LIVRE QUATRIÈME
SOMMAIRE
Madame de la Peltrie prend des mesures pour fonder des Ursulines en Canada. Son père la veut remarier, ce qu’elle fait pour parer ce coup. M. de Bernières, de concert avec elle, la demande en mariage. Ce mariage est rompu, Madame de Ja Peltrie est inquiétée par sa famille, et gagne un grand procès. Elle part pour Paris, où M. de Bernières la suit. Le P. Poncet les détermine à demander la Mère de lIncarnation pour commencer l'établissement de Québek. Dieu fait connaître à sa servante que ses desseias sur elle vont s’accomplir. On propose de ne prendre que des Reli-
gieuses de Paris. Madame de la Peltrie s’y oppose, et part pour M aller demander la Mère de lIncarnation à M. l’Archevèque de B Tours. Elle arrive à Tours et obtient ce qu’elle souhaite. Empres- li sement de toutes les Religiguses pour la Mission de Canada. La F
Mère de Saint-Bernard est choisie pour être la compagne de la Mère de l’Incarnation, et prend le nom de Saint-Joseph. Ses parents touchés de Dieu lui donnent leur consentement comme malgré eux. Une bonne fille de Tours se donne à Madame de la Peltrie, à condition qu’elle sera Religieuse dans le monastère de Québek. La famille de la Mère de l’Incarnation s’oppose à son voyage. Fermeté de la Mère, et ce qui la rassure. Ses dispositions intérieures par rapport à son veyage. Les mesures que prend M. l’Archevèque de Tours pour assurer la fondation, et ce qui
rsulines parer ce e en manquiélée Paris) où emander ment de eins sur es Reliart pour êque de Empresada, La e de Ja ph. Ses comme 1e de la nastère e à son sitions
prend ce qui
Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 937
se passe entre lui, Madame de la Peltrie et les Religienses. Départ de Tours et entrevue de la Mère de l’Incarnation et de son fils à Orléans. Toute la troupe arrive à Paris où Monsieur de Bernières tombe malade. Monsieur de Paris refuse à Madame de la Peltrie une Religieuse Ursuline du faubourg Saint-Jacques. La Reine-Mère veut voir Madame de la Peltrie et les deux Religieuses, et l’accueil qu’elle leur fait. Le fils de la Mère de l'Incarnation demande à être reçu chez les Jésuites , et ne l’obtient pas. Arrivée de la troupe à Dieppe. La Mère de Saint-Joseph est sur le point d’être arrêtée en France par sa famille. Les Religieuses et Madame de la Peltrie s’embarquent avec le Supérieur des Missions. Sentiment de la Mère de l’Incarnation au temps de l'embarquement. Elle court risque de faire naufrage. Les Religieuses vivent pendant toute la traversée comme si eHeseunssent été dans un monastère. Autres particularités de leur voyage. Arrivée à Québek, leur réception. Elles visitent les cabanes sauvages, et apprennent leur langue. La Mère de l’Incarnation souffre beaucoup dans celle étude. Elle reconnaît que le Canada est le pays qui lui avait été montré en songe. Elle est élue Supérieure, et forme une nouvelle Congrégation de celle de Paris et de celle de Bordeaux. On forme le dessein en France de réunir toutes les Ursulines dans une seule Congrégation sur ie plan qu’elle avait dressé. Ferveur admirable des Religieuses sous son gouvernement.
