‹ La vie de marianeChapitre 31 sur 76 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Je me souviens que souvent, en me regardant, les larmes lui couloient des yeux au souvenir de mon aventure; et il est vrai qu'à mon tour je l'aimois comme ma mère. Je vous avouerai aussi que j'avois des grâces et de petites façons qui n'étoient point d'un enfant ordinaire ; j'avois de la douceur et de la gaieté, le geste fin, l'esprit vif, avec un visage qui promettoit une belle physionomie; et ce qu'il promettoit, il l'a tenu.

Je passe tout le temps de mon éducation dans mon bas âge, pendant lequel j'appris à faire je ne sais combien de petites nippes de femme, industrie qui m'a bien servi dans la suite.

J'avois quinze ans, plus ou moins (car on pouvoit s'y tromper) , quand un parent du curé , qui n'avoit que sa sœur et lui pour héritiers , leur fit écrire de Paris qu'il étoit dangereusement malade, et cet homme, qui leur avoit souvent donné de ses nouvelles, les prioit de se hâter de venir l'un ou l'autre, s'ils vouloient le voir avant qu'il mourût. Le curé aimoit trop son devoir de pasteur pour quitter sa cure, et fit partir sa sœur.

Elle n'avoit pas d'abord envie de me mener avec elle ; mais, deux jours avant son départ, voyant que je m'attristois beaucoup et que je soupirois : « Marianne, me dit-elle, puisque vous craignez tant mon absence, consolez-vous; je veux bien que vous ne me quittiez point, et j'espère que mon frère le voudra bien aussi. Il me vient même actuellement des vues pour vous : j'ai des-

sein de vous faire entrer chez quelque marchande, car il est temps de songer à devenir quelque chose ; nous vous aiderons toujours pendant que nous vivrons, mon frère et moi, sans compter ce que nous pourrons vous laisser après notre mort; mais cela ne suffit pas, nous ne saurions vous laisser beaucoup : le parent que je vais trouver et dont nous sommes héritiers, je ne le crois pas fort riche, et il vous faut choisir un état qui puisse contribuer à vous établir. Je vous dis cela parce que vous commencez à être raisonnable, ma chère Marianne, et je souhaiterois bien, avant que de mourir, avoir la consolation de vous voir mariée à quelque honnête homme, ou du moins en situation de l'être avantageusement pour vous : il est bien Juste que j'aie ce plaisir-là, »

Je me jetai entre ses bras après ce discours, je pleurai et elle pleura : car c^étoit la meilleure personne que j'aie jamais connue; et de mon côté j'avois le cœur bon, comme je l'ai encore.

Le curé entra là-dessus. « Qu'est-ce? dit-il à sa sœur; je crois que Marianne pleure. » Elle lui dit alors ce dont nous parlions, et le dessein qu'elle avoit de me mener à Paris avec elle. « Je le veux bien, dit-il ; mais, si elle y reste, nous ne la verrons donc plus, et cela me fait de la peine, car je l'aime, la pauvre enfant : nous l'avons élevée, je suis bien vieux, et ce sera peut-être pour toujours que je lui dirai adieu. »

Il n'y avoit rien de si touchant que cet entre-

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