RÉ SR SSSR SR SSL LIVRE PREMIER
SOMMAIRE
Sa naissance , son enfance et ses premières inclinations. Sa charité récompensée d’une manière merveilleuse. Les premières faveurs que Dieu lui communiqua , et quel en fut l'effet. Elle se croit appelée à la Religion. Dieu ne permet pas qu’elle y entre. Elle se marie par obéissance. Sa conduite et ses souffrances dans son mariage. Ses dispositions intérieures tout le temps que
dure son engagement. Effets merveilleux de ses commuuions.
Ses sentiments touchant la parole de Dieu et les cérémonies de l'Église. Elle perd son mari, et refuse de fort bons partis qu’on jui présente. Dieu l’attache à son service d’une manière miraculeuse. Elle se retire. Ses occupations dans sa retraite. Elle en sort par un esprit de charité. Nouvelle faveur que Dieu Jui fait.
Dieu la dispose à un état plus parfait.
& ARIE GUYARD, si célèbre sous le nom de Marie de l’Incarnation , qu’elle reçut V4 en prenant l’habit de Religion, na- ESS 4 quit à Tours, le 18 d'Octobre de l’année 1599. Florent Guyard, son père, était marchand de soie, plus recommandable par sa probité et par sa droiture , que par les avantages : de la fortune. Sa mère, Jeanne Michelet, des- | cendait, par les femmes, de la maison de la | Bourdaizière, mais ne se ressentait en rien de la dl grandeur de ses parents. La première enfance de un # Marie se passa sans aucune circonstance qui mé-
rite d'être rapportée. On voit seulement, par les mémoires qu’elle nous a laissés, et dont nous sommes redevables à son fils, à qui elle les a adressés, et à deux de ses confesseurs, par l’ordre desquels elle les a écrits, que ses amusements les plus ordinaires à cet âge, et même plusieurs années après qu'elle eut atteint l'usage de la rai-
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Murie de l’Incarnation. Liv. I. 41 son, étaient d’imiter les cérémonies de l’Église, et que ces innocentes récréations, que les pères et les mères qui cnt de la Religion regardent dans leurs enfants comme d’heureux préjugés,
- et une disposition naturelle à la piété, furent
pour elle, dans la suite, un grand sujet de larmes pendant bien des années. Ce n’est pas qu’elle jugeât que ce fussent de véritables péchés; mais à la faveur de la lumière divine, qui fut alors ré-
pandue dans son esprit, elle comprit que Dieu
exigeait d'elle une si extraordinaire pureté de
cœur, que ces imperfections légères avaient pour
quelque temps rendu moins féconde à son égard
la source des faveurs célestes dont son âme fut
dans la suite inondée.
La première passion qui parut en elle fut une charité vive, et une très-tendre compassion pour les pauvres et pour les malades. Il n’y avait point de compagnie où elle se trouvât plus volontiers que la leur. Elle les servait et leur rendait toutes les assistances dont elle était capable. Rien ne la : rebutait, et elle assure qu'elle mangeait leurs
restes sans aucun dégoût, et qu’elle se fût mise
volontiers à leur place pour les soulager. Tout ce qu’elle trouvait sous sa main, elle le leur
donnait ; et rien ne lui était plus sensible que quand elle se trouvait dans l'impossibilité de faire l’aumône. Elle convient qu’elle fit en cela de grands excès ; mais son intention était bonne,
et Dieu fit connaître d’une manière très-particu-
lière que ces sentiments étaient selon son cœur. Un jour qu’elle portait l’aumône à plusieurs pauvres, elle se trouva proche d’une charrette qu’on chargeait par le derrière. Les voituriers ne la voyaient point, et sa manche s’étant accrochée ‘au timon en levant la charrette, on l’enleva fort haut, et elle retomba ensuite avec une grande raideur sur le pavé. Tout le monde crut qu’elle était morte ; mais elle n’eut aucun mal, et elle assure qu'au même moment elle demeura per-
suadée que la divine Providence l’avait conservée
à cause des pauvres.
