PREMIERE PARTIE I
amie, vous dire une partie de son discours : le ressouvenir m'en est encore cher, et ce sont les dernières paroles que j'ai entendues d'elle :
« Marianne, me dit-elle, je n'ai plus de frère; quoiqu'il ne soit pas encore mort^ c'est comme s'il ne vivoit plus et pour vous et pour moi. Je sens aussi que vous me perdrez bientôt. Mais Dieu le veut, cela me console de l'état où je vous laisse : tout triste qu'il est, il a ses vues pour vous qui valent mieux que les miennes. Peut-être languirai-je encore quelque temps, peut-être mourrai-je dans la première foiblesse qui me prendra. » Elle ne disoit que trop vrai, ce Je n'oserois vous donner l'argent qui me reste; vous êtes trop jeune, et l'on pourroit vous tromper : je veux le remettre entre les mains du religieux qui me vient voir; je le prierai d'en disposer sagement pour vous : il est notre voisin; s'il ne vient pas aujourd'hui, vous irez le chercher demain, afin que je lui parle. Après cette unique précaution qui me reste à prendre pour vous, je n'ai plus qu'une chose à vous dire : c'est d'être toujours sage. Je vous ai élevée dans l'amour de la vertu ; si vous gardez votre éducation, tenez, Marianne, vous serez héritière du plus grand trésor qu'on puisse vous laisser : car, avec lui, ce sera vous, ce sera votre âme qui sera riche. Il est vrai, mon enfant, que cela n'empêchera pas que vous ne soyez pauvre du côté de la fortune et que vous n'ayez encore de la peine à vivre ; peut-être aussi Dieu récompenserala Vie de Marianne. I. 3
ib LA VIE DE MARIANNE
t-il votre sagesse dès ce monde ! Les gens vertueux sont rares ; mais ceux qui estiment ia vertu ne le sont pas, d'autant plus qu'il y a mille occasions dans la vie où l'on a absolument besoin des personnes qui en ont. Par exemple, on ne veut se marier qu'à une honnête fille : est-elle pauvre, on n'est point déshonoré en l'épousant; n'a-t-elle que des richesses sans vertu, on se déshonore, et les hommes seront toujours dans cet esprit-là; cela est plus fort qu'eux, ma fille : ainsi vous trouverez quelque jour votre place; et, d'ailleurs, la vertu est si douce, si consolante dans le cœur de ceux qui en ont! fussent-ils toujours pauvres, leur indigence dure si peu, la vie est si courte 1 Les hommes qui se moquent le plus de ce qu'on appelle sagesse traitent pourtant si cavalièrement une femme qui se laisse séduire, ils acquièrent des droits si insolens avec elle, ils la punissent tant de son désordre, ils la sentent si dépourvue contre eux, si désarmée, si dégradée, à cause qu'elle a perdu cette vertu dont ils se moquoient, qu'en vérité, ma fille, ce n'est que faute d'un peu de réflexion qu'on se dérange : car, en y songeant, qui est-ce qui voudroit cesser d'être pauvre à condition d'être infâme? » Quelqu'un de la maison, qui entra alors, l'empêcha d'en dire davantage; peut-être êtes-vous curieuse de savoir ce que je lui répondis. Rien, car je n'en eus pas la force. Son discours et les idées de sa mort m'avoient bouleversé l'esprit : je lui tenois son bras que je baisai mille fois, voilà tout.