ET ALEXANDRE DUMAS FILS
Mourant à 23 ans, à la fleur de la jeunesse dans tout l'éclat de sa beauté, la pauvre fille arrachait peu de jours après, ce cri de regret à Théophile Gautier:
« Un artiste, s'il l'avait connue, en eût fait sa Fornarina, et eût fixé sur sa toile cette tête charmante, à jamais disparue (i). Comment se fait-il qu'aucundecesjeunes magnifiques, qui obstruaient
(i) 11 existe six portraits de Marie Duplessis : Une peinture de Viénot (collection de Mme Alexandre Dumas), une aquarelle de Camille Roqueplan (Musée Carnavalet), une aquarelle d'Olivier (collection de Mme Alexandre Dumas), un dessin de Chaplin, où elle apparaît avec des bandeaux à la Botticelli, une miniature qui appartient à M. E. Pasteur, et le fameux portrait disparu de Vidal.
son boudoir de si riches coffrets, de vases si précieux, n'ait eu l'idée de répandre une poignée d'or devant un statuaire, et d'éterniser dans le Carrare ou le Paros cette beauté qui fut la gloire etla honte de Marie Duplessis? Au moins sa vie perdue eût servi à quelque chose ! Phryné a laissé une statue et les siècles l'absolvent. »
Un écrivain du plus grand mérite se souvint d'avoir connu un certain Armand Duval pendant sa jeunesse ; Alexandre Dumas fit mieux, il écrivit le roman célèbre qui immortalisera la pécheresse. En effet, si ce prodigieux auteur a produit de nombreux chefs-d'œuvre, aucun n'a acquis la popularité légitime de sa Dame iux Camélias qui provoqua partout une émotion si vive, parce qu'à l'exemple de Manon Lescaut, elle fut une héroïne bien vivante de nos tendresses et de nos passions.
Non seulement Dumas fils connut Marie Duplessis. mais encore il l'aima : C'est lui qui est décrit dans le livre sous le nom d'Armand Duval : on le sait et il l'avoua lui-même.
Ce fut un soir de septembre 1844 qu'il la vit pour la première fois au théâtre des Variétés, ou il était venu en compagnie de son ami Eugène
Déjazet. Dans les Trois Dumas, ouvrage paru il y a quelques années, M. André Maurel nous conte ainsi les débuts des relations des deux jeunes gens :
« Dans une avant-scène du rez-de-chaussée, celle de droite, se tenait une femme célèbre alors par sa beauté, Marie Duplessis. Derrière elle, le vieux comte russe S... De sa loge, Marie Duplessis faisait des signes à une opulente personne qui se trouvait dans la loge en face. C'était une certaine Clémence P... modiste sur le boulevard de la Madeleine, cité Vindé, dans la maison mitoyenne de celle que Marie Duplessis habitait. Depuis longtemps, Dumas fils désirait connaître Marie Duplessis. Eugène Déjazet connaissait Clémence P... ; il fut convenu qu'après le théâtre on irait chez Clémence et que, si le comte S... ne reconduisait Marie que jusqu'à la porte, on monterait chez celle-ci.
« Ce fut ainsi que cela se passa. On soupa et au milieu du souper, Marie Duplessis fut obligée de quitter la table, prise d'une toux violente... »
Et le même auteur ajoute :
« Voilà la scène d'où naquit la Dame aux Camé-
lias, dont les personnages ont déjà été reconnus. « Dans la réalité seulement, Marie Duplessis mourut pendant le voyage en Espagne de Dumas fils avec son père. Et voici quelques-uns des vers qu'il adressait à son souvenir:
J'ai rouvert les rideaux qui, faits de satin de rose, Et voilant, au matin, le soleil à demi Permettaient seulement ce rayon qui dépose Le réveil hésitant sur le front endormi.
Mais vous, toutes les nuits, éclairée à sa flamme, Vous regardiez le feu dans le foyer courir ; Car le sommeil suivait de vos yeux, et votre âme Souffrait déjà du mal qui vous a fait mourir.
Maintenant vous avez parmi les fleurs, Marie, Sans crainte du réveil le repos désiré ; Le Seigneur a soufflé sur votre âme flétrie Et payé d'un seul coup le sommeil arriéré. »
A propos de cette mort, je lis d'autre part dans Alexandre Dumas :
« Dès mon arrivée, je courus visiter son apparpartementoù la vente de son mobilier devait avoir lieu, et j'écrivis sur elle, en rentrant chez moi, quelques vers...
J'ai trouvé votre chambre à la fois douce et sombre, Sanctuaire d'amour par la mort consacré ;
Le soleil éclairait le lit dormant dans l'ombre, Mais vous ne dormiez plus dans le lit éclairé.
