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Cela veut- il dire qu'elle eut toutes les liaisons, toutes les aventures romanesques qu'on lui attribua? Non, certes !
On ne prête qu'aux riches, évidemment, mais beaucoup de gens qui ont parlé de cette période de sa vie la connurent imparfaitement.
Rien n'est moins prouvé, notamment, que cette histoire d'un vieux duc, venant la visiter chaque jour et la comblant de cadeaux ruineux, parce qu'elle ressemblait d'une façon étrange à une fille qu'il avait perdue.
Fable encore, peut-être, l'histoire de la vieille dame anglaise, la baronne Anderson, chez qui Marie Deshayes était morte, voulant adopter la jeune fille, et celle-ci refusant, au dire de Romain Vienne, « car elle ne pouvait — disait-elle — revenir au devoir ni rentrer à l'honneur.
Mais, ce qu'on ne peut nier, c'est sa vie de fêtes sans relâche et ses dépenses exagérées.
Quelques menus cadeaux :
Le premiejjajivier 1845, une personne inconnue lui remit un petit bijou attenant à une clef; quelques instants après, un groom apportait une boîte
qui contenait douze oranges. Chaque fruit était enveloppé d un billet de mille francs.
La" même année 1845, certain général, retour d'Afrique, pour remercier Marie de l'avoir reçu dans son salon, lui fit cadeau d'un__ éventail, enfermé dans un écrin tapissé de deux billets bleus.
S'étant taquinée un jour avec l'un de ses amants — elle avait quarante mille francs de dettes ! — la Damejyjx Çamélias, rentrant au salon, eût la surprise exquise d'apercevoir, sur un canapé, un mignon portefeuille, à son chiffre, contenant presque le double de ce qu'il lui fallait.
Le même protecteur de la jeune femme mit, quelques semaines après, deux cent mille francs, une fortune, à sa disposition, car Marie jouait gros jeu, gagnant ou perdant parfois d'aussi énormes sommes.
Donnant tout ce qu'elle avait, contrainte par ses créanciers d'être exigeante avec ses amants, elle ne pouvait toujours les conserver. Hnnuyée d'un protecteur, obéissant à ses nerfs, à son cœur, très fiévreuse, très pessimiste, elle essayait de trouver une consolation dans un amour de circonstance qui durait l'espace d'un matin. Elle eût maintes
fois de ces toquades, de ces caprices de belle pécheresse ; et dans les rendez-vous, si on ne lui plaisait pas, elle laissait comme gage sa femme de chambre, toujours jolie...
Quelques privilégiés, cependant, l'ont fréquentée, non comme amants, mais par simple amitié : si elle désirait, ainsi que la plupart des femmes, les compliments, les hommages, elle tenait passionnément à ses vieux amis.
« Les amoureux, disait-elle, sont un encombrement ; nous ressemblons à ces fleurs qui reçoivent la visite de tous les papillons, et nous ne devons avoir que des amants de passage, en situation de contenter toutes nos expansions. Notre intérêt nous commande de n'inspirer et de n'éprouver que des caprices et de changer nos entreteneurs quand leur bourse est à sec. Notre autre intérêt au contraire est de garder nos amis. »
Ces amis, qui appartiennent pour la plupart à la vieille aristocratie, parlaient dans leur monde de la grâce, de la distinction, de l'esprit de la jeune femme. On la recevait dans les bals où ses pareilles n'étaient point admises, on l'y saluait respectueusement, on feignait d'iernorer son nom. L'en
tourage du roi même accueillait favorablement la merveilleuse courtisane. Une amitié puissante lui fit octroyer le titre de Duchesse, afin qu'elle pût assister à des bals et à des mariages de cour. La chose n'eût pas lieu sans difficultés légales ; les maires de quelques communes reçurent l'ordre, m'a-t-on dit, de produire des pièces fausses, afin de pouvoir lui livrer ce document, d'ailleurs très authentique. Pourtant fière de son titre, Marie aurait été fort contrariée de s'entendre appeler de la sorte par ses intimes.
