‹ La vie de la Mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 44 sur 51 · PTS · texte numérisé non relu

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plus fidèles serviteurs. Ce fut une très-grande frayeur des jugements de Dieu. Elle se comporta dans cette épreuve comme elle avait fait dans toutes les autres , n’opposant aux pensées accablantes dont elle était tourmentée, qu’une profonde humilité et beaucoup de confiance. Ce tempérament de crainte et d’amour, qui favorise d'autant plus le progrès de l'âme, qu'il la tient plus à l’abri de la présomption, fut une des grâces du ciel dont la Mère de l’Incarnation témoigne une plus vive reconnaissance. C’est par les fruits qu’elle en tira qu’elle finit le récit de ses dispositions. « Je me vois, dit-elle, remplie » de tant d’infidélités, j’en suis si souvent acca- » blée devant Dieu, que je ne sais comment y » apporter le remède. Effectivement, je vois mes » dispositions dans une obscurité qui n’a point » d'entrée ni d’issue. Me voilà à la fin de ma » vie: je ne fais rien qui soit digne d’une âme » que le souverain Juge doit bientôt faire com- » paraitre à son tribunal. Toute imparfaite » néanmoins que je suis, et quelque anéantie » que je sois en sa présence, je me vois partout » perdue dans sa divine Majesté. C’est une es- »pèce de pauvreté d'esprit qui ne me permet pas

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Marie de l'Incarnation. Liv. VE 585

même de m'en: . tenir avec les Anges, ni des délices des Bierheureux , ni des mystères de notre foi. Je veux quelquefois me distraire pour m'arrèter à ces choses et m'égayer dans leur beauté dont je suis éprise, mais aussitôt je les oublie, et l'esprit qui me conduit me remet plus intimement dans mon fond. Là je me perds dans celui qui me plaît plus que tout autre chose. J'y vois ses amabilités, sa majesté, ses grandeurs, sa puissance, sans aucun acte de raisonnement et de recherches, mais en un moment qui dure toujours. Je ne saurais dire autrement. Il n’y a ici rien de matériel, mais une foi toute nue qui dit des choses infinies. L'imagination, qui n’y a aucune part, cherche à se repaître et voltige cà et là, et son opération se dissipant, ses inquiétudes ne laissent pas d'être importunes, et des sujets de patience et d’humiliation.

Dans la dernière lettre qu’elle écrivit à son

fils, elle parle ainsi : « Quelque sujet d'oraison » que je puisse prendre, je l’oublie aussitôt. Ce » n'est pas qu'au commencement de l’oraison, » je ne puisse l’envisager et que je n’envisage » en effet le mystère ; mais d’une vue très-

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simple; et dans le moment , sans que j'y fasse réflexion, je me trouve dans mon fond ordinaire , où mon âme contemple Dieu, dans le- > quel elle est. Je lui parle selon le mouvement qu’il me donne, et cette grande priväuté ne me permet pas de le contempler sans lui parler. Si l’attrait me porte dans la vue de sa grandeur, et tout ensemble dans mon néant, mon âme lui parle conformément à cela. Je ne sais si ce sont des sortes d'actes qu'on nomme Anagogiques ; car je ne m’arrête point à ces distinctions. Mes paroles sont comme à l'époux. L'amour n’est jamais oisif, et mon cœur ne peut respirer que cela. Ces resprrs qui me font vivre, sont de mon époux, et me ‘consument de telle sorte par intervalles, que si la miséricorde n'accommodait sa grâce à la nature, jy succomberais. Je m'aperçois quelquefois que, marchant par la maison, je vais chancelant ; c'est que mon esprit patit un transport qui me consume. Mais quelque pri- ‘vauté que me permette mon époux, je n’ouor blie point mon néant, et c'est un abîme dans un autre abîme. En ces rencontres, je ne puis me tenir à genoux sans être appuyée ; Car, bien

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Marie de l'Incarnation. Liv. VI. 587

» que mes sens soient libres, je suis faible, et si » je me veux forcer, le corps qui souffre me » cause des distractions. En d’autres occasions, ». mon âme porte un état crucifiant. Elle con- » temple Dieu, qui semble se plaire à me ren- » dre captive. Je voudrais l’embrasser et traiter » avec lui, à mon ordinaire; mais il me tient » comme liée, et, dans mes liens, je crois qu'il » m'aime. Ah! que c’est un grand tourment!

