XXIV MARIVAUX ROMANCIER
scènes de la boutique et de la rue. Il y a de lui, dans Marianne, sur le peuple de Paris, telle page qui est d'un observateur plein de son sujet pour V avoir curieusenient et minutieusement étudie d'après nature et sur le vif. Le personnage de M'^^ Dutour, la marchande lingère/est campé avec une hardiesse de lignes, touché avec une vigueur de pinceau qui donnent l'illusion de la réalité. La scène de la querelle avec le cocher qui reconduit Marianne chez sa maîtresse semblerait copiée sur le rapport d'un commissaire et reproduite d'après la déposition des témoins, si on ne sentait à la mesure, au goût, au choix des traits, à l'absence de toute crudité brutale, qu'on a affaire à un artiste. Or Marivaux, fidèle en cela aux règles de l'art, pense que la perfection ne consiste pas à tout dire, mais ci dire seulement ce qui convient ; et, selon lui, la vérité, pour n'être point travestie, ne doit pas forcément être nue. Marivaux, non seulement dans Marianne, mais encore dans le Paysan parvenu, est plein de ces tableaux et de ces portraits dont le naturalisme, s'il nous est permis de nous servir d'un mot dont on abuse tant aujourd'hui, est toujours libre et sincère, tout en demeurant sobre et décent. Joubert a écrit avec une humeur injuste et un dédain outré « qu'on peut dire des romans de Le Sage qu'ils ont l'air d'avoir été écrits dans un café, par un joueur de dominos, en sortant de la Comédie ». Il n'eût pas dit la même chose de Marivaux, qui prend partout, même dans la rue, des notes au crayon, mais dont