PREMIÈRE PARTIE Sy
çons pour parvenir, disoit-elle ; ensuite elle me contoit l'état de ses parens, leurs facultés, leur caractère, ce qu'ils lui avoient donné pour ses dernières étrennes. Après venoit un amant qu'elle avoit, qui étoit un beau garçon fait au tour; et puis nous irions nous promener ensemble; et moi, sans en avoir d'envie, je lui répondois que je le voulois bien. Les inclinations de M™® Dutour n'étoient pas oubliées : son amant l'auroit déjà épousée; mais il n'étoit pas assez riche, et, en attendant, il la voyoit toujours, venoit souvent manger chez elle, et elle lui faisoit un peu trop bonne chère. C'est pour vous divertir que je vous conte cela; passez-le, si cela vous ennuie.
M. de Climal ( c'étoit ainsi que s'appeloit celui qui m'avoit mis chez M"^® Dutour) revint trois ou quatre jours après m'avoir laissée là. J'étois alors dans notre chambre avec M"e Toinon , qui me montroit ses belles bardes, et qui sortit, par savoirvivre, dès qu'il fut entré.
c( Eh bien, Mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? me dit-il. — Mais, Monsieur, répondis-je, j'espère que je m'y ferai. — J'aurois, répondit-il, grande envie que vous fussiez contente : car je vous aime de tout mon cœur; vous m'avez plu tout d'un coup, et je vous en donnerai toutes les preuves que je pourrai. Pauvre enfant ! que j'aurai de plaisir à vous rendre service 1 Mais je veux que vous ayez de l'amitié pour moi. — Il faudroit que je fusse bien ingrate pour en manquer, lui répon-
dis-je. — Non, non, reprit-il, ce ne sera point par ingratitude que vous ne m'aimerez point ; c'est que vous n'aurez pas avec moi une certaine liberté que je veux que vous ayez. — Je sais trop le respect que je vous dois, lui dis-je. — Il n'est pas sûr que vous m'en deviez, dit-il, puisque nous ne savons pas qui vous êtes. Mais, Marianne, ajoutat-il en me prenant la main, qu'il serroit imperceptiblement, ne seriez-vous pas un peu plus familière avec un ami qui vous voudroit autant de bien que je vous en veux ? Voilà ce que je demande : vous lui diriez vos sentimens, vos goûts; vous aimeriez à le voir. Pourquoi ne feriez-vous pas de même avec moi? Oh ! j'y veux mettre ordre absolument, ou nous aurons querelle ensemble. A propos, j'oubliois à vous donner de l'argent. » Et, en disant cela, il me mit quelques louis d'or dans la main. Je les refusai d'abord, et lui dis qu'il me restoit quelque argent de la défunte; mais, malgré cela, il me força de les prendre. Je les pris donc avec honte, car cela m'humilioit ; mais je n'avois pas de fierté à écouter là-dessus avec un homme qui s'étoit chargé de moi pauvre orpheline, et qui paroissoit vouloir me tenir lieu de père.
Je fis une révérence assez sérieuse en recevant ce qu'il me donnoit. «Eh! me dit-il, ma chère Marianne, laissons là les révérences, et montrezmoi que vous êtes contente. Combien m'allez-vous saluer de fois pour un habit que je vais vous acheter? Voyons. » Je ne fis pas, ce me semble, une