-il quinze mille francs de rentes ! Simplement, Marie lui proposa de l'épouser, de l'aimer encore, de vivre modestement. L'occasion se présentait pour elle de devenir comtesse; désirant conserver sa maîtresse, Edouard de P... accepta.

11 partit pour Nonant, se fit délivrer à la mairie

un extrait de l'acte de naissance de Marie et prit quelques renseignements sur la famille de la jeune femme. On lui en donna de favorables, car personne ne la détestait et le souvenir de sa mère infortunée, l'angélique Marie Deshayes, était resté vivacedans le cœur de tous.

Le comte de P... comptait sans sa famille qui ne voulut à aucun prix consentir à cette union et qui essaya de temporiser, de lasser la patience des deux amants. Renseignements, à Nonant et aux environs, formalités vaines prirent quelques mois, durant lesquels le jeune homme, qui n'avait pas réduit ses dépenses, se vit obliger de renoncer à ce projet de mariage, s'en voyant récompensé par les siens d'une rente annuelle et inaliénable de huit mille francs, payable trimestriellement.

Marie prit vite une détermination : elle revint aussitôt à Paris, elle eût de nouveaux protecteurs.

Bientôt, pourtant plus épris que jamais, violant la promesse faite à sa famille, le comte revint à sa maîtresse... ; et l'ancien projet de mariage fut remis en question :

— Vendons notre maison de Bougival, lui ditelle un jour, nous irons en Angleterre où point

n'est besoin de formalités pour se marier.

L'infortuné accepta ; l'union fut contractée à Londres, par un mariage en bonne et due forme, d'après la loi anglaise. Le mariage n'avait aucune valeur ; Marie savait que le jugement d'un tribunal français pouvait prononcer sa nullité. Le Gaulois du 3 octobre 1896 a reproduit un fac-similé de la pièce authentique, contresignée par deux témoins.

Mais, chose bizarre, le mariage était à peine célébré que lejeune comte de P..., pris de remords peut-être et n'osant ramener sa femme à Paris, l'abandonnait à Londres. Elle revint seule, se consolant volontiers de l'aventure, car son amour pour le jeune homme s'était à peu près éteint avec sa ruine. Quinze jours après, ses voitures, son linge, son argenterie étaient marqués d'une couronne comtale...

Après sa rupture avec le comte qui fit amende honorable au bout de quelques mois, mais qui ne fut plus pour elle qu'un fidèle ami, Marie Duplessis reprit ses habitudes anciennes. Ses amants, dont quelques-uns vivent encore, furent nombreux et, s'il faut en croire M. du Hays, elle eut à ses pieds les plus grands princes du monde.

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