Nous ne savons pas quel âge elle avait lorsque Dieu lùi donna une marque si sensible de sa protection : mais elle a eu soin de nous marquer le temps auquel la divine bonté lui fit une autre grâce, qu’elle a toujours depuisconsidéréecomme le fondement de sa vie mystique. Le récit qu’elle
en fait rappelle si naturellement à l'esprit la can-
deur et la simplicité des premiers siècles de l'E-
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glise, qu'on se sent persuadé d'abord pour peu qu’on sache goûter les choses de Dieu. « Je n'a-
vais qu'environ sept ans, dit-elle, lorsqu'une nuit, en mon sommeii, il me sembla qüe j’étais dans la cour d’une école champêtre avec une de mes Compagnes, où je faisais quelque action innocente. Ayant levé les yeux vers le ciel, je le vis ouvert, et Jésus-Christ en forme humaine qui venait à moi ; en le voyant, je m'écriai à ma compagne : Ah! voilà notre Seigneur ! c’est à moi qu'il vient : et il me semblait que cette fille ayant commis une imperfection , j'avais été choisie préférablement à elle. Néanmoins, elle était bonne fille ; mais il y avait un secret que je ne connaissais pas. Cette suradorable majesté s’approcha donc de moi ; et comme je sentis mon cœur tout embrasé de son amour, je commençai à étendre les bras pour l’embrasser. Alors lui, le plus beau des enfants des hommes, avec un visage plein de douceur, m’embrassant amoureusement, me dit : Voulez-vous être à moi? je lui répondis, oui. Et dès qu'il eul mon consentement, nous le vimes remonter au Ciel. »
L'effet de cette première visite dans l'âme de
la petite fille fut une pente au bien, qui, trouvant un cœur parfaitement docile, le forma comme naturellement à la vertu. Bientôt on aperçut dans sa conduite autre chose qu’une piété enfantinè ; mais ce qui surprenait davantage, parce qu’on le devait moins attendre de l'activité naturelle à cet âge, c'était de voir une jeune fille de neuf à dix ans, se cacher dans les lieux les plus retirés et chercher les Eglises les moins fréquentées, pour y passer une bonne partie du jour. à s’entretenir avec le Seigneur. Elle a depuis assuré que son cœur souhaïtait avec ardeur ces communications avec son Dieu, et qu’elle ne savait pas alors que c’élait là faire oraison. Elle ajoute dans ses mémoires que, quand elle fut plus avancée en âge, ses parenis lui laissèrent un peu plus de liberté de se pro-: curer les divertissements, dont cette tendre jeunesse a coutume de faire ses plus sérieuses occupations; mais que N.S. lui en fit perdre dès-lors l'affection et le goût, et lui donna un esprit de retraite, qui l’occupait intérieurement dans l’amour d’un bien qu’elle ignorait, et lui faisait quitter la conversation des personnes de son âge, pour vaquer à la lecture des livres de piété.