ADAME DE LA PELTRIE, tirée des portes de la mort, de la manière merveilleuse que nous avons dit, se persuada que, n'ayant recouvré la vie
qu'après la promesse qu’elle avait faite de la
consacrer avec tous ses biens au service des filles
sauvages, elle n’était plus maîtresse d'elle-même, et ne pouvait, sans se rendre coupable de la plus indigne infidélité, manquer à son vœu. Mais elle n’eut pas plutôt mis la main à l’œuvre, qu’elle rencontra des difficultés qui auraient rebuté un courage moins ferme que le sien; et il faut convenir qu’elle se trouvait dans unc situation qui rendait son entreprise moralement impossible. M. de Vaubougon son père, s'était mis dans la tête de la remarier, et avait pris tellement la chose à cœur, que s’apercevant de la répugnance qu'elle y avait, il lui déclara qu’elle le rai mourir, si elle refusait de lui donner cette satisfaction. Cette déclaration, que Madame de la Peltrie ne crut pas devoir prendre à la lettre, ne fit pas sur son esprit toute l’impression que M. de Vaubougon en avait espéré : ce qui l’obligea à là prendre du côté de la conscience. Il engagea done quelques Religieux à la voir et à lui représenter ce qu'elle devait à son père, à qui elle causerait infailliblement la mort si elle s’opiniâtrait dans son refus. Ils lui exagérèrent ensuit: les avantages qu’elle trouverait dans un nouvel établissement pour satisfaire sa charité envers les pauvres. Mais ces batteries furent en-
même, e la plus ais elle qu’elle buté un ut conion qui ossible, dans la ment la La e férait elte sa- 1e de la tire, ne on que ii l’obli- >. Ilenet à lui » à qui le s’opient enans un charité enten-
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core sans effet, et la vertueuse veuve fit paraitre, parmi toutes ces sollicitations, une fermeté qu’on n'avait pas attendue d'elle. Cependant elle souffrait tout ce que peut ressentir un bon cœur qui
se trouve dans l'obligation de mécontenter la
personne du monde pour qui il a une plus vérilable:et plus légitime tendresse. Dans cette affiction d’esprit, elle s’adresss : un Religieux dont elle connaissait la prud: ‘ le pria de lui dire par quelle voie, sans .1anquer à ce qu’elle devait à Dieu, elle pouvait se délivrer des poursuites, relever les inquiétudes, et dissiper le chagrin d’un père qui lui était véritablement cher. Le Religieux, après avoir un peu pensé à ce qu'on lui proposait, répondit qu’il ne voyait qu’un moyen d’accommoder toutes choses: que ce moyen était de faire en sorte que M. de Louvigny Bernières la demandât en mariage (1) :
(4) On a cru ulile de rappeler ici , au sujet de ce qui va suivre, les sages réflexions de M. Charles Sainte-Foi , extrdîles de ses Vies des premières Ursulines de France , à l’article de Mme de la Peltrie, tome Il, page 83 : « Plusieurs personnes , en lisant le récit des rapports de Mme de la Peltrie et de M. de Bernières , auront été surprises , et peut-être même choquées de Ja feinte dont elle usa pour couvrir les projets que Dieu lui avait inspirés, et en
240 La Vie dela Mère :
que ce Gentilhomme, qui avait du bien et qui était fort connu de M. de Vaubougon, serait le gendre que le bon vieillard agréerait le plus; et que, d’un autre côté, il était bien sûr que M. de Bernières, qui vivait comme un Ange, et qui s'était engagé par vœu à vivre dans le célibat, serait aisément disposé à ne se rendre le maître
de sa liberté, que pour lui aider à conserver son
cœur à Celui à qui elle l’avait consacré.
