‹ La vie de marianeChapitre 32 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE l

tien, comme vous le voyez. Je ne répondis point au curé; mais, en revanche, je me mis à sangloter de toute ma force; cela les attendrit encore davantage, et le bonhomme alors, s'approchant de moi : ce Marianne, me dit-il, vous partirez avec ma sœur, puisque c'est pour votre bien et que je dois le préférer à tout. Nous vous avons tenu lieu de vos parens, que Dieu n'a pas permis que vous connussiez, non plus que personne de votre famille : ainsi, ne faites jamais rien sans nous consulter pendant que nous vivons; et, si ma sœur vous laisse bien placée à Paris, sans quoi il faut que vous reveniez, écrivez-nous dans toutes les occasions où vous aurez besoin de nos conseils ; pour nous, nous ne vous manquerons jamais. »

Je ne vous rapporterai point tout ce qu'il me dit encore avant que nous partissions. J'abrège, car je m'imagine bien que toutes ces minuties de mon bas âge vous ennuient; cela n'est pas fort intéressant, et il me tarde d'en venir à d'autres choses; j'en ai beaucoup à dire, et il faut que je vous aime bien pour m'être mise en train de vous faire une histoire qui sera très longue : je vais barbouiller bien du papier; mais je ne veux pas songer à cela, il ne faut pas seulement que ma paresse le sache : avançons toujours.

Nous partîmes donc, la sœur du curé et moi, et nous voilà à Paris; il falloit presque le traverser tout entier pour arriver chez le parent dont j'ai parlé.

l^j. LA VIE DE MARIANNE

Je ne saurois vous dire ce que je sentis en voyant cette grande ville, et son fracas, et son peuple, et ses rues. C'étoit pour moi l'empire de la lune : je n'étois plus à moi, je ne me ressouvenois plus de rien; j'allois^, j'ouvrois les yeux^ j'étois étonnée, et voilà tout.

Je me retrouvai pourtant dans la longueur du chemin, et alors je jouis de toute ma surprise : je sentis mes mouvemens, je fus charmée de me trouver là, je respirai un air qui réjouit mes esprits ; il y avoit une douce sympathie entre mon imagination et les objets que je voyois, et je devinois qu'on pouvoit tirer de cette multitude de choses différentes je ne sais combien d'agrémens que je ne connoissois pas encore ; enfin il me sembloit que les plaisirs habitoient au milieu de tout cela. Voyez si ce n'étoit pas là un vrai instinct de femme, et même un pronostic de toutes les aventures qui dévoient m'arriver.

Le destin ne tarda pas à me les annoncer : car, dans la vie d'une femme comme moi, il faut bien parler du destin. Le parent que nous allions trouver étoit mort quand nous arrivâmes ; il y avoit, dit-on, vingt-quatre heures qu'il étoit expiré.

Ce n'est pas là tout, c'est qu'on avoit mis le scellé chez lui : cet homme avoit été dans les affaires, et on prétendoit qu'il devoit plus qu'il n'avoit vaillant.

Je ne vous dirai point comment on justifioit cela, c'est un détail qui me passe; tout ce que je

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sais, c'est que nous ne pûmes loger chez lui, que tout étoit saisi, et qu'après bien des discussions, qui durèrent trois ou quatre mois, on nous fit voir qu'il n'y avoit pas le sou à espérer de la succession, et que c'étoit dommage qu'elle ne fût pas plus grande, parce qu'elle en auroit mieux payé ses dettes.

N'étoit-ce pas là un beau voyage que nous étions venues faire ? Aussi la sœur du curé en pritelle un si grand chagrin qu'elle en tomba malade dans l'auberge où nous étions.

Hélas ! ce fut à cause de moi qu'elle s'affligea tant : elle avoit espéré que cette succession la mettroit en état de me faire du bien; et, d'ailleurs, ce voyage inutile l'avoit épuisée d'argent; ce qu'elle en avoit apporté diminuoit beaucoup; et son frère, qui n'avoit que sa cure, auroit bien de la peine à lui en envoyer encore. Pour comble d'embarras, elle étoit malade : quelle pitié 1

Je l'entendois soupirer : jamais -cette chère fille ne m'aima tant, parce qu'elle me voyoit plus à plaindre que jamais ; et moi, je la consolois, je lui faisois mille caresses, et elles étoient bien vraies, car j'étois remplie de sentiment : j'avois le cœur plus fin et plus avancé que l'esprit, quoique ce dernier ne le fût déjà pas mal.

Vous jugez bien qu'elle avoit informé le curé de toute notre histoire ; et, comme il y a des temps où les malheurs fondent sur les gens avec furie (car on ne sauroit le penser autrement), cet

honnête homme, en allant voir ses confrères, avoit fait une chute six semaines après notre départ, accident dangereux pour un homme âgé ; il n'avoit pu se lever depuis, et il ne faisoit que languir; et, les fâcheuses nouvelles qu'il reçut de sa sœur venant là-dessus, il tomba dans des infirmités qui l'obligèrent de se faire nommer un successeur, et dont son esprit se ressentit autant que son corps. Il eut cependant le temps de nous envoyer quelque argent; après quoi il ne fut même plus question de le compter parmi les vivans.

Je frissonne encore en me ressouvenant de ces choses-là; il faut que la terre soit un séjour bien étranger pour la vertu, car elle ne fait qu'y souffrir.

La guérison de la sœur étoit presque désespérée, quand nous apprîmes l'état du frère. A la lecture de la lettre qui nous en informoit, elle fit un cri et s'évanouit.

De mon côté, toute en pleurs, j'appelai à son secours : elle revint à elle, et ne versa pas une larme. Je ne lui vis plus, dès ce moment, qu'une résignation courageuse ; son cœur devint plus ferme : ce ne fut plus cette amitié toujours inquiète qu'elle avoit eue pour moi, ce fut une tendresse vertueuse qui me remit avec confiance entre les mains de celui qui dispose de tout.

Quand son évanouissement fut passé et que nous fûmes seules, elle me dit d'approcher, parce qu'elle avoit à me parler. Laissez-moi, ma chère

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