Les bonnes œuvres n'avaient pas de plus fervente dame patronnesse que cette martyre du plaisir. Une saison elle fit même une quête dans tous les salons du faubourg Saint-Germain, reçue partout « avec la plus franche cordialité » ; à la fin, l'aumônière contenait vingt-trois mille francs !
Les longues veilles, les chagrins rendirent sa santé chancelante et sa tristesse accrue n'était soulagée que par ses prières. Les amis la surprenaient fréquemment, agenouillée sur son prie-Dieu, son livre d'heures en mains, le visage baigné de larmes...
« La dernière fois queje la vis, dit M. du Hays,
quelques mois avant sa mort, ce fut le jour des Courses de la Croix de Berny. J'étais allé voir le défilé des voitures sur l'Esplanade des Invalides et je la vois encore, pâle et navrée, vêtue de blanc, dans son landau vert foncé, emportée au grand trot de quatre magnifiques chevaux blancs, avec son air si bon, si digne et si simple qu'on l'eût prise pour une sainte martyre emportée vers le Triomphe des Cieux... »
Pendant l'automne de Tannée 1846, Marie de plus en plus souffrante, dût s'aliter et bientôt ses amis l'abandonnèrent peu à peu. En revanche, les dépenses de la maison ne diminuaient point, les domestiques moins surveillés que jamais volaient et gaspillaient de plus belle et la gêne vint bientôt.
Un jour, un huissier se présenta. Le lendemain, ce fut un autre. Le misérable s'empara des rideaux du lit sur lequel agonisait la jeune femme. Sans murmurer, elle laissa faire, refusant le concours d'un ami fidèle qui voulait acquitter la dette et faire lever la saisie.
— Si mes créanciers me poursuivent avec acharnement, lui dit-elle, c'est qu'ils sentent ma fin proche. A quoi bon?
Et elle fit un long signe de découragement, comme pour accepter l'irréparable.
Malgré ses souffrances rjh^siqAies--ê4^s a__torture morafe, Marie Duplessis voulut être belle et coquette jusqu'à ses derniers moments!
« Elle fût merveilleuse de grâce, dit M. Jules Bois, après sa mort comme avant ; cette préoccupation d'éblouir la maintint coquette et attrayante sur le lit de son définitif repos, sa tête entourée de point d'Alençon, ses mains serrant un bouquet de camélias parmi lesquels s'allongeait un crucifix indulgent. »
Elle expira le 20 février 1847, * trois heures du matin, pendant qu'autour d'elle on fouillait les tiroirs, les meubles et qu'on volait...
Le 23, à dix heures du matin, une foule nombreuse d'amis suivait le cercueil de Marie, disparaissant sous une montagne de couronnes blanches. Au premier rang, derrière le corbillard, marchait le comte Edouard de P.. . pleurant à chaudes larmes. Le service funèbre eût lieu en l'église de la Madeleine, et l'inhumation au cimetière de Montmartre.
Vingt-trois ans auparavant, deux pauvres ouvriers avaient servi de parrain et marraine à la petite Alphonsine dans ses langes de bure ; elle s'en allait parmi les dentelles, les roses et les camélias, et les plus grands noms de France lui faisaient|cortège.
Portrait d'Alexandre Dumas à vingt ans.
(Communiqué par Madame Alexandre Dumas.)
Le lendemain ouïe surlendemain de la mort de Marie Duplessis, un personnage d'une cinquantaine d'années, cravaté de blanc, portant favoris, arrivait au village de Saint-Germain-de-Clairefeuille et se présentait aussitôt chez le maire, M. du Hays.
Avez-vous entendu parler d'une mondaine de Paris, Mlle Marie Duplessis ?
— Fort bien, répondit du Hays, mais elle s'appelle de son nom véritable AlphonsinePlessis.
Après qu'il se fut assuré de ce détail, l'agent d'affaires reprit :
— Elle vient de mourir. Or, il existe dans sa correspondance particulière des lettres princières et je suis chargé de traiter avec les héritiers de la morte et d'éviter ainsi la pose des scellés.
LA VIE DE LA DAME AUX CAMELIAS Jo
Marie Duplessis n'avait qu'une sœur, Delphine, mariée à un sieur Paquet, tisserand, dont la famille se trouve éteinte aujourd'hui.
Mandée, Delphinearrivabientôt, ne sachant rien.
