‹ La vie de marianeChapitre 38 sur 76 · PREMIERE PARTIE 3l · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE 3l

j^étois bien étourdie d'un entretien de cette espèce. Les bienfaits des hommes sont accompagnés d'une maladresse si humiliante pour les personnes qui les reçoivent! Imaginez-vous qu'on avoit épluché ma misère pendant une heure, qu'il n'avoit été question que de la compassion que j'inspirois, que du grand mérite qu'il y auroit à me faire du bien, et puis c'étoit la religion qui vouloit qu'on prît soin de moi; ensuite venoit un faste de réflexions charitables, une enflure de sentimens dévots. Jamais la charité n'étala ses tristes devoirs avec tant d'appareil; j'avois le cœur noyé dans la honte; et, puisque j'y suis, je vous dirai que c'est quelque chose de bien cruel que d'être abandonné au secours de certaines gens : car qu'est-ce qu'une charité qui n'a point de pudeur avec le misérable, et qui, avant que de le soulager, commence par écraser son amour-propre? La belle chose qu'une vertu qui fait le désespoir de celui sur qui elle tombe! Est-ce qu'on est charitable à cause qu'on fait des œuvres de charité? Il s'en faut bien. «Quand vous venez vous appesantir sur le détail de mes maux, dirois-je à ces gens-là; quand vous venez me confronter avec toute ma misère, et que le cérémonial de vos questions, ou plutôt de l'interrogatoire dont vous m'accablez marche devant les secours que vous me donnez, voilà ce que vous appelez faire une œuvre de charité? Et moi, je dis que c'est une , œuvre brutale et haïssable, œuvre de métier, et non de sentiment. »

J'ai fini; que ceux qui ont besoin de leçons làdessus profitent de celle que je leur donne; elle vient de bonne part, car je leur parle d'après mon expérience.

Je me suis laissée dans le carrosse avec mon homme pour aller chez la marchande : je me souviens qu'il me questionnoit beaucoup dans le chemin, et que je lui répondois d'un ton bas et douloureux; je n'osois me remuer, je ne tenois presque point de place, et j'avois le cœur mort.

Cependant, malgré l'anéantissement où je me sentois, j'étois étonnée des choses dont il m'entretenoit : je trouvois sa conversation singulière; il me sembloit que mon homme se mitigeoit, qu'il étoit plus flatteur que zélé, plus généreux que charitable; il me paroissoit tout changé.

a Je vous trouve bien gênée avec moi, me disoit-il; je ne veux point vous voir dans cette contrainte-là, ma chère fille ; vous me haïriez bientôt, quoique je ne vous veuille que du bien. Notre conversation avec ce religieux vous a rendue triste : le zèle de ces gens-là n'est pas consolant; il est dur, et il faut faire comme eux; mais moi, j'ai naturellement le cœur bon : ainsi, vous pouvez me regarder comme votre ami, comme un homme qui s'intéresse à vous de tout son cœur, et qui veut avoir votre confiance, entendez-vous? Je me retiens le privilège de vous donner quelques conseils, mais je ne prétends pas qu'ils vous effarouchent. Je vous dirai, par exemple, que vous êtes

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