‹ La vie de marianeChapitre 46 sur 76 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

de M. de Climal sont naturellement lâches quand on les désespère, elles ne se piquent pas de faire une retraite bien honorable, et c'est un vilain amant qu'un homme qui vous désire plus qu'il ne vous aime : non pas que l'amant le plus délicat ne désire à sa manière, mais du moins c'est que chez lui les sentimens du cœur se mêlent avec les sens; tout cela se fond ensemble : ce qui fait un amour tendre, et non pas vicieux, quoiqu'à la vérité capable du vice : car tous les jours, en fait d'amour, on fait très délicatement des choses fort grossières. Mais il ne s'agit point de cela.

Je feignis donc de ne rien comprendre aux petits discours que me tenoit M. de Climal pendant que nous retournions chez M^e Dutour. « J'ai peur de vous aimer trop, Marianne, me disoit-il ; et, si cela étoit, que feriez-vous? — Je ne pourrois en être que plus reconnoissante, s'il étoit possible, lui répondis-je. — Cependant, Marianne, je me défie de votre cœur, quand il connoîtra toute la tendresse du mien, ajouta-t-il, car vous ne la savez pas. — Comment ! lui dis-je, vous croyez que je ne vois pas votre amitié? — Eh ! ne changez point mes termes, reprit-il, je ne dis pas mon amitié, je parle de ma tendresse. — Quoi! dis-je, n'est-ce pas la même chose? — Non, Marianne, me répondit-il en me regardant d'une manière à m'en prouver la différence; non, chère fille, ce n'est pas la même chose, et je voudrois bien que l'une vous parût plus douce que l'autre. » Là-dessus je ne

pus m'empêcher de baisser les yeux, quoique j'y résistasse; mais mon embarras fut plus fort que moi. « Vous ne me dites mot; est-ce que vous m'entendez? me dit-il en me serrant la main. — C'est, lui dis-je, que je suis honteuse de ne savoir que répondre à tant de bonté. »

Heureusement pour moi, la conversation finit là, car nous étions arrivés; tout ce qu'il put faire, ce fut de me dire à l'oreille : « Allez, friponne, allez rendre votre cœur plus traitable et moins sourd; je vous laisse le mien pour vous y aider. »

Ce discours étoit assez net, et il étoit difficile de parler plus françois : je fis semblant d'être distraite pour me dispenser d'y répondre; mais un baiser qu'il m'appuyoit sur l'oreille en me parlant s'attiroit mon attention malgré que j'en eusse, et il n'y avoit pas moyen d'être sourde à cela : aussi ne le fus-je pas. « Monsieur, ne vous ai-je pas fait mal?» m'écriai-je d'un air naturel, en feignant de prendre le baiser qu'il m'avoit donné pour le choc de sa tête avec la mienne. Dans le temps que je disois cela, je descendois de carrosse, et je crois qu'il fut la dupe de ma petite finesse, car il me répondit très naturellement que non.

J'emportai le ballot de hardes, que j'allai serrer dans notre chambre, pendant que M. de Climal étoit dans la boutique de M^^^ Dutour. Je redescendis sur-le-champ. « Marianne, me dit-il d'un ton froid, faites travailler à votre habit dès aujourd'hui : je vous reverrai dans trois ou quatre jours,

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