‹ La vie de marianeChapitre 34 sur 76 · PREMIERE PARTIE I · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE I

Mais je ne perdis rien de tout ce qu'elle me dit; et, en vérité, je vous le rapporte presque mot pour mot, tant j'en fus frappée ; aussi avois-je alors quinze ans et demi pour le moins, avec toute l'intelligence qu'il falioit pour entendre cela.

Venons maintenant à l'usage que j'en ai fait. Que de folies je vais bientôt vous dire ! Faut-il qu'on ne soit sage que quand il n'y a point de mérite à l'être ! Que veut-on dire en parlant de quelqu'un, quand on dit qu'il est en âge de raison ? C'est mal parler ; cet âge de raison est bien plutôt l'âge de la folie. Quand cette raison nous est venue, nous l'avons comme un bijou d'une grande beauté, que nous regardons souvent, que nous estimons beaucoup, mais que nous ne mettons jamais en œuvre. Souffrez mes petites réflexions; j'en ferai toujours quelqu'une en passant : mes foiblesses m'ont bien acquis le droit d'en faire. Poursuivons. J'ai été jusqu'ici à la charge d'autrui, et je vais bientôt être à la mienne.

La sœur du curé m'avoit dit qu'elle craignoit de mourir dans la première foiblesse qui lui prendroit, et elle prophétisoit. Je ne voulus point me coucher cette nuit-là; je la veillai, elle reposa assez tranquillement jusqu'à deux heures après minuit; mais alors je l'entendis se plaindre : je courus à elle, je lui parlai, elle n'étoit plus en état de me répondre. Elle ne fît que me serrer la main très légèrement, et elle avoit le visage d'une personne expirante.

La frayeur alors s'empara de moi, et ce fut une frayeur qui me vint de la certitude de la perdre : je tombai dans l'égarement; je n'ai de ma vie rien senti de si terrible; il me sembla que tout l'univers étoit un désert oii j'allois rester seule : je connus combien je l'aimois, combien elle m'avoit aimée; tout cela se peignit dans mon cœur d'une manière si vive que cette image-là me désoloit.

Mon Dieu! combien de douleur peut entrer dans notre âme ! jusqu'à quel degré peut-on être sensible ! Je vous avouerai que l'épreuve que j'ai faite de cette douleur dont nous sommes capables est une des choses qui m'a le plus épouvantée dans ma vie, quand j'y ai songé; je lui dois même le goût de la retraite où je suis à présent.

Je ne sais point philosopher, et je ne m/en soucie guère, car je crois que cela n'apprend rien qu'à discourir : les gens que j'ai entendus raisonner làdessus ont bien de l'esprit assurément; mais je crois que sur certaines matières ils ressemblent à ces nouvellistes qui font des nouvelles quand ils n'en ont point, ou qui corrigent celles qu'ils reçoivent quand elles ne leur plaisent pas. Je pense, pour moi, qu'il n'y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu sûres de nous, et qu'il ne faut pas trop se fier à celles que notre esprit veut faire à sa guise, car je le crois un grand visionnaire.

Mais reprenons vite mon récit ; je suis toute honteuse du raisonnement que je viens de faire, et

j'étois toute glorieuse en le faisant; vous verrez que j'y prendrai goût : car dans tout il n'y a, diton, que le premier pas qui coûte. Eh ! pourquoi n'y reviendrois-je pas ? Est-ce à cause que je ne suis qu'une femme et que je ne sais rien ?• Le bon sens est de tout sexe; je ne veux instruire personne, j'ai cinquante ans passés; et un honnête homme très savant me disoit l'autre jour que, quoique je ne susse rien, je n'étois pas plus ignorante que ceux qui en savoient plus que moi. Oui, c'est un savant du premier ordre qui a parlé comme cela : car ces hommes, tout fiers qu'ils sont de leur science, ils ont quelquefois des momens où la vérité leur échappe d'abondance de cœur, et où ils se sentent si las de leur présomption qu'ils la quittent pour respirer en francs ignorans comme ils sont; cela les soulage ; et moi, de mon côté, j'avois besoin de dire un peu ce que je pensois d'eux.

Je fus donc frappée d'une douleur mortelle en voyant que cette vertueuse fille, à qui je devois tant, se mouroit; elle avoit eu beau me parler de sa mort, je n'avois point imaginé que sa maladie la conduisît jusque-là.

Mes gémissemens firent retentir la maison, ils réveillèrent tout le monde; l'hôte et l'hôtesse, se doutant de la vérité, se levèrent et vinrent frapper à la porte de notre chambre; je l'ouvris sans savoir que je l'ouvrois : ils me parlèrent, et je faisois des cris pour toute réponse ; ils furent bientôt in-

struits de la cause de ma désolation, et voulurent secourir cette fille expirante, et peut-être déjà expirée, car elle n'avoit plus de mouvement ; mais une demi-heure après on vit qu'elle étoit morte. Les domestiques arrivèrent ; il se fit un fracas pendant lequel je perdis connoissance, et on me porta dans une chambre voisine sans que je le sentisse. De l'état où je fus ensuite, je n'en parlerai point; vous le devinez bien, et moi-même ce récit-là m'attriste encore.

Enfin me voilà seule, et sans autre guide qu'une expérience de quinze ans et demi, plus ou moins. Comme la défunte m'avoit fait passer pour sa nièce et que j'avois l'air raisonnable, on me rendit compte de tout ce qu'on disoit lui avoir trouvé, et qui ne valoit pas la peine qu'on y fît plus de cérémonie, quand même on m'auroit remis tout ce qu'il y avoit. Mais une partie du linge fut volé avec d'autres bagatelles; et de près de quatre cents livres que je savois qui lui restoient, on en prit bien la moitié, je pense ; je m'en plaignis, mais si foiblement que je n'insistai point. Dans l'affliction où jMtois, je n'avois plus rien à cœur. Comme je ne voyois plus personne qui prît part à moi, ni à ma vie, je n'y en prenois plus moi-même; et cette manière de penser me mettoit dans un état qui ressembloit à de la tranquillité; mais qu'on est à plaindre avec cette tranquillité -là ! on est plus digne de pitié que dans le désespoir le plus emporté.

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