Je me suis assis près de la couche déserte, Triste à voir comme un nid, l'hiver au fond des bois, Les yeux longtemps fixés sur cette porte ouverte Que vous avez franchie une dernière fois.
La chambre s'emplissait de l'haleine odorante Des souvenirs joyeux, tandis que j'écoutais Le tic-tac alterné de l'horloge ignorante Qui sonnait autrefois l'heure que j'attendais.
Pauvre fille ! on m'a dit qu'à votre heure dernière Une main mercenaire avait fermé vos yeux, Et que sur le chemin qui mène au cimetière, Vos amis d'autrefois étaient réduits à deux.
Eh bien ! Soyez bénis, vous deux qui, tête nue, Bravant l'opinion de ce monde insolent, Avez jusques au bout, de la femme connue En vous touchant la main mené le convoi blanc.
Vous qui l'avez aimée et qui l'avez suivie, Qui n'êtes pas de ceux qui, duc, marquis ou lord, . S'étant fait un orgueil d'entretenir sa vie, N'ont pas compris l'orgueil d'accompagner sa mort.
En représentant sa pièce au public, Alexandre Dumas écrivait :
« Marguerite Duplessis n'a pas eu toutes les aventures pathétiques que je prête à Marguerite Gautier,
mais elle ne demandait qu'à les avoir. Si elle n'a rien sacrifié à Armand, c'est qu'Armand ne l'a pas voulu. Elle n'a pu jouer, à son grand regret, que le premier et le deuxième acte de la pièce... »
Dans une lettre adressée àMme Sarah Bernhardt, le célèbre romancier et dramaturge lui disait :
Ma chère Sarah,
Permettez-moi de vous offrir un exemplaire d'une édition devenue assez rare de la Dame aux Camélias. Ce qui fait cet exemplaire unique dans son genre, c'est la lettre autographe que vous trouverez à la 212e page et qui est à peu près conforme à la lettre imprimée en cet endroit. Cette lettre a été écrite par le véritable Armand Duval, il y a bien près de quarante ans, ce qui ne le rajeunit pas. 11 avait alors l'âge qu'a ajourd'hui votre fils.
Cette lettre est la seule chose palpable qui reste de cette histoire. 11 me semble qu'elle vous revient de droit, puisque c'est vous qui venez de rendre à ce passé mort la jeunesse et la vie. Gardez-la, en tous cas, comme un souvenir de la belle sojrée de samedi dernier et comme un bien faible témoignage de ma très grande admiration et de ma très vive reconnaissance.
Là-dessus, je vous applaudis de toutes mes forces et je vous embrasse de tout mon cœur.
A. Dumas Fils.
28 janvier 1884.
Cette lettre autographe, que le maître envoyait à son éminente interprète, et que Le Gaulois a publiée il y a deux ans. n'était rien moins que la lettre de rupture adressée par le véritable Armand Duval (c'est-à-dire Alexandre Dumas fils), alors âgé de vingt-un ans, à Marie Duplessis, et qu'Alexandre Dumas fils allait reproduire textuellement, quelques années plus tard, dans son roman de la Dame aux Camélias. En voici le fac-similé autographe :
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En voici la reproduction :
Ma chère Marie,
Je ne suis ni assez riche pour vous aimer comme je le voudrais, ni assez pauvre pour être aimé comme vous le voudriez. Oublions donc tous deux, vous, un nom qui doit vous être à peu près indifférent, et moi un bonheur qui me devient impossible.
Il est inutile de vous dire combien je suis triste, puisque vous savez déjà combien je vous aime. Adieu donc. Vous avez trop de cœur pour ne pas comprendre la cause de ma lettre et trop d'esprit pour ne pas me la pardonner.
Mille souvenirs,
30 août, minuit.
A. D. (Alexandre Dumas)
En 1896, lorsque la Renaissance reprit la pièce avec costumes 1830, Mme Sarah Bernhardt n'a-telle pas aussi rapporté l'anecdote suivante :
« A Marly, il y a quelque temps (vers 1884), comme je m'entretenais avec Alexandre Dumas du personnage d'Armand Duval :
« — Pour celui-là, me dit-il, ce sera chose facile, je n'aurai qu'à vous envoyer mon portrait à vingt ans. »
On ne saurait être plus explicite... J'aime à penser que le gardien du cimetière s'est mépris en m'affirmant que Dumas n'approcha jamais la tombe de Marie Duplessis, ne fût-ce que pour y déposer une gerbe de ces fleurs qu'elle aimait tant !...
MARIE DUPLESSIS (D'après une miniature communiquée par M. E. Pasteur)