L’extrème embarras où se trouvait la jeune
assurer l’exécution. Mais nous ne devons point juger ceuxi que Dieu se charge lui-mème de conduire; et c’est ici qu’il faut se rappeler cette parole de saint Paul , que l’homme spirituel n’est jugé par personne. Dieu se plait quelquefois à mener les grandes âmes par des voies extraordinaires, qui déconcertent nos courtes vues et choquent notre faible raison. Il serait aussi téméraire de blèmer dans ces âmes les choses qui nous paraissent singulières , qu'il serait imprudent de vouloir les imiter, ou de s'appuyer de leur exemple, pour excuser en soi ou chez les autres des singularités , qui, par cela mème qu’elles s’écartent de la voie commune, sont presque toujours dangereuses. Mme de Ja Peltrie et M. de Bernières avaient d’ailleurs pris toutes les précautions que conseille la prudence chrétienne , pour s’assurer que leur conduite était agréable à Dieu; et ce n’est qu'après avoir consulté des hommes sages , pieux et expérimentés, qu’ils se décidèrent à agir contre les règles communes : d'autant plus que les mœurs et les usages de l’époque où ils vivaient rendaient la chose beaucoup moins singulière qu’elle ne le serait aujourd'hui. »
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Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 2%1
| Dame, lui fit goûter cet expédient et l’empêcha
de voir.ce qu'il avait de singulier. Elle écrivit surle-champ. à M, de Bernières; elle lui découvrit l'extrémité où la réduisait son père et le moyen qu'on: lui avait suggéré de s’en tirer, et elle le conjurait, au nom du Maître qu’ils s'étaient éga- | lement engagés de servir seul le reste de leur vie, de ne pas se rendre difficile dans une occa-. sion où il s'agissait de son salut. M, de Bernières n'entra pas dans ce projet aussi aisément qu'’a- | vait fait Madame de la Peltrie. Il était bien assuré de la vertu de cette Dame; mais comme il ne s'était point trop caché de son vœu, il voyait bien qu’il ne pouvait consentir à ce qu’on demandait de lui, sans donner une scène au public, qui ne pouvait pas être instruit des conditions auxquelles il s’'engagérait. D’un autre côté, le grand bien qui pouvait revenir de ce mariage, balançait les raisons qui le portaient à en rejeter la proposition. Dans cette perplexité, il redoubla ses prières, et conclut à remettre la chose entre les mains de son directeur et de quelques personnes de piété qui avaient part à sa confiance. Tous lui dirent nettement que la gloire de Dieu
demandait qu'il fit ce qu’on souhaitait de lui, et
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qu’ils n’y voyaient aucun inconvénient qui pt balancer ce qu'ils y trouvaient d’avantageux pour les intérêts de la nouvelle Église:du Canada. M. de Bernières n’était point de ces gens de bien qui abondent dans leur sens; mais la singularité de l'affaire dont il s'agissait, l’empêcha encore pendant quelques jours de se résoudre. Enfin, il se rendit, et écrivit à un gentilhomme de ses amis, nommé M. de la Bourbonnière, qu'il le priait d'aller trouver de sa part M. de Vaubougon, et de demander pour lui Madame ces en mariage.
Jamais demande de cette nature ne fut plus agréablement reçue. M. de Vaubougon ne se possédant pas de joie, ne put répondre à M. de la Bourbonnière, et tout ce qu'il put faire, fut de le mener chez Madame de la Peltrie. Le consentement de la jeune Dame ne fut pas difficile à obtenir; mais la joie ne fut pas de longue durée, ni pour le père ni r ‘1 la fille. M. de Bernières retomba bientôt «18 ses irrésolutions, et prit le parti de temporiser. Ce retardement n’accommoda pas M. de Vaubougon , qui ne pouvait avoir l'esprit en repos qu’il ne vit sa fille mariée. Il entra en quelque soupçon que lés avances
É qui püt geux pour Canada, is de bien ingularité là encore e. Enfin, ne de ses , qu'il le Vauboue sa fille fut plus )n ne se à M. de aire, fut Le con- ; difficile
avances
Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 943
| que l’on avait faites pour cé mariage, ne fussent
un jeu: pour l’amuser. Un jour qu’il était de plus
| mauvaise humeur qu’à l’ordinaire, il alla trou-
ver sa fille, et lui dit qu’elle choisit sur-le-champ,
| ou de signer un papier qu'il lui présentait, et qui
lui devait faire perdre la meilleure partie de son
bien, ou de faire parler M. de Bernières d’une | manière positive. Madame de la Peltrie répondit | qu’on s’alarmait sans sujet, que M. de Bernières lui avait mandé, il n'y avait pas longtemps, que .
sans une affaire de conséquence qui le retenait
| à Caen, il serait déjà à Alençon; qu’il apperte-
rait, pour la terminer, toute la diligence possible, mais qu’il craignait fort que ce ne fût pas
encore aussitôt qu’il le souhaiterait, et qu'elle
pouvait s'assure: qu'il ne perdrait pas un moment pour se rendre chez M. son père. Elle fut assez heureuse pour se tirer par cette réponse du mauvais pas où elle se trouvait; mais comme elle prévit que l’on ne manquerait pas de revenir à la charge, elle fit prier M. de Bernières de faire un voyage à Alençon, parce qu'il était de la dernière conséquence qu'ils conférassent ensemble au plus tôt.
