‹ La vie de marianeChapitre 37 sur 76 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

choses qui peuvent vous convenir : j'ai, par exemple, une belle-sœur qui est une personne très raisonnable, fort à son aise, et qui vient de perdre une demoiselle qui étoit à son service, qu'elle aimoit beaucoup, et à qui elle auroit fait du bien dans la suite; si vous vouliez tenir sa place, je suis persuadé qu'elle vous prendroit avec plaisir. »

Cette proposition me fit rougir. « Hélas! Monsieur, lui dis-je, quoique je n'aie rien et que je ne sache à qui je suis, il me semble que j'aimerois mieux mourir que d'être chez quelqu'un en qualité de domestique; et, si j'avois mon père et ma mère, il y a toute apparence que j'en aurois moi-même, au lieu d'en servir à personne, »

Je lui répondis cela d'une manière fort triste; après quoi, versant quelques larmes : « Puisque je suis obligée de travailler pour vivre, ajoutai-je en sanglotant, je préfère le plus petit métier qu'il j ait, et le plus pénible, pourvu que je sois libre, à l'état dont vous me parlez, quand j'y devrois faire ma fortune. — Eh! mon enfant, me dit-il, tranquillisez-vous; je vous loue de penser comme cela, c'est une m.arque que vous avez du cœur, et cette fierté-là est permJse; il ne faut pas la pousser trop loin, elle ne seroit plus raisonnable : quelque conjecture avantageuse qu'on puisse faire de votre naissance, cela ne vous donne aucun état, et vous devez vous régler là-dessus ; mais enfin nous suivrons les vues de cette amie que vous avez perdue : il en coûtera davantage, c'est une pension qu'il

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faudra payer; mais n'importe, dès aujourd'hui vous serez placée ; je vais vous mener chez ma marchande de linge, et vous y serez la bienvenue : êtes-vous contente? — Oui, Monsieur, lui dis-je, et jamais je n'oublierai vos bontés. — Profitez-en, Mademoiselle, dit alors le religieux qui nous avoit jusque-là laissés faire tout notre dialogue, et comportez-vous d'une manière qui récompense monsieur des soins où sa piété l'engage pour vous. — Je crains bien, reprit alors notre homm.e d'un ton dévot et scrupuleux, je crains bien de n'avoir pas de mérite à la secourir, car je suis trop sensible à son infortune. »

Alors il se leva et dit : « Ne perdons point de temps, il se fait tard, allons chez la marchande dont je vous ai parlé. Mademoiselle. Pour vous, mon père, vous pouvez à présent vous retirer, je vous rendrai bon compte du dépôt que vous me confiez. » Là-dessus, le religieux nous quitta, je le remerciai de ses peines en bégayant, car j'étois toute troublée, et nous voilà en chemin dans le carrosse de mon bienfaiteur.

Je voudrois bien pouvoir vous dire tout ce qui se passoit dans mon esprit, et comment je sortis de cette conversation que je venois d'essuyer, et dont je ne vous ai dit que la moindre partie, car il y eut bien d'autres discours très mortifians pour moi. Et il est bon de vous dire que, toute jeune que j'étois, j'avois l'âme un peu fière; on m'avoit élevée avec douceur, et même avec des égards, et

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