Marie de l'Incarnation. Liv. I. 45 L'Esprit saint, qui lui tenait ainsi lieu de directeur, l’éclaira en peu de temps, et l'éleva à une éminente sainteté, dont les fondements furent une innocence qui a eu peu de pareilles , et une humilité qui ne paraît pas même avoir été ébranlée par la moindre tentation d’enflure et de vanité. F |
Elle vécut de la sorte jusqu’à l’âge de dix-sept
ans, que ses parents songèrent à la marier. L’ex-
trême aversion qu’elle avait toujours eue pour le monde , et le puissant attrait qui la portait à la solitude, ne laissent point lieu de douter que, si elle eût été soutenue des avis d’un directeur, le cloître n’eût été dès-lors son partage. Elle s’en est déclarée depuis fort nettement. Dès l’âge de quatorze à quinze ans, elle avait eu une forte envie d’embrasser la règle de saint Benoît dans l'Abbaye de Beaumont, dont Madame de la Bourdaïzière, proche parente de sa mère, était pour lors abbesse. Comme elle ne savait pas qu’il fallüt parler à personne, même à son confesseur, des affaires de sa conscience qui ne regardaient pas la confession, elle se contenta de s'ouvrir à sa mère sur cette inclination. Cette femme, qui avait de la Religion, témoigna de la joie du des- 3,
sein de sa fille, et lui dit qu’elle ne doutait pas que Madame de Beaumont ne lui facilitât les moyens de l’exécuter. Mais Dieu, qui avait d’autres vues, et qui n’avait laissé la vertueuse fille sans aucun secours humain que pour la guider lui-même, et la conduire plus sûrement aux fins qu'il s'était proposées, permit qu’elle s’imaginât qu'ayant déclaré une fois son penchant pour le cloître, elle avait fait tout ce qui était de son devoir, et que par timidité elle ne parlât plus de rien. D'un autre côté, ce silence fit juger à la mère, comme il était bien naturel, que l’affection de sa fille pour le cloître n'avait été qu'une ferveur passagère, et elle pensa tout de bon à l'établir. Elle lui proposa donc de profiter d’un parti qui se présentait, et que son père agréait. Marie sentit une très-grande répugnance à s'engager dans le monde. Elle se soumit néanmoins, et regarda cette destination de ses parents comme un ordre de Dieu même. Elle réponditàsa mère, que puisque c'était une résolution prise, et que | son père le voulait, elle se croyait obligée d'obéir. Elle ajouta que, si Dieu lui donnait un fils, elle le consacrerait à son service; et qu’elle-même, si dans la suite elle recouvrait la liberté qu’elle allait
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perdre, elle n'aurait plus d’autre époux ia le Seigneur.
On voït par un écrit qu’elle envoya de Cana | à ce cher fils, dont Dieu, comme elle paraît en avoir eu le pressentiment, ne tarda pas à bénir son mariage , et dont nous aurons souvent occasion de parler dans la suite de cette histoire, que, selon les apparences, un certain enjouement, et un air gai qu'on remarquait en elle, avaient donné sujet de croire qu’elle n’était pas propre pour le cloître; mais que pour elle, Dieu lui avait fait connaître évidemment, qu'il ne la voulait point à Beaumont, ni pour lors en quelque Religion que ce fût. « Et vous seriez étonné, mon cher » fils, poursuit-elle, si vous saviez toutes ces par- » ticularités de la conduite de la Providence de » Dieu sur moi. Vous les saurez dans l'éternité. » Elle ajoute qu’il avait fallu qu’elle fût engagée dans le mariage, pour servir au dessein que Dieu avait de le mettre au monde, et pour souffrir diverses croix.
Elle en eut effectivement à porter de bien rudes pendant les deux années que dura son engagement: N. Martin, son mari, en fut la cause innocente: c’est tout ce que j’en ai pu apprendre;
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Findustrieuse charité de la mère et du fils étant venue à bout de nous cacher la connaissance d’un détail, qui aurait pu faire tort à la mémoire d’un père et d’un mari. Cependant le triste état où læ jeune femme se vit bientôt réduite, et les peines: excessives qu’elle avait à endurer, ne la firent jamais relâcher du moindre de ses devoirs. Elle sut les connaître, et sa fidélité à les remplir peut servir de modèle aux personnes de son état. Une raison droite et une prudence plus qu’hu-
* maine furent toujours son caractère domi-
nant; et jamais elle ne fut tentée de donner dans ces travers de dévotion, qui faisant substituer de chimériques obligations aux devoirs essentiels, n'ont point d'autre effet que de mettre le trouble et le désordre dans la vie. domestique, et de décréditer la piété.