M. de Bernières quitta tout pour faire ce que
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désirait Madame de la Peltrie. Ils se virent ‘en présence des amis communs , mais sans que M. de Vaubougon en sût rien. On commença par examiner si le mariage proposé était expédient, et l'on convintque non, parce qu’il devait nuire aux affaires de M. de Bernières, dont les héritiers eussent pu être inquiétés avee le temps par
ceux de Madame de la Peltrie. Sur quoi on con-
clut qu'ils ne-se marieraient point; mais que pendant quelque temps ils feindraient de l'être. La mort de-M. de Vaubougon, qui arriva peu de jours après que M. de Bernières fût retourné À Caen, facilita la feinte: mais la Dame pensa être prévenue par sa famille. Quelques-uns de ses proches, qui ne voyaient qu'avec chagrin les grandes libéralités qu'elle faisait aux pauvres et aux Églises, prirent le dessein de la faire enlever, et déclarer incapable de gouverner son bien, à cause de la dissipation qu’elle en faisait. Effectivement le Présidial de Caen leur donna une
sentence favorable : mais M. de Bernières ayant
conseillé à Madame de la Peltrie d’en appeler au Parlement de Normandie, elle le fit et se transporta à Rouen, où M. de Bernières la suivit. Son affaire fut bientôt en élat d’être jugée, et son
virent ‘en sans que nença par rent t nuire les hériemps par DL ON Conque penêtre. La a peu de tourné à Jensa être as de ses agrin les auvyres et ire enleson bien, it. Effecnna une res ayant ppeler au se transivit, Son , el son
Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 945
| procureur lui dit qu'elle gagüerait infaillible | ment sa cause , si elle voulait faire serment d'une
chosé très-juste. Ellé le refusa par une délica-
| fesse de conscience fort mal enténdue, et pensa
tout gâter. Mais les saints ont des ressources que les autres hommes n’ont pas. La vértueuse veuve
| s'adréssa à saint Joseph, renouvela son vœu touchant le Canada, et, contre toutes les apparences, ggna son procès. Ses parties en furent si surprises, qu’elles ne doutèrent point qu'il n’y eût | ‘en cela une conduite toute particulière de la Providence , et se réconcilièrent de bonne foi
avec elle. Sur ces entrefailes , le bruit se répandit
qu’elle était mariée avec M. de Bernitres, et elle
‘eut bien des railleries à soutenir de la part du monde, qui l’avait vue engagée plus que personne
dans tous les exercices de la plus haute dévotion.
Sa vertu et sa douceur calmèrent bientôt ce petit orage ; et, tout étant réglé dans sa famille, elle
partit pour Paris dans le dessein de terminér sa :
grande affaire.
Ce voyage donna à penser à ses parents qui, n'étant pas apparemment bien convaincus qu’elle fût mariée, reprirent le dessein de l’enlever. Elle
en fut avertie et se tint sur ses gardes. Dès | (TA
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qu’elle fut à Paris, elle commença par consulter tout ce qu’on lui fit connaître de personnes d’une sainteté éclairée. Ceux qu’elle vit plus souvent, furent le Père de Condren, général de l’Oratoire, et M. Vincent, instituteur de la congrégation de Saint-Lazare. L’un et l’autre, après avoir examiné mûürement son projet, et l'attrait du Cielquile lui avait fait concevoir, assurèrent qu'il
venait de Dieu, et elle ne trouva personne qui ne
pensât de même. Elle ne songea donc plus qu'à user de diligence pour l'exécution. Elle manda M. de Bernières, qui partit sans différer. Jusqu'à son arrivée , M"° de la Peltrie n’avait osé paraitre dans les rues de Paris que déguisée en servante, à la suite de sa fille de chambre, qu’elle faisait passer pour une dame de condition; et cela, parce qu'elle savait qu'on la cherchait. Mais, quand M. de Bernièrés se fut rendu auprès d’eile, comme on ne la vit jamais qu'avec lui, on ne douta plus qu’elle fût mariée, et on cessa de l'inquiéter.
