‹ La vie de marianeChapitre 48 sur 76 · PREMIERE PARTIE 5l · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE 5l

tour en fut touchée sans se douter de sa maladresse qui les faisoit couler : son attendrissement me fit trembler, je craignis encore quelque nouvelle réprimande à Toinon; et je me hâtai de la prier de ne dire mot.

Toinon, de son côté, me voyant pleurer, se déconcerta de bonne foi : car elle n'étoit pas méchante^ et son cœur ne vouloit fâcher personne ; sinon qu'elle étoit vaine, parce qu'elle s'imaginoit que cela étoit décent. Mais, comme elle n'avoit pas un habit neuf aussi bien que moi, peut-être qu'elle avoit cru qu'en place de cela il falloit dire quelque chose , et redresser un peu son esprit , comme elle redressoit sa figure.

Voilà d'où me vint la belle apostrophe qu'elle me fit, dont elle me demanda très sincèrement excuse; et, comme je vis que ces bonnes gens n'entendoient rien à ma fierté, ni à ses délicatesses, et qu'ils ne savoient pas le quart du mal qu'ils me faisoient, je me rendis de bonne grâce à leurs caresses; et il ne fut plus question que de mon habit, qu'on voulut voir avec une curiosité ingénue, qui me fit venir aussi la curiosité d'éprouver ce qu'elles en diroient.

J'allai donc le chercher sans rancune, et avec la joie de penser que je le porterois bientôt. Je prends le paquet tel que je l'avois mis dans la chambre, et je l'apporte. La première chose qu'on vit en le défaisant, ce fut ce beau linge dont on avoit pris tant de peine à sauver l'achat , qui avoit coûté la

façon d'un mensonge à M. de Climal, et à moi un consentement à ce mensonge. Voilà ce que c'est que l'étourderie des jeunes gens! J'oubliai que ce maudit linge étoit dans le paquet avec l'habit. « Oh! oh! dit M^^ Dutour, en voici bien d'un autre! M. de Climal nous disoit que c'etoit la demoiselle défunte qui vous avoit laissé cela ; c'est pourtant lui qui vous l*a acheté, Marianne, et c'est fort mal à vous de ne l'avoir pas pris chez moi. Vous n'êtes pas plus délicate que des duchesses qui en prennent bien; et votre M. de Climal est encore plaisant! Mais je vois bien ce que c'est, ajouta-t-elle en tirant l'étoffe de l'habit qui étoit dessous, pour la voir, car sa colère n'interrompit point sa curiosité, qui est un mouvement chez les femmes qui va avec tout ce qu'elles ont dans l'esprit; je vois bien ce que c'est; je devine pourquoi on a voulu m'en faire accroire sur ce linge-là; mais je ne suis pas si bête qu'on le croit, je n'en dis pas davantage : remportez, remportez; pardi, le tour est joli! On a la bonté de mettre mademoiselle en pension chez moi, et ce qu'il lui faut, on l'achète ailleurs; j'en ai l'embarras, et les autres le profit; je vous le conseille ! »

Pendant ce temps-là, Toinon soulevoitmon étoffe du bout des doigts, comme si elle avoit craint de se les salir, et disoit : « Diantre ! il n'y a rien de tel que d'être orpheline. » Et la pauvre fille, ce n'étoit presque que pour figurer dans l'aventure qu'elle disoit cela; et, toute sage qu'elle étoit,

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