— Mlle Marie Duplessis, votre sœur est morte et vous êtes son unique héritière, dit l'agent d'affaires. Nous avons intérêt à ce que ce décès ne s'ébruite pas. Je viens donc vous faire une proposition. Si vous voulez accepter le marché que je vous propose, les dettes, s'il y ena, seront payées, l'actif vous appartiendra et je suis chargé de vous offrir encore cinq cent mille francs.
— En échange?
— Acceptez la succession telle qu'elle.
— Je veux réfléchir, ma sœur devait être plus riche que cela !
Elle s'en fut prendre conseil d'une amie.
— Ces gens-là sont des farceurs, fit celle-ci. Demande un million, tu l'auras.
Le lendemain, Delphine vint retrouver l'agent d'affaires :
J'ai réfléchi, Monsieur. Décidément, cinq cent mille francs, ce n'est pas assez. Je désire un million.
— Voulez-vous six cent mille francs ?
— Non, un million, c'est mon dernier mot.
— Dans ce cas, il faut que je prenne de nouveaux ordres, reprit l'homme.
Et pendant qu'il négociait, marchandait, attendait des instructions, les jours passaient... La mort de la Dame aux Camélias était connue de tout Paris, les journaux en avaient parlé, aucune raison du marché ne subsistait.
Ce fut alors que Romain Vienne qui se vantait au pays de Nonant d'être l'ami intime de Marie, dit à la femme Paquet :
— Je vais aller avec vous à Paris. Je me charge de vous tirer d'embarras.
Ils partirent tous les deux, et le soir de leur arrivée, Vienne conduisit la Paquet à l'Opéra, dans le landau de la morte, attelé de quatre chevaux. Drôle de façon de pleurer une sœur, on en conviendra, voire même de négocier sa succession.
Pendant que nos deux Normands prenaient leurs aises, les gens d'affaires et de service commettaient des vols effrénés, de véritables actes de brigandage. C'est ainsi que la même nuit disparu-
rent trente-deux paires de draps garnis de point d'Angleterre.
Romain Vienne ne peut donc être cru lorsque dans son livre La Vérité sur la Dame aux Camélias, il nous conte ses vigilantes démarches en faveur de l'héritière. D'ailleurs, celle-ci s'aperçut à ses dépens que son guide n'était en réalité que la mouche du coche. Vienne l'avoue lui-même, tout en se gardant bien de s'accuser. « Deux jours après la vente, écrit-il, Delphine, accaparée par ses pires ennemis, m'envoya promener avec rudesse ; j'avais entièrement perdu sa confiance. Nous nous quittâmes complètement brouillés. »
L'inventaire général qui avait duré trois jours, fut suivi, le 16 mars et la semaine suivante, de la vente des meubles, des objets, du linge, d'une écurie de seize magnifiques chevaux alezans.
« On a vendu, dit Janin, ses portraits, ses billets d'amour ; on a vendu ses cheveux, tout y passa... »
Malgré les protestations de Romain Vienne, ceci est vrai , M. Jules Bois ne nous dit-il pas : «J'ai là, entre les mains, encore sa mince carte glacée, j'ai là ses cheveux sous cinq enveloppes. Feraient-ils
le miracle de ressusciter l'amour en les cœurs éteints ? Pourrait-on réveiller, grâce à eux, le Cupidon moderne si neurasthénique, l'archer dont les flèches, hélas! se sont trop émoussées et se
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MARIE DUPLESS1S
(Tableau de Vidal) (D après un croquis communique par M. le C" de Contades)
sont trop perdues ? Je ne sais plus ; ils sont là ternes, maintenant, dévêtus de ces enveloppes du temps, si minces et si aristocratiques, alors qu'on ne pratiquait pas le prosaïque papier anglais. A la
première enveloppe, comme à la dernière, on retrouve les traces de sa main : quatre traits de plume formant une étoile écrasée. L'encre a blanchi, blondi comme les cheveux, cheveux tellement d'amour qu'ils ont mis au papier, en quelque sorte, les traces d'une brûlure en déteignant sur lui. Cette brune, avec le temps, après sa mort, s'était faite presque blonde. La mèche n'est retenue par rien ; elle est même naturelle comme une femme sans apprêts, sans même un ruban. On dirait un petit serpent replié sur lui-même, une pauvre bête qui ne serait plus méchante et qui se serait disséminée en fil, serait devenue un des lambeaux de cette éternelle quenouille d'Omphale, que les Hercules et ceux qui ne le sont guère, ont filé, faibles ou forts, avec l'obéissance un peu ridicule des mâles. >%
Tous droits acquittés et les dettes payées, il resta à peine cent mille francs à Delphine qui conserva comme souvenirs de Marie sa couchette en bois de palissandre, le prie Dieu, le livre d'heures, le peigne qui retenait la chevelure de la morte, le brevet de Duchesse, un chapelet bénit donné à la Dame aux Camélias lors d'un pèlerinage à Rome;
la tasse dans laquelle elle prenait ses tisanes pendant sa dernière maladie et un magnifique portrait de la belle pécheresse, un Vidal qui a son histoire puisqu'il fût cause delà ruine de Delphine.
