PREMIERE PARTIE 2J
Tout le monde de la maison paroissoit s'intéresser à moi, surtout l'hôte et sa femme, qui venoient tendrement me consoler d'un malheur dont ils avoient fait leur profit; et tout est plein de pareilles gens dans la vie : en général, personne ne marque tant de zèle pour adoucir vos peines que les fourbes qui les ont causées et qui y gagnent.
Je laissai vendre des habits dont on me donna ce qu'on voulut, ''et il y avoit déjà quinze jours que ma chère tante, comme on l'appeloit, et je dirois volontiers ma chère mère, ou plutôt' mon unique amie (car il n'y a point de qualité qui ne le cède à celle-là, ni de cœur plus tendre, plus infaillible, que le cœur inspiré par la véritable amitié), il y avoit donc déjà quinze jours que cette amie étoit morte, et je les avois passés dans cette auberge sans savoir ce que je deviendrois, ni sans m'en mettre en peine, quand ce religieux dont j'ai déjà parlé, qui venoit souvent voir la défunte, et qui avoit été malade aussi, vint encore pour savoir de ses nouvelles : il apprit sa mort avec chagrin; et, comme il étoit le seul qui sût le secret de ma naissance, que la défunte avoit trouvé à propos de l'en instruire, et que je savois qu'il en étoit instruit, je le vis arriver avec plaisir.
Il fut extrêmement sensible à mon malheur et au peu de souci que j'avois de moi dans ma consternation : il me parla là-dessus d'une manière très touchante, me fit envisager les dangers que je courois en restant dans cette maison, seule, et sans
être réclamée de qui que ce soit au monde; et effectivement c'étoit une situation qui m'exposoit d'autant plus que j'étois d'une figure très aimable, et à cet âge où les grâces sont si charmantes, parce qu'elles sont ingénues et toutes fraîches écloses.
Son discours fit son effet : j'ouvris les yeux sur mon état, et je pris de l'inquiétude de ce que je deviendrois; cette inquiétude me jeta encore mille fantômes dans l'esprit. « Où irai-je? lui disois-je en fondant en larmes : je n'ai personne sur la terre qui me connoisse ; je ne suis la fille ni la parente de qui que ce soit. A qui demanderai-je du secours? Qui est-ce qui est obligé de m'en donner? Que ferai-je en sortant d'ici? L'argent que j'ai ne me durera pas longtemps, on peut me le prendre, et voilà la première fois que j'en ai et que j'en dépense. ))
Ce bon religieux ne savoit que me répondre : je crus même voir à la fin que je lui étois à charge, parce que je le conjurois de me conduire; et ces bonnes gens, quand ils vous ont parlé, qu'ils vous ont exhorté, ils ont fait pour vous tout ce qu'ils peuvent faire.
De retourner à mon village, c'étoit une folie : je n'y avois plus d'asile; je n'y retrouverois qu'un vieillard tombé dans l'imbécillité, qui avoit tout vendu pour nous envoyer le dernier argent que nous avions reçu, et qui achevoit de mourir sous la tutelle d'un successeur que je ne connoissois pas, à qui j'étois inconnue, ou pour le moins in-