XXII MARIVAUX ROMANCIER
de rendre irréparables ses propres infortunes. » Si peu que ce fût, Marivaux n'a pas jugé à propos de le faire, et l'a laissé faire à un autre, quoique plus de vingt ans aient séparé la publication de la onzième partie de Marianne de la mort de son auteur. Ce nest donc point le temps qui lui a manqué. Est-ce le courage ? Cette absence de dénouement, de conclusion, est-elle une ironie, une épigramme^ Point, si ce nest pour ceux qui, voyant dans Marivaux de Vesprit partout, ont pensé quil en mettait jusque dans cette habitude de ne pas terminer ses row.ans. Est-ce lassitude du moraliste que ses héros, devenus heureux, n'intéressent plus, ayant perdu au port du mariage le prestige que leur donnait la tempête^. Est-ce dégoût de Vartiste, mécontent d'une œuvre toujours inférieure à son idéal et à ses moyens ? Peut-être. Peut-être aussi n'y a-t-il là qu'une imitation trop fidèle de la réalité. La réalité, en effet, abonde en heureux commencements qui n'aboutissent pas, en charmants débuts qui n'arrivent pas à la conclusion, en romans, enfin, inachevés et brisés. Peut-être aussi ne faut-il attribuer cette lacune qu'à la crainte d*imiterla réalité jusqu'au bout : car il est à remarquer que le plus souvent ces romans, que la réalité ébauche si bien, elle les gâte précisément en voulant les finir. En ce cas, l'abstention de Marivaux mettant à son œuvre le signet avant la fin ne serait qu'un souvenir superstitieux de ces avortemcnts, qu'un trait de plus d'observation, qu'un mélancolique hommage à la vérité.