» Mon âme y acquiesce néanmoins, parce qu'il » ne m'est pas permis de vouloir un autre état » que celui où sa divine Majesté me veut. Je » regarde celui-ci comme un état de purgation. » Ïl passe, et je me trouve à mon ordinaire. »

Il n’y avait pas longtemps que cette lettre était écrite, lorsque Dieu, qui avait résolu d’appeler à lui sa servante, la fit passer par une nouvelle épreuve, qui ne pouvait pas manquer d’être bien rude à un aussi bon cœur que le sien. Le 18 novembre 1671, Madame de la Peltrie tomba malade d’une pleurésie qui l’emporta le septième jour. Depuis que cette illustre femme était en Canada, elle avait mené une vie trèscachée , et semblait n'avoir eu d'autre attention qu’à s’anéantir et à se faire oublier des hommes.

Pauvre et austère jusqu’à l'excès, et se chargeant toujours de ce qu’il y avait de plus rebutant dans l'éducation des filles sauvages, auxquelles élle avait consacré ses biens et sa personne, elle était, sous un habit séculier, l'exemple d’une des plus saintes communautés qui fût dans le monde. Mais la personne qui l’admirait le plus, ‘parce qu’elle la connaissait mieux qu'aucune autre, était la Mère de l’Incarnation. Ces deux grandes âmes avaient. bien des rapports qui avaient formé entre elles une union très-intime. Pour le dehors, Madame de la Peltrie semblait être fort peu connue; mais il parut bien, quand on l’eut perdue, que sa réputation n’avait pas laissé de se répandre fort loin ; outre qu’on n’ignorait point que le Canada lui était redevable de l'établissement d’une maison qui était d’une si grande utilité pour la Colonie. Effectivement, sa mort jeta une grande consternation dans le pays; et il n’y eut personne qui par ses larmes et sa douleur ne fit son éloge. La Mère de l’Incarnation lui fit faire des obsèques magnifiques dans l'Eglise du Monastère. Les Jésuites en firent autant dans la leur, où elle avait souhaité queson cœur fût enterré sous le marchepied du grand Autel. Son oraison funèbre y fut

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Marie de l'Incarnaton. Liv. VI. 389

prononcée; et l’on eut soin ensuite de donner au public un recueil des vertus héroïques dont elle avait donné jusqu’à sa mort de continuels exemples.

Celte perte fit sur la Mère de l’Incarnation les

. mêmes effets qu’avaient accoutumé d’y produire

les croix. Mais cette fermeté d'âme, qui la rendait alors admirable, n’empêchait point qu’on

-n’aperçüt, dans les occasions semblables à celle-

ci, toute la bonté et la tendresse de son cœur. On l'avait déjà remarqué, suftout à la mort de sa chère disciple et de sa compagne inséparable, la Mère Marie de Saint-Joseph, dont elle nous a laissé un éloge historique, qu'on a imprimé parmi ses lettres, et qui est en même temps une preuve de la beauté de son esprit et de la bonté de son cœur. L'amitié tendre et la force de l'esprit n’ont jamais été deux choses opposées ; il est même certain que leur alliance leur communique un degré de perfection, et leur donne un lustre qu’elles n’ont point l’une sans l’autre. |

Cependant il n’y avait guère que trois mois que Madame de la Peltrie était morte, quand la

