‹ La vie de marianeChapitre 42 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

grande attention à l'habit qu'il me promettoit ; mais il dit cela d'un air si bon et si badin qu'il me gagna le cœur, je vous l'avoue; mes répugnances me quittèrent, un vif sentiment de reconnoissance en prit la place; et je me jetai sur son bras que j'embrassai de fort bonne grâce et presque en pleurant de sensibilité.

Il fut charmé de mon mouvement, et me prit la main, qu'il baisa d'une manière fort tendre; façon de faire qui, au milieu de mon petit transport, me parut encore singulière, mais toujours de cette singularité qui m'étonnoit sans rien m'apprendre, et que je penchois à regarder comme des expressions un peu extraordinaires de son bon cœur.

Quoi qu'il en soit, la conversation, de ma part, devint dès ce moment-là plus aisée , mon aisance me donna des grâces qu'il ne me connoissoit pas encore; il s'arrêtoitde temps en temps à me considérer avec une tendresse dont je remarquois toujours l'excès, sans y entendre plus de finesse.

Il n'y avoit pas moyen non plus qu'alors j'en pénétrasse davantage ; mon imagination avoit fait son plan sur cet homme-là, et, quoique je le visse enchanté de moi, rien n'empêchoit que ma jeunesse, ma situation, mon esprit et mes grâces ne lui eussent donné pour moi une affection très innocente : on peut se prendre d'une tendre amitié pour les personnes de mon âge dont on veut avoir soin; on se plaît à leur voir du mérite, parce que nos bienfaits nous en feront plus d'honneur; entin

on aime ordinairement à voir l'objet de sa générosité; et tous les motifs de simple tendresse qu'un bienfaiteur peut avoir dans ces cas-là, une fille de plus de quinze ans et demi, quoiqu'elle n'ait rien vu, les sent et les devine confusément; elle n'en est non plus surprise que de voir l'amour de son père et de sa mère pour elle; et voilà comment j'étois : je l'aurois plutôt pris pour un original dans ses façons que pour ce qu'il étoit ; il avoit beau reprendre ma main , l'approcher de sa bouche en badinant, je n'admirois là dedans que la rapidité de son inclination pour moi, et cela me touchoit plus que tous ses bienfaits : car, à l'âge où j'étois, quand on n'a point encore souffert, on ne sait point trop l'avantage qu'il y a d'être dépourvue de tout.

Peut-être devrois-je passer tout ce que je vous dis là; mais je vais comme je puis, je n'ai garde de songer que je vous fais un livre : cela me jetteroit dans un travail d'esprit dont je ne sortirois pas; je m'imagine que je vous parle, et tout passe dans la conversation : continuons-la donc.

Dans ce temps on se coiffoit en cheveux, et jamais créature ne les a eus plus beaux que moi; cinquante ans que j'ai n'en ont fait que diminuer la quantité, sans en avoir changé la couleur, qui est encore du plus clair châtain.

M. de Climal les regardoit, les touchoit avec passion; mais cette passion, je la regardois comme un pur badinage. a Marianne, me disoit-il quel-

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