‹ La vie de marianeChapitre 40 sur 76 · P R E M I E RE PARTIE · texte numérisé non relu

P R E M I E RE PARTIE

dès que je vous ai vue, j'ai pris de l'amitié pour vous; tenez, voilà Toinon qui est une bonne enfant , faites connoissance ensemble. » Et c'étoit en soupant qu'elle me tenoit ce discours, à quoi je ne répondois que par une inclinaison de tête et avec une physionomie dont la douceur remercioit sans que je parlasse; quelquefois je m'encourageois jusqu'à dire : « Vous avez bien de la bonté »; mais, en vérité, j'étois déplacée, et je n'étois pas faite pour être là.

Je sentois, dans la franchise de cette femme-là, quelque chose de grossier qui me rebutoit.

Je n'avois pourtant encore vécu qu'avec mon curé et sa sœur, et ce n'étoient pas des gens du monde, il s'en falloit bien; mais je ne leur avois vu que des manières simples, et non pas grossières : leurs discours étoient unis et sensés; d'honnêtes gens , vivant médiocrement , pouvoient parler comme ils parloient, et je n'aurois rien imaginé de mieux, si je n'avois jamais vu autre chose; au lieu qu'avec ces gens-ci je n'étois pas contente, je leur trouvois un jargon, un ton brusque qui blessoit ma délicatesse. Je me disois déjà que dans le monde il falloit qu'il y eût quelque chose qui valoit mieux que cela; je soupirois après, j'étois triste d'être privée de ce mieux que je ne connoissois pas. Dites-moi d'où cela venoit. Où est-ce que j'avois pris mes délicatesses ? Étoient-elles dans mon sang? Cela se pourroit bien. Venoientelles du séjour que j'avois fait à Paris ? Cela se

pourroit encore. Il y a des âmes perçantes à qui il n'en faut pas beaucoup montrer pour les instruire, et qui sur le peu qu'elles voient soupçonnent tout d'un coup tout ce qu'elles pourroient voir.

La mienne avoit le sentiment bien subtil, je vous assure, surtout dans les choses de sa vocation, comme étoit le monde. Je ne connoissois personne à Paris, je n'en avois vu que les rues, mais dans ces rues il y avoit des personnes de toute espèce ; il y avoit des carrosses , et dans ces carrosses un monde qui m'étoit très nouveau , mais point étranger. Et sans doute il y avoit en moi un goût naturel qui n'attendoit que ces objets-là pour s'y prendre ; de sorte que, quand je les voyois, c'étoit comme si j'avois rencontré ce que je cherchois.

Vousjugez bien qu'avec ces dispositions, M™®Dutour ne me convenoit point, non plus que M'i^Toinon, qui étoit une grande fille qui se redressoit toujours, et qui manioitsa toile avec tout le jugement et toute la décence possibles; elle y étoit tout entière, et son esprit ne passoit pas son aune.

Pour moi, j'étois si gauche à ce métier-là que je l'impatientois à tout moment. Il falloit voir de quel air elle me reprenoit, avec quelle fierté de savoir elle corrigeoit ma maladresse; et ce qui est plaisant, c'est que l'effet ordinaire de ces corrections, c'étoit de me rendre encore plus maladroite, parce que j'en devenois plus dégoûtée.

Nous couchions dans la même chambre, comme je vous l'ai déjà dit, et là elle me donnoit tJes le-

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