Mère de l’Incarnation se trouva tout d’un coup

390 La Vie de la Mère dans un état qui fit juger d’abord qu’elle n'avait pas longtemps à vivre. Quelque bien rétablie qu’elle eût paru depuis sa dernière maladie, il lui en était resté une très-grande amertume dans la bouche et beaucoup de faiblesse dans les côtés. C’était une bile fort âcre, dont une partie s'était ‘attachée aux reins et l’autre luïinfectait la bouche et lui rendait très-amer tout ce qu’elle mangeait. Enfin, la nuit du quinze au seize de janvier, il lui prit un débordement de cerveau quise jeta sur sa poitrine et pensa l’étouffer. Cette première attaque fut suivie d’un vomissement extraordinaire qui dura vingt-quatre heures. Dès “qu’il eut cessé, l’étouffement recommencça et de- “vint extrême. Il fut accompagné d’une douleur -de tête continuelle et d’une insomnie qui furent augmentées par la bile, laquelle se répandant par tout le corps, y mit le feu et le rendit si pesant, qu’à peine trois personnes des plus robustes pouvaient le remuer. Au même temps, ïl parut aux côtés deux tumeurs qui furent jugées deux dépôts d’une bile recuite, et la fièvre devint si ardente, qu’on ne crut pas que la malade püt vivre encore quelques jours.

La servante de Dieu ainsi couchée sur le lit

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> sur le lit

Xarie dé l’Incarnation. Liv. VI. 591 de douleur, y devint un spectacle si ravissant , que quantité de personnes, à qui on ne put refuser la permission de la voir, demeuraient presque tout le jour dans sa chambre. On voyait dans ses paroles, dans ses regards et dans tout son maintien, une douceur et une résignation qui donnaient tout ensemble de la dévotion et de l’étonnement. Elle se réjouissait avec Jésus- Christ de se voir crucifiée avec lui, et n’avait guère à la bouche que ces paroles de l’Apôtre : Christo confixa sum cruci (Ad Gal, 2. 19).

Dès le cinquième j jour, les médecins déclarèrent

qu'il n’y avait point de guérison à espérer. Aussitôt on songea à donner les derniers Sacrements à la malade. Elle les reçut de la main de M. de Bernières, en présence de toute la Communauté qui fondait en pleurs. Elle fit paraître pendant

toute la cérémonie une fort grande présence d'esprit, demanda pardon à M. de Bernières, son

Supérieur, et au Père Lallemant, son directeur, de toutes les fautes qu'elle croyait avoir faites contre eux. Elle remercia ses Sœurs de tous leurs bons soins, et leur fit bien des.excuses des peines qu’elle leur donnait. Quelques inoments après,

. On vint lui dire qu’un capitaine Algonquin venait

d'envoyer sa fille au Séminaire; elle voulut voir cette enfant, lui fit mille caresses, et prit cette occasion de dire à ses Religieuses des choses admirables touchant leur vocation et la sainteté du ministère qu'elles exerçaient; mais ces. bonnes filles n'étaient guère en état de faire attention à ce qu’elle leur disait, et tout l'effet que produisaient ses paroles, était d'augmenter leur douleur. Alors toutes de concert entreprirent de faire violence au ciel, pour la conservation d’une vie qu’elles étaient prêtes de racheter au prix de la leur. Le Père Lallemant, voyant cette ferveur, se tourna du côté de la malade, à qui un si grand empressement pour la prolongation de sa vie causait bien de la confusion, et lui ordonna de se joindre à ses filles, pour demander à Dieu le recouvrement de sa santé.

Cet ordre embarrassa l’humble Religieuse.