Comme M. Martin était engagé dans la fabrique et le trafic de la soie, et qu’il entretenait chezlui un fort grand nombre d'ouvriers, madame Martin était plutôt la mère de ces bonnes gens que leur maîtresse. Il ne se peut rien ajouter à l’attention qu'elle avait à tous leurs besoins, et aux soins qu’elle prenait de leur salut. Eux, de leur côté, lui marquaient une confiance filiale, et
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une tendresse mêlée de vénération, dont les diversmouvements se suecédaient les uns aux autres à la vue de ce qu’elle souffrait, car tousen avaient la connaissance, aussi bien que de son inaltérable douceur au milieu de tant et de si rudes afflictions; tantôt ils ne pouvaient la regarder sans gémir ; et d’autres fois la surprise et l’admiration suspendant la compassion, ils étaient tout hors d'eux-mêmes. Les sentiments de M. Martin avaient encore quelque ehose de plus vif. Plus il pratiquait sa vertueuse épouse , et plus son chagrin de l’avoir rendue malheureuse augmentait; on l’a vu se jeter à ses genoux, et lui en demander pardon. Pour elle, quant à ce qui regardait son intérieur, tant de soins et de peines ne lui avaient rien fait perdre de son attrait pour la solitude; et sur l’étonnement où l’on paraissait être de voir dans une femme de dixhuit ans occupée d’un grand commerce , chargée d’un nombreux domestique , et sans autre guide dans les. voies de Dieu que la Loi intérieure, une si exacte application à ses devoirs , tant d’assiduité à la prière, et une si héroïque patience, elle dit qu’on ne voyait pas cæ qu’elle expérimentait dans le fond de l'âme, ni ce que
50 La Vie de la Mère la bonté de Dieu y opérait; qu’elle-même ne le concevait pas ; que tout ce qu’elle pouvait dire, c’est qu’elle suivait son attrait dans l’oraison, et lui obéissait en pratiquant les vertus dont il lui
un assez grand détail de tout ce qui se passait alors au-dedans d'elle-même, et je crois qu'on sera bien aise de voir ici ses propres paroles.
« La divine Majesté, non contente de m'avoir » donné le dégoût des choses vaines, et la force » pourporterles croix qu’elle avait résolu de m’en- » voyer, me fortifia l'esprit intérieur, et me don- » na une grande inclination à la fréquentation » des Sacréments. J’y acquérais un grand cou- » rage et une grande suavité dans l'âme, avec » une foi très-vive, qui établissait en moi une » ferme créance des divins mystères. Il est vrai » que la bonne éducation que j'avais reçue de » mes parents, qui étaient bons chrétiens et fort » pieux, avait fait un bon fond dans mon âme » pour toutesles choses du christianisme, et pour » les bonnes mœurs; et lorsque j'y fais réflexion, » je remercie Dieu des grâces qu'il lui a plu me » faire en ce point, vu que c’est une grande » disposition pour la vertu.
faisait naître l’occasion. Elle entre ensuite dans
Marie de l'Incarnation. Liv. I. D
» Cette foi vive me faisait opérer plusieurs » bonnes œuvres. Elle engendrait en mon âme » un esprit d'oraison qui perfertionnait ce qu’il » y avait de bon en moi par les grâces et faveurs
» que j'avais reçues du ciel, Je n'avais plus de
» Cœur’ ni d'esprit que pour le bien: plus j’ap- » prochais des sacrements , plus s ‘augmentait en » moi le désir d’en approcher, parce que j'ex- » périmentais que j’y trouvais ma vie, tout mon » bien et un attrait à l’oraison. » Parlant en-
D suite des effets que produisait en elle la sainte
comm:. von, elle dit : « Notre-Seigneur m'avait svôN16 1: Mépités dé on: dttin Bacremént avec » tant de clarté, que je m'étonnais qu’on eût tant » de peine à captiver son entendement pour s’y » soumettre. Eclairée d’une lumière si vive, com-
‘» ment n’aurais-je pas couru à l'amour? C'était
» de ce divin aliment que je tirais mes forces, » pour subsister dans toutes les peines et les fa- » tigues que j'avais à essuyer. »
Son assiduité à entendre la parole de Dieu était encore pour elle un merveilleux soutien. « Dès mon enfance, dit-elle, ayant appris que » Dieu parlait par les prédicateurs, je trouvais » cela admirable, et javais une grande inclina-
LA