PREMIERE PARTIE ^q
et je veux que vous Payez. » Et puis, parlant à Mme Dutour : « J'ai tâché, dit-il, de l'assortir avec de très beau linge qu'elle m'a montré, et que lui a laissé la demoiselle qui est morte. »
Et là-dessus vous remarquerez, ma chère amie, que M. de Climal m'avoit avertie qu'il parleroit comme cela à Mme Dutour; et je pense vous en avoir dit la raison, qu'il ne me dit pourtant pas, mais que je devinai. « D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis bien aise que mademoiselle soit proprement mise, parce que j'ai des vues pour elle qui pourront réussir. » Et tout cela du ton d'un homme vrai et respectable : car M. de Climal tête à tête avec moi ne ressembloit point du tout à M. de Climal parlant aux autres : à la lettre, c'étoient deux hommes différens; et, quand je lui voyois son visage dévot, je ne pouvois pas comprendre comment ce visage-là feroit pour devenir profane et tel qu'il étoit avec moi. Mon Dieu, que les hommes ont de talens pour ne rien valoir!
Il se retira après un demi-quart d'heure de conversation avec Mme Dutour. 11 ne fut pas plus tôt parti que celle-ci, à qui il avoit conté mon histoire, se mit à louer sa piété et la bonté de son cœur. « Marianne, me dit-elle, vous avez fait là une bonne rencontre quand vous l'avez connu; voyez ce que c'est! il a autant de soin de vous que si vous étiez son enfant; cet homme-là n'a peut-être pas son pareil dans le monde pour être bon et charitable ! »
La Vie de Marianne. I.
5o LA VIE DE MARIANNE
Le mot de charité ne fut pas fort de mon goût : il étoit un peu cru pour un amour-propre aussi douillet que le mien; mais M^^ Dutour n'en savoit pas davantage : ses expressions alloient comme son esprit, qui alloit comme il plaisoit à son peu de malice et de finesse. Je fis pourtant la grimace; mais je ne dis rien, car nous n'avions pour témoin que la grave M"e Toinon, bien plus capable de m'envier les bardes qu'on me donnoit que de me croire humiliée de les recevoir. « Oh ! pour cela, Mademoiselle Marianne, me dit-elle à son tour d'un air un peu jaloux, il faut que vous, soyez née coiffée. — Au contraire^ lui répondis-je, je suis née très malheureuse : car je devrois, sans comparaison, être mieux que je ne suis. — A propos, reprit-elle, est-il vrai que vous n'avez ni père ni mère, et que vous n'êtes l'enfant à personne? Cela est plaisant. — Effectivement, lui dis-je d'un ton piqué, cela est fort réjouissant; et, si vous m'en croyez, vous m'en ferez vos complimens. — Taisez-vous, idiote, lui dit M^^ Dutour, qui vit que j'étois fâchée ; elle a raison de se moquer de vous; remerciez Dieu de vous avoir conservé vos parens! Qui est-ce qui a jamais dit aux gens qu'ils sont des enfans trouvés? J'aimerois autant qu'on me dît que je suis bâtarde. »
N'étoit-ce pas là prendre mon parti d'une manière bien consolante? Aussi le zèle de cette bonne femme me choqua-t-il autant que l'insulte de l'autre, et les larmes m'en vinrent aux yeux. M^^e Du-