PREMIÈRE PARTIE
jeune et jolie, et que ces deux belles qualités vont vous exposer aux poursuites du premier étourdi qui vous verra, et que vous feriez mal de l'écouter, parce que cela ne vous mèneroit à rien et ne mérite pas votre attention ; c'est à votre fortune qu'il faut que vous la donniez, et à tout ce qui pourra l'avancer. Je sais bien qu'à votre âge on est charmée de plaire, et vous plairez même sans y tâcher, j'en suis sûr; mais du moins ne vous souciez point trop de plaire à tout le monde, surtout à mille petits soupirans que vous ne devez pas regarder dans la situation où vous êtes. Ce que je vous dis là n'est point d'une sévérité outrée, continua-t-il d'un air aisé, en me prenant la main, que j'avois belle. — Non, Monsieur, » lui dis-je. Et puis, voyant que j'étois sans gants : « Je veux vous en acheter, me dit-il, cela conserve les mains, et, quand on les a belles, il faut y prendre garde. » Là-dessus il fit arrêter le carrosse , m'en prit plusieurs paires que j'essayai toutes avec le secours qu'il me prêtoit, car il voulut m'aider, et moi je le laissois faire en rougissant de mon obéissance; et je rougissois sans savoir pourquoi, seulement par un instinct qui me mettoit en peine de ce que cela pouvoit signifier.
Toutes ces petites particularités, au reste, je vous les dis parce qu'elles ne sont pas si bagatelles qu'elles le paroissent.
Nous arrivâmes enfin chez la marchande, qui me parut une femme assez bien faite, et qui me reçut
La Vie de Marianne. I. 5
aux conditions dont ils convinrent pour ma pension. Il me semble qu'il lui parla longtemps à part; mais je n'imaginai rien là-dessus, et il s'en alla en disant qu'il nous reviendroit voir dans quelques jours, et en me recommandant extrêmement à la marchande, qui, après qu'il fut parti, me fit voir une petite chambre où je mis mes hardes et où je devois coucher avec une compagne.
Cette marchande , il faut que je vous la nomme pour la facilité de l'histoire. Elle s'appeloit Mnie Dutour : c'étoit une veuve qui, je pense, n'avoit pas plus de trente ans; une grosse réjouie qui, à vue d'œil , paroissoit la meilleure femme du monde; aussi Tétoit-elle. Son domestique étoit composé d'un petit garçon de six ou sept ans, qui étoit son fils, d'une servante, et d'une nommée M"e Toinon, sa fille de boutique.
Quand je serois tombée des nues, je n'aurois pas été plus étourdie que je l'étois; les personnes qui ont du sentiment sont bien plus abattues que d'autres dans de certaines occasions, parce que tout ce qui leur arrive les pénètre ; il y a une tristesse stupide qui les prend , et qui me prit : M°^® Dutour fit de son mieux pour me tirer de cet état-là.
«Allons, Mademoiselle Marianne , me disoitelle [car elle avoit demandé mon nom), vous êtes avec de bonnes gens, ne vous chagrinez point, j*aime qu'on soit gaie ; qu'avez-vous qui vous fâche? Est-ce que vous \ous déplaisez ici? Moi,