: Cependant M. de Bernières, convaincu que, dans cette affaire plus que dans aucune autre, la diligence était nécessaire , travailla tout de bon à la terminer incessamment. Lui et madame de
* cohsü]- Dersonnes plus soude l’Oraongréga- Drès avoir {trait du rentqu'il
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plus qu'à e manda .d usqu'à 6 paraitre servante, Île faisait la, parce s; quand s d'elle, i, On ne ‘cessa de
ncu que, ne autre, ut de bon dame de
Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 247
H la Pellrie virent le P. Poncet qui se disposait à | partir pour Québek par les premiers vaisseaux. | Is le consultèrent principalement sur le choix | des sujets dont ils dévaient composer la petite
communauté que-Madame de la Peltrie voulait
établir en Canada. Ce Père les détermina aisé- | ment à s'assurer d’abord de la Mère de l’Incar- | nation; et, dès qu’il eut sur cela leur parole, ik
en écrivit à la servante de Dieu, qui n’en fut nul-
|” lement surprise. Elle ignorait parfaitement tout
ce qui se passait à Paris; mais elle sentait dans son cœur que les desseins de Dieu sur elle allient s’accomplir. La lettre du Père Poncet ne ne laissa pas de lui causer une joie à laquelle elle crut devoir donner un peu d’essor. Elle la fit paraître surtout dans une lettre qu’elle écrivit à Madame de la Peltrie, où-on voit que les Saints, qui sont si étroitement unis avec Dieu, ont fort peu à faire pour l'être parfaitement entre eux, et que la vertu est le lien le plus fort et le p'as naturel de l'amitié. | Madame de la Peltrie comptait de partir par la flotte qui devait faire voile au printemps prochain ; mais elle y trouva des difficultés de la part de Messieurs de la compagnie du Canada , qui
248 La Vie de la Mère Li
mirent tout en usage pourl'engager à différer son voyage à l’année suivante, dmoins qu’elle ne vou- Iût passer seule. Madame de la Pelirie, qui voulait mener avec elle ses religieuses, et qui ne pouvait, sans s’exposer à manquer son coup, rester à Paris tout le temps qu'on lui demandait, tint bon, et il fut résolu qu'il se ferait une assemblée pour résoudre cette affaire. Elle se tint chez M. Fouquet, alors conseiller d'Etat. Outre M. de Bernières et Madame de la Peltrie, on y appela le P. Etienne Binet, provincial des Jésuites, leP. de la Haye et le P. Charle: Lallemant, an ciens Missionnaiïres de Canada. Les députés r représentèrent que Madame de la Peltrie avait parlé trop tard, que tous les vaisseaux étaient frétés, qu’il n'y avait plus de place pour ses ballots ni pour ses provisions. Madame de la Pelirie répondit que s’il n’y avait que cette difficulté-là, elle serait bientôt levée; qu'encore que Messieurs de la Compagnie fussent obligés de la passer-gratuitement avec tous ses effets et tout ce qu’elle ferait venir les deux années après son arrivée, elle offrait néanmoins de fréter un bâtiment à ses dépens. À cela, il n’y eut point de réplique, et il ne fut plus question que de voir d’où on pren-
érer son > nie vou-
ne pou- D, rester dit, tint assemint chez
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y äppela ésulles , nt, qu-
tés reait parlé frétés, lots ni r'éponà, elle eurs de gratuielle fe e , elle à ses >, etil
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qui vou-
Marie de l'Incarnation. Liv. IV.
clara qu’elle voulait la Mère de l'Incarnation. On lui représenta que M. -d'Eschaux, archevêque de
| Tours, de l’humeur dont on le connaissait, n’y | consentirait jamais, et qu'il valait mieux prendre
des Ursulines du faubourg Saint-Jacques. Ma-
| dame de la Peltrie ne se relâcha point, quoique
lui pût dire le P. Binet, qui avait fort à cœur qu'on n’allât point chercher des filles hors de Paris. Il fallut se rendre. Le P. de la Haye fut celui qui contribua le plus à faire décider en fa-
veur de la Mère. de l’Incarnation , qu’il savait
mieux que personne être le plus digne sujet qu’on pt choisir pour une entreprise si délicate.