Ce tableau représentait la Dame aux Camélias au sortir du bain, en peignoir montant, les cheveux épars sur le dos, la figure penchée, douce, mélancolique...
Revenue en Normandie, Delphine Plessis acheta une charmante propriété nommée le Bisseuil, à Rezenlieu près Gacé. Très fière de sa rapide fortune, mais bonne fille, elle vit bientôt se former une cour de soi-disant admirateurs, parasites qui vécurent à ses dépens. On venait des environs pour admirer les objets précieux rapportés de la capitale, et, en particulier, ce Vidal magnifique, où Marie Duplessis semblait revivre la Madeleine antique. Absence de tout travail, folles dépenses, cet état de choses ne pouvait durer longtemps. Il fallut donc vendre, quelques années plus tard, maison et propriété. Delphine s'obstina à garder le tableau. Les époux Paquet se firent aubergistes à la Corbette, commune de St-Germain, puis tinrent un petit cabaret au bas de la côte de Montfort,
LA VIE DE LA DAME AUX CAMÉLIAS 8l
près d'une fontaine où s'abreuvaient les chevaux des rouliers. En la salle basse, la Dame aux Camélias apparaissait vaguement, à la place d'honneur, parmi la fumée des pipes et la vapeur d'alcool. Commis-voyageurs, messagers, voituriers, s'arrêtaient souvent pour voir la merveille et Delphine régalait, vaniteuse de pouvoir dire :
— « Entrez donc voir le portrait de ma sœur la Duchesse. »
Venue rapidement, la fortune s'en était allée de même. Delphine, criblée de dettes, se voyant refuser tout crédit nouveau, chercha un acquéreur du portrait fatal : « Un jour, écrit M. du Hays, il fallut bien le vendre et on vint chez la Dame charitable qui avait facilité la fuite de la mère. Ma mère, car c'était elle, fut assez heureuse pour trouver dans l'un de nos amis, un homme de cœur qui voulut bien se charger de cette négociation. On nous offrit dix mille francs du tableau. Mais là encore, les interventions et les conseils du dehors qui avaient naguère renversé l'édifice du million firent manquer le marché.
« Dix mille francs ! Ce n'était rien du tout ! C'en valait plus de vingt mille ! On voulut négocier soi-
même, et dans ce Paris où le provincial est si exploité, on tomba dans les mains d'intrigants. Le portrait retouché par de maladroits ou d'indélicats artistes fut vendu moins de cinq cents francs. Je crois même que tous frais payés, on demeura en retour.»
La toile, enlevée du cadre, avait été transportée à Paris, roulée autour d'un bâton ; quelque brocanteur l'acheta, le Vidal célèbre est aujourd'hui disparu. Il nous a été possible cependant de nous en procurer une reproduction très rare, grâce à l'amabilité de M. le comte de Contades.
La personne qui offrait dix mille francs du tableau avait l'intention de le placer dans une église. Sans l'entêtement obstiné de sa sœur — une vraie Normande — la Dame aux Camélias, comtesse, duchesse et courtisane serait devenue une Sainte d'amour pour la grande édification des fidèles présents et à venir !
MARIE DUPLESSIS