‹ La vie de marianeChapitre 45 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

qu'il ne medonnoit qu'à cause décela, qu'il espéroit me gagner par là, et qu'en prenant ce qu'il me donnoit, moi je rendois ses espérances assez bien fondées.

Je consultois donc en moi-même ce que j'avois à faire; et, à présent que j'y pense, je crois que je ne consultois que pour perdre du temps : j'assemblois je ne sais combien de réflexions dans mon esprit; je me taillois de la besogne afin que, dans la confusion de mes pensées, j'eusse plus de peine à prendre mon parti, et que mon indétermination en fût plus excusable. Par là je reculois une rupture avec M. de Climal, et je gardois ce qu'il me donnoit.

Cependant j'étois bien honteuse de ses vues; ma chère am.ie, la sœur du curé, me revenoit dans l'esprit. « Quelle différence affreuse, me disois-je, des secours qu'elle me donnoit à ceux que je reçois! Quelle seroit la douleur de cette amie, si elle vivoit, et qu'elle vît l'état oii je suis! » Il me sembloit que mon aventure violoit d'une manière cruelle le respect que je devois à sa tendre amitié; il me sembloit que son cœur en soupiroit dans le mien; et tout ce que je vous dis là, je ne l'aurois point exprimé, mais je le sentois.

D'un autre côté, je n'avois plus de retraite, et M. de Climal m'en donnoit une; je manquois de hardes, et il m'en achetoit, et c'étoient de belles bardes que j'avois déjà essayées dans mon imagination, et j'avois trouvé qu'elles m'alloient à

merveille. Mais je n'avois garde de m'arrêter à cet article qui se mêloit dans mes considérations, car j'aurois rougi du plaisir qu'il me faisoit, et j'étois bien aise apparemment que ce plaisir fît son effet sans qu'il y eût de ma faute : souplesse admirable pour être innocent d'une sottise qu'on a envie de faire. « Après cela, me dis-je, M. de Climal ne m'a point encore parlé de son amour; peut-être même n'osera-t-il m^en parler de longtemps, et ce n'est point à moi à deviner le motif de ses soins. On m'a menée à lui comme à un homme charitable et pieux, il me fait du bien : tant pis pour lui si ce n'est pas dans de bonnes vues; je ne suis point obligée de lire dans sa conscience, et je ne serai complice de rien tant qu'il ne s'expliquera pas : ainsi j'attendrai qu'il me parle sans équivoque. »

Ce petit cas de conscience ainsi décidé, mes scrupules se dissipèrent; et le linge et l'habit me parurent de bonne prise.

Je les emportai chez M™^ Dutour. Il est vrai qu'en nous en retournant, M. de Climal rendit, par-ci, par-là, sa passion encore plus aisée à deviner que de coutume : il se démasquoit petit à petit, l'homme amoureux se montroit, je lui voyois déjà la moitié du visage; mais j'avois conclu qu'il falioit que je le visse tout entier pour le reconnoître, sinon il étoit arrêté que je ne verrois rien. Les bardes n'étoient pas encore en lieu de sûreté; et, si je m'étois scandalisée trop tôt, j'aurois peutêtre tout perdu. Les passions de l'espèce de celle

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