Il fut donc conclu que M. le commandeur de
Sillery, lequel, outre qu’il était membre de la
compagnie de Canada, était, en ce temps-là,
l’âme de toutes les entreprises qu’on formait pour la gloire de Dieu, M. Fouquet, les Pères Binet et de la Haye, que Monsieur de Tours considérait beaucoup, écriraient à ce prélat pour l’engager à donner à la mission de Canada la Mère de l’Incarnation avec une compagne, et que Madame de la Peltrie porterait la lettre, et l’appuieraït de tout ce que son zèle lui pourrait suggérer pour
|: drait des Religieuses. Madame de la Peltrie de-
qe = « ce mpeg RE en — ET A: £ 2e — * RMS RER TRE ne -— = = re ER Pr PRESS - .
D a pee am. ;
250 La Vie de la Mère fléchir l’Archevêque. Le père Binel t écrivit en-
core au Père Grand-Ami, recteur du collége de
Tours, et lui enjoignit de ne rien omettre de ce qui dépendrait de lui, pour que Madame de la Peltrie fût satisfaite. Toutes ces mesures étant prises, Madame de la Peltrie consigna l'argent nécessaire pour équiper un bâtiment de transport, et le P. Lallemant se rendit à Dieppe, où se devait faire l’'embarquement dont il fut chargé. Madame de la Peltrie, bien contente de voir que tout réussissait à son gré, écrivit à la supérieure ‘de Ursulines de Tours et à la Mère de l'Incarhetion, et se hâta d’expédier ses affaires pour se rendre à Tours. Elle y arriva le 19 de février 1659, accompagnée de M. de Bernières qui ne la quittait point. La première chose qu'ils firént, fut d'aller prévenir le Père Grand-Ami; et ils le prièrent d'aller d’abord seul chez l’Archevêque, pour le préparer à la demande qu’on lui devait faire. Il y consentit, et, à peine eut-il exposé la chose dont il s'agissait, que le prélat,
surpris et charmé au-delà de tout ce qu’on peut dire, l’interrompit , et le regardant fixément:
« Hé! quoi, mon cher Père, s’écria-t-il, est-il » vrai que Dieu veuille bien avoir de mes filles
rivit en-
ollége de
tre de Ce me de la res étant l'argent e trans- Ppe, où tchargé.
voir que périeure incarhapour se : février res qui e qu'ils d-Ami ; ez l’Are qu'on e eut-il prélat, on peut ément :
F, est-il es filles
Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 951
ES pour un si pieux dessein! Oh! je ne suis pas
» digne de cette grâce ; mais en trouvera-t-on » qui soient assez courageuses pour passer les » mers?» Le Père lui ayant dit où les choses en étaient, l'archevêque lui dit d'aller de sa part.
| commander à la supérieure des Ursulines, de | donner entrée chez elle à" Madame de la Peltrie,
et de lui faire la même réception qu elles lui feraient à lui-même.
Le Père Recteur, qui ne s'était pas attendu
. un succès si facile et si prompt, courut en di-
ligénce intimer l’ordre agréable dont il était chargé. À peine était-il sorti de l'Archevêché, que M. de Bernières et Madame de la Peltrie y entrè-
rent. Monsieur de Tours les reçut de la manière
la plus gracieuse, et ne fut pas longtemps sans reconnaître que le P. Grand-Ami ne les avait point flattés dans la peinture qu’il lui avait faite de l’un et de l’autre. Il admira leur piété, il fut charmé de leur zèle, et leur promit toute l’assistance et toute la protection qui-dépendrait de lui, Dès le même jour, le Père Recteur retourna chez le Prélat, et l’assura que la Mère de l’Incarnation était toujours dans ses mêmes sentiments et dans ses mêmes ardeurs ; que l'esprit apostolique
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s'était répandu dans la Communauté; qu'il n'y À avait pas dans toute la maison une fille qui ne brûlât de zèle du salut des âmes, et qui ne fût prête à sacrifier mille vies pour sauver une seule sauvage, et que c'était quelque chose de ravissant que de les voir et de les entendre. L’Archevêque, attendri jusqu'aux lormes, ne put répondre autre chose, sinon que Madame de la Peltrie pouvait prendre la Mère de l’Incarnation et telle des Religieusées qui lui agréerait davantage. Pendan: ce temps, M. de Bernières avait conduit Madame de la Peltrie au Monastère des Ursulines. La Supérieure, à la tête de toutes les religieuses, l’attendait sous la porte, et, dès qu’elle parut, la Communauté, séparée en deux chœurs, entonna le Ven, Creator et ensuite le Te Deum.