Elle fut quelque temps comme interdite : puis levant les yeux et les mains vers le Ciel: « Je » crois, dit-elle, que j’en mourrai ; toutefois si » c’est la volonté de Dieu que je vive encore, » j'en suis contente. » Cela est bon, ma Mère, reprit le Père Lallemant, mais ce n’est pas assez: il faut vous mettre de notre côté, et faire tout

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aire tout

Marie de l'Incarnation. Liv. VI. 393 votre possible pour vous conserver à votre Communauté, qui croit encore avoir besoin de vous. Il fallut obéir : la malade ferma les yeux à ses

propres intérêts, et dit d’une voix distincte :

« Mon Seigneur et mon Dieu, si vous jugez que » je sois encore utile à cette petite Communauté, ». je ne refuse point la peine; que votre volonté » soit faite. » Presque dans le moment, on s’aperçut qu’elle était mieux, et peu de temps après, les Médecins la déclarèrent hors de danger. On courut à l’Église chanterle Te Deum; la malade

‘y assista, et ses forces revinrent si bien, qu’elle

allait aisément par la maison à l'arde de deux bâtons. |

tout le pays y prit part, et ce fut à qui contribuerait le plus au parfait rétablissement d’une santé si précieuse. Les uns lui envoyaient les meilleurs plats de leur table; les autres faisaient chasser leurs gens pour avoir du gibier. Tout cela redoublait la confusion de la Mère; maïs 1l n’y avait pas moyen de l’empêcher. Tout le Carême elle se porta assez bien, et assista même à tout l'Office de la Semaine-Sainte. Mais le soir du

La joie d’une si prompte convalescence ne fut pas renfermée dans les bornes du Monastère :

Vendredi-Saint, elle fut obligée de déclarer à sa Supérieure (car elle était sortie de charge quelque temps avant sa maladie), que les deux enflures qu'elle avait aux côtés, lui causaient des douleurs extraordinaires. On appela sur-le-chiamp le Chirurgien qui trouva deux abcès formés, et dit qu'il fallait y faire des ouvertures. Elles furent faites le lendemain à cinq heures du matin, de quatre doigts de long, et jusqu’à l’os. Le soir il fallut encore les accroître de beaucoup ; et, quoique l'opération fût très-sensible, on nfaperçut point sur le visage de la malade d’autre changement qu’une plus grande sérénité. Un jour, néanmoins, qu’on mettait dans ses plaies le fer, le feu et les eaux caustiques, elle parut frémir un peu; et cette sensibilité lui causa tant de confusion, qu’elle en fit une satisfaction publique comme d’un scandale.

Le Chirurgien disait toujours que les plaies étaient belles; mais au huitième jour, il s’aperçut que la malade s’affaiblissait, et dit nettement qu'il n’y avait plus d'espérance de guérison. On lui annonça sur-le-champ cette nouvelle, qui lui fut bien agréable. Dès ce moment elle parut prendre possession du Ciel. Le reste de sa vie

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Marie de l’Incarnation. Liv. VI. 395

ne fut plus qu’une douce contemplation entre les bras de son Epoux. Sa Supérieure la fit ressouvenir de son fils; elle s’attendrit, et dit que dans le Ciel, où elle espérait aller, elle l'aurait toujours dans le cœur, et ne cesserait de solliciter sa sanctifieation. La Supérieure lui fit encore un amoureux reproche de ce qu’elle était réduite en cet état, pour avoir mangé d’une viande qui lui était contraire, et qu’on lui avait servie par mégarde et contre l'ordre. Elle répondit qu'elle avait toujours cru devoir éviter la singularité en fout, et que Dieu le lui avait recommandé lorsqu’elle partit pour le Canada. Il n’y a peut-être

point de vertu moins éclatante que cet amour de

la vie commune ; mais il n’y en a point de plus solide et de moins équivoque.

La malade tirant à sa fin, on lui administra les Sacrements de l’Eucharislie et de l’Extrême- Onction. Elle les reçut avec une parfaite présence d'esprit, mais non pas avec les mêmes empressements pour s’aller ünir à Dieu qu’elle avait fait paraître trois mois auparavant. Elle ne voulait plus que l’accomplissement de sa volonté, et elle demeura jusqu'à la fin dans la disposition d’une victime qui attend le moment de son sa-

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