PREMIERE PARTIE 4I
quefois , vous n'êtes point si à plaindre : de si beaux cheveux et ce visage-là ne vous laisseront manquer de rien. — Ils ne me rendront ni mon père ni ma mère , lui répondis-je. — Ils vous feront aimer de tout le monde, me dit-il; et, pour moi, je ne leur refuserai jamais rien. — Oh! pour cela. Monsieur, lui dis-je , je compte sur vous et sur votre bon cœur. — Sur mon bon cœur ? reprit-il en riant ; eh ! vous parlez donc de cœur, chère enfant ? et le vôtre , si je vous le demandois, me le donneriez-vous? — Hélas! vous le méritez bien », lui dis-je naïvement.
A peine lui eus-je répondu cela que je vis dans ses yeux quelque chose de si ardent que ce fut un coup de lumière pour moi; sur-le-champ je me dis en moi-même : « Il se pourroit bien faire Cjue cet homme-là m'aimât comme un amant aime une m.aîtresse : » car, enfin, j'en avois vu des amans dans mon village, j'avois entendu parler d'amour, j'avois même déjà lu quelques romans à la dérobée; et tout cela, joint aux leçons que la nature nous donne , m'avoit du moins fait sentir qu'un amant étoit bien différent d'un ami ; et, sur cette différence, que j'avois comprise à ma manière, tout d'un coup les regards de M. de Climal me parurent d'une espèce suspecte.
Cependant je ne regardai pas l'idée qui m'en vint sur-le-champ comme une chose encore bien sûre; mais je devois bientôt en avoir le cœur net; et je commençai toujours, en attendant, par en être
un peu plus forte et plus à mon aise avec lui. Mes soupçons me défirent presque tout à fait de cette timidité qu'il m'avoit tant reprochée; je crus que, s'il étoit vrai qu'il m'aimât, il n'y avoit plus tant de façons à faire avec lui , et que c'étoit lui qui étoit dans l'embarras, et non pas moi. Ce raisonnement coula de source : au reste, il paroît fin, et ne l'est pas; il n'y a rien de si sim.ple , on ne s'aperçoit pas seulement qu'on le fait.
Il est vrai que ceux contre qui on raisonne comme cela n'ont pas grand retour à espérer de vous; cela suppose qu'en fait d'amour on ne se soucie guère d'eux : aussi de ce côté-là M. de Climal m'étoit-il parfaitement indifférent, et même de cette indifférence qui va devenir haine si on la tourmente : peut-être eût-il été ma première inclination si nous avions commencé autrement ensemble ; mais je ne l'avois connu que sur le pied d'un homme pieux, qui entreprenoit d'avoir soin de moi par charité ; et je ne sache point de manière de connoître les gens qui éloigne tant de les aimer de ce qu'on appelle amour : il n'y a plus de sentimens tendres à demander à une personne qui n'a fait connoissance avec vous que dans ce goûtlà. L'humiliation qu'elle a soufferte vous a fermé son cœur de ce côté-là; ce cœur en garde une rancune que lui-même il ne sait pas qu'il a , tant que vous ne lui demandez que des sentimens qui vous sont justement dus; mais lui demandezvous d'une certaine tendresse, oh! c'est une autre