La Dame alla aïnsi en cérémonie à l'Eglise, où elle demeura quelque temps prosternée devant l’Autel. Sa prière finie, elle se releva, et fut ex- : trêmement surprise de voir toutes ces filles à peu près dans la situation où l’on conçoit que furent les personnes qui se trouvèrent au Cénacle dans le temps de la descente du Saint-Esprit. Elles l’environnaient toutes, lui embrassaient les genoux, se jetaient à son cou, et, baignées de
qu'il n'y |
le qui ne ai ne fût ane seule de ravis- L’Archeut réponla Peltrie on et telle ige. Penduit Marsulines, ligieuses, le parut, >urs, ene Deun.
glise, où e devant et fut ex- Iles à peu e furent acle dans rit. Elles it les genées .de
Marie de l’Incarnation. Liv. IV. 289
ses travaux. Elle ne dissimula rien. « Pour goû- » ter la vocation du Canada , mandait-elle à la
| » Supérieure du monastère de Tours, il faut de
» nécessité mourir à tout, et si l’âme ne s’efforce » de le faire, Dieu le fait lui-même, et se rend » inexorable à la nature, pour la réduire à cette » mort qui, par une espèce de nécessité, l'élève » à une éminente sainteté. Je ne puis vous dire » ce qu'il en coûte pour en venir là, » Dans une autre lettre, après avoir parlé d’une grande perte
| qu'avaient faite toutes les Communautés de Qué-
bek, elle ajoute : « Ce ne sont pas ces choses-là » qui font souffrir, mais c’est une certaine con- » duite de Dieu sur l’âme qui est plus pénible » à la nature que les tortures et les gènes. Lors- » que je vous dis que les ouvriers de l'Evangile » sont morts et que leur vie est cachée en Dieu, » c’est qu'ils ont passé par cette conduite, se joi- » gnantà Dieu, et se rendant avec lui inexorables » à eux-mêmes pour faire mourir toute vive cette » nature quiestsinuisibleaux parfaits imitateurs » de Jésus-Christ. Il me semble que je vous vois » dans l’impatience de savoir si j'ai tant souf- » fert; oui, mon cœur ne vous peut rien céler,
» et je ne suis pas encore au bout, aussi ne suis-
» je pas encore arrivée à la perfection de ceux » dont je vous parle. »
Cependant le nouveau renfort qu’on reçut de France, fit retomber ces saintes filles dans le premier inconvénient qu on avait évité d’abord ; car ce qui avait suffi pour mettre au large cinq ou six personnes, devint fort étroit quand le nombre fut accru. On ne pouvait comprendre comment elles pouvaient vivre ainsi étant les unes sur les autres, pêle-mêle avec les filles Sauvages, qui les empoisonnaient par leur infection, qu'il fallait décrasser tous les jours, et qui, par leur nalpropreté, les mettaient souvent dans la nécessité, ou de ne prendre presque aucune nourriture, ou de souffrir en se nourrissant des choses presque aussi difficiles à supporter que la faim même ; mais l’amour divin dont elles étaient embrasées, leur faisait trouver parmi tant de souffranoes des délices que la vie la plus douce ne fait point goûter. « Et, grâces à Dieu, dit la Supé- » rieure, la tendresse qu'il m'a donnée pour les
Sauvages, est toujours la même. Je les porte
dans mon cœur d’une façon pleine de suatité,
pour tâcher, par mes chétives prières et mes petits travaux, de les gagner au Seigneur; et
de ceux
reçut de ns le prebord ; car > cinq ou e nombre comment es sur les es, qui les 1l fallait eur alla nécesè nourriles choses le Ja faim aient em- , de soufice ne fait la Supé- > pour les les porte e suaÿité, es el mes gneur ; el
Marie de l'Incarnation. Liv. IV. 991
» je port: à mon âme une disposition cons- » tante de aonner ma vie pour leur salut. C'est » ce qui m'a fait faire un vœu particulier d'obéis-
» sance au Père Supérieur de la Mission, pour
