PREMIÈRE PARTIE
différente. Il n'y avoit donc nulle ressource de ce côté-là, et en vérité la tête m'en tournoit de frayeur.
Enfin, ce religieux, à force de chercher et d'imaginer, pensa à un homme de considération charitable et pieux, qui s'étoit, disoit-il, dévoué aux bonnes œuvres, et à qui il promit de me recommander dès le lendemain. Mais je n'entendois plus raison, il n'y avoit point de lendemain à me promettre : je ne pouvois supporter d'attendre jusquelà, je pleurois, je me désolois ; il vouloit sortir, je le retenois, je me jetois à ses genoux, a Point de lendemain, lui disois-je, tirez-moi d'ici tout à l'heure, ou bien vous allez me jeter au désespoir. Que voulez-vous que je fasse ici? On m'y a déjà pris une partie de ce que j'avois; peut-être cette nuit me prendra-t-on le reste : on peut m'enlever, je crains pour ma vie, je crains pour tout, et assurément je n'y resterai point, je mourrai plutôt, je fuirai, et vous en serez fâché. »
Ce religieux alors, qui étoit dans un embarras cruel, et qui ne pouvoit se débarrasser de moi, s'arrêta, se mit à rêver un moment, ensuite prit une plume et du papier, et écrivit un billet à la personne dont il m'avoit parlé. Il me le lut; le billet étoit pressant; il la conjuroit, par toute sa religion, de venir où nous étions. « Dieu vous y réserve, lui disoit-il, l'action de charité la plus précieuse à ses yeux, et la plus méritoire que vous ayez jamais faite )) ; et, pour l'exciter encore davantage, il lui
n>arquoit mon sexe, mon âge et ma figure et tout requipouvoitenarriver.ouparmafoiblesse.ou
par la corruption des autres.
^ Le billet écrit, je le fis porter à son adresse, et en attendant la réponse, je gardois ce reUgieux vue • car i'avois résolu de ne point coucher cette nuit-là dans la maison. Je ne saurois pourtant vous dire précisément quel étoit l'objet de ma peur, et ti à pourquoi elle étoit si vive: tout ce que ,e
a° c'est que je me représentois la physionomie de ;on hôte, que je n'avois jamais trop rernarquee jusque-là; et dans cette physionomie alors , y troa- 'vo s des choses terribles; celle de sa femme me paoissoit sombre, ténébreuse; les domestiques nint la mine de ne valoir rien; enfin tous ces
visaaes-là me faisoient frémir, ,e n y pouvois tenir, ie viois des épées, des poignards, des assassinats, des vols, des insultes; mon sang se glaçoit aux : ils que je me figurois : car, quand une fois ^imagination est en train, malheur à l'espri. quelle
^"j'TntTetenois le religieux de mes idées noires quand celui qui 3voit fait notre message nous vint dire que le carrosse de l'honnête homme en quesrion nous attendoit en bas, et qu'il n'avoit pu m 2e ni vemr lui-même, parce qu'i étoit en affaire qu nd il avoit reçu le billet. Sur-le-champ ,e fi mon paquet; on auroit dit qu'on me rachetoitl
"e je lis rappeler cet hôte et cette hôtesse si eflray ns, et il est vrai qu'ils n'avoient pas trop
bonne mine, et que l'imagination n'avoit pas grand ouvrage à faire pour les rendre désagréables. Ce qui est de sûr, c'est que j'ai toujours retenu leurs visages; je les vois encore, je les peindrois; et, dans le cours de ma vie, j'ai connu quelques honnêtes gens que je ne pouvois souffrir à cause que leur physionomie avoit quelque air de ces visages-là.
Je montai donc dans le carrosse avec ce religieux, et nous arrivons chez la personne en question. C'étoit un homme de cinquante à soixante ans, encore assez bien fait, fort riche, d'un visage doux et sérieux, où l'on voyoit un air de mortification qui empêchoit qu'on ne remarquât tout son embonpoint.
Il nous reçut bonnement et sans façon, et sans autre compliment que d'em.brasser d'abord le religieux; il jeta un coup d'œil sur moi, et puis nous fît asseoir.
Le cœur me battoit; j'étois honteuse, embarrassée; je n'osois lever les yeux; mon petit amourpropre étoit étonné et ne savoit où il en étoit. « Voyons, de quoi s'agit-il? » dit alors notre homme pour entamer la conversation, et en prenant la main du religieux, qu'il serra avec componction dans la sienne. Là-dessus le religieux lui conta mon histoire. « Voilà, répondit-il, une aventure bien particulière et une situation bien triste! Vous pensiez juste, mon père, quand vous m'avez écrit qu'on ne pouvoit faire une meilleure action que de rendre service à mademoiselle. Je le crois de même; elle
a plus besoin de secours qu'un autre par mille raisons, et je vous suis obligé de vous être adressé à moi pour cela; je bénis le moment où vous avez été inspiré de m'avertir, car je suis pénétré de ce que je viens d'entendre; allons, examinons un peu de quelle façon nous nous y prendrons. Quel âge avez-vous, ma chère enfant? » ajouta-t-il, en me parlant avec une charité cordiale. A cette question je me mis à soupirer sans pouvoir répondre. « Ne vous affligez pas, me dit-il, prenez courage, je ne demande qu'à vous être utile; et d'ailleurs Dieu est le maître, il faut le louer de tout ce qu'il fait : dites-moi donc, quel âge avez-vous à peu près? — Quinze ans et demi, repris-je, et peut-être plus. — Effectivement, dit-il en se retournant du côté du père, à la voir on lui en donneroit davantage; mais, sur sa physionomie, j'augure bien de son cœur et du caractère de son esprit; on est même porté à croire qu'elle a de la naissance : en vérité, son malheur est bien grandi que les desseins de Dieu sont impénétrables!
« Mais revenons au plus pressé, ajouta-t-il, après s'être ainsi prosterné en esprit devant les desseins de Dieu. Comme vous n'avez nulle fortune dans ce monde, il faut voir à quoi vous vous destinez : la demoiselle qui est morte n'avoit-elle rien résolu pour vous? — Elle avoit, lui dis-je, intention de me mettre chez une marchande. — Fort bien, reprit-il, j'approuve ses vues; sont-elles de votre goût? Parlez franchement. Il y a plusieurs