PREMIERE PARTIE
affaire : son amour-propre vous reconnoît alors • vous vous êtes brouillé avec lui sans retour là-dessus, il ne vous pardonnera jamais : et c'est ainsi que j'étois avec M. de Climal.
Il est vrai que, si les hommes savoient obliger, je crois qu'ils feroienî tout ce qu'ils voudroient de ceux qui leurauroient obligation : car est-il rien de si doux que le sentiment de la reconnoissance, quand notre amour-propre n'y répugne point? On en tireroit des trésors de tendresse; au lieu qu'avec les hommes on a besoin de deux vertus, l'une pour vous empêcher d'être indignée du bien qu'ils vous font, l'autre pour vous en imposer la reconnoissance.
M. de Climal m'avoit parlé d'un habit qu'il vouloit me donner, et nous sortîmes pour l'acheter à mon goût. Je crois que je l'aurois refusé, si j'avois été bien convaincue qu'il avoit de l'amour pour moi : car j'aurois eu un dégoût, ce me semble, invincible à profiter de sa foiblesse, surtout ne la partageant pas : car, quand on la partage, on ajuste cela; on s'imagine qu'il y sl beaucoup de délicatesse à n'être point délicat là-dessus; mais je doutois encore de ce qu'il avoit dans l'âme; et, supposé qu'il n'eût que de l'amitié, c'étoit donc une amitié extrême, qui méritoit assurément le sacrifice de toute ma fierté. Ainsi j'acceptai l'offre de l'habit à tout hasard.
L'habit fut acheté : je l'avois choisi; il étoit noble et modeste, et tel qu'il auroit pu convenir
à une fille decondition qui n'auroit pas eu de bien. Après cela, M. de Climal parla de linge, et effectivement j'en avois besoin. Encore un autre achat que nous allâmes faire; M"^ Dutour auroit pu lui fournir ce linge, mais il avoit ses raisons pour n'en point prendre chez elle : c'est qu'il le vouloit trop beau. M™® Dutour auroit trouvé la charité outrée; et, quoique ce fût une bonne femme qui ne s'en seroit pas souciée, et qui auroit cru que ce n'étoit pas là son affaire, il étoit mieux de ne pas profiter de la commodité de son caractère et d'aller ailleurs.
Oh ! pour le coup, ce fut ce beau linge qu'il voulut que je prisse qui me mit au fait de ses sentimens; je m'étonnai même que l'habit, qui étoit très propre, m'eût encore laissé quelque doute, car la charité n'est pas galante dans ses présens ; l'amitié même, si secourable, donne du bon et ne songe point au magnifique. Les vertus des hommes ne remplissent que bien précisément leur devoir; elles seroient plus volontiers mesquines que prodigues dans ce qu'elles font de bien : il n'y a que les vices qui n'ont point de ménage. Je lui dis tout basque je ne voulois point de linge si distingué, je lui parlai sur ce ton-là sérieusement ; il se moqua de moi, et me dit : «Vous êtes une enfant, taisezvous, allez vous regarder dans le miroir, et voyez si ce linge est trop beau pour votre visage. » Et puis, sans vouloir m'écouter, il alla son train.
Je vous avoue que je me trouvois bien embarrassée, car je voyois qu'il étoit sûr qu'il m'aimoit,