» me laisser conduire en tout ce qu’il lui plairait » exiger de moi. »
Un autre inconvénient que causa l’arrivée des nouvelles Religieuses, donna lieu à la Mère de l'Incarnation de faire paraître son grand ascendant sur les esprits, et le talent qu’elle avait pour les affaires. Parmi les filles qui composaient la Communauté naissante de Québek, il y en avait qui'étaient venues de Tours, d’autres de Paris. Ces deux maisons ne sont pas de même Congré-
gation , car les Ursulines sont divisées en deux,
lesquelles diffèrent en des choses assez essentielles. Elles n’ont pas le même habit, et celles
de Paris font un quatrième vœu solennel d’ins-
truire les filles, que celles dé Tours ne font point. Il fout avoir pratiqué les Communautés religieuses, pour savoir jusqu'où va l'attachement qu'on y a aux anciennes coutumes, et combien il est difficile de les faire changer pour en subslituer d’autres en leur place. Si c’est une faiblesse, on peut dire qu’il n’en est point de plus
généralement répandue , et l’on doit, ce semble, l’excusér d’autant plus aisément dans des filles, qu’on sait quels différends la seule forme de l’habit a excités parmi des hommes véritablement respectables par la solidité de leur esprit et par l'étendue de leur érudition.
La Mère de l’Incarnation se trouva donc dans la nécessité de faire changer d’usages et de manières, au moins à une partie de ses filles ; car il n’y avait pas moyen de laisser dans la maison des Religieuses qui eussent des habits différents et qui ne gardassent pas les mêmes règles; outre que c’eût été encore une chose impraticable .que de laisser aux Novices qui seraient reçues dans le pays, la liberté de choisir entre les deux Congrégations celle qui aurait été plus de leur goût. Mais quoique ce fût une nécessité de prendre un milieu, il n’en était pas plus aisé à trouver. La sage Supérieure ne laissa pas de l’entreprendre, et après bien des prières et des entretiens avec ses filles, elle convint enfin avec elles, 4°. que toutes feraient les quatre vœux, avec cette clause néanmoins que les Religieuses venues de Tours ne feraient le quatrième vœu que pour le temps qu’elles seraient en Canada ; en sorte que si
6 semble, les filles,
forme de !
ablement rit et par
lonc dans t de maes; car il aison des férents et ès ; x cable.que ès dans le x Congréeur goût.
endre un uver. La prendre, liens avec , 1°. que tte clauso de Tours le temps e que $
Marie de l’Incarnation. Liv. IV. 293 :
quelqueraison les obligeaità retourner en France, elles en seraient déchargées ; %. que toutes por-
teraïent l’habit tel qu’on le porte à Tours. Ces
deux principaux articles étant réglés, on convint
| des autres à l'amiable, et on en fit de nouveaux
par rapport au pays, qui furent agréés également de tout le monde. Cela fait, la Mère de l'Incarnation envoya son projet à Paris et à Tours; et non-seulement on n’y fit aucune difficulté de l’approuver et de le signer, mais il pa-
rut si sage et si bien concerté, qu’on proposa de
réunir sur ce plan, en n’y changeant que ce qui ne convenait qu’au Canada, les deux Congrégations du Royaume ; mais ce dessein n’a pu en-
. core être exécuté jusqu'à présent; et ce beau mo-
dèle, qui avait fait espérer que tout l'Ordre ne ferait qu’une même Congrégation, n’a servi qu’à en ajouter une nouvelle qui reconnaît la Mère Marie de l’Incarnation pour sa Fondatrice.
L'uniformité étant ainsi établie dans le Monastère de Québek, on peut juger avec quelle ferveur Dieu fut servi par des filles qui avaient tout quitté, entrepris de si grands voyages, el couru de si grands risques pour le faire connaître à des Sauvages. Il n’y a que ceux qui savent