PREMIERE PARTIE
quiconque lui en eût donné autant l'auroit rendue stupide de reconnoissance. « Laissez cela, Toinon, lui dit Mme Dutour; je voudrois bien voir que cela vous fît envie. »
Jusque-là je n'avois rien dit, et sentois tant de mouvemens, tant de confusion, tant de dépit, que je ne savois par où commencer pour parler : c'étoit d'ailleurs une situation bien neuve pour moi que la mêlée oii je me trouvois. Je n'en avois jamais tant vu. A la fin, quand mes mouvemens furent un peu éclaircis, la colère se déclara la plus forte; mais ce fut une colère si franche et si étourdie qu'il n'y avoit qu'une fille innocente de ce dont on l'accusoit qui pût l'avoir.
Il étoit pourtant vrai que M. de Climal étoit amoureux de moi; mais je savois bien aussi que je ne voulois rien faire de son amour; et si, malgré cet amour que je connoissois, j'avois reçu ses présens, c'étoit par un petit raisonnement que mes besoins et ma vanité m'avoient dicté, et qui n'avoit rien pris sur la pureté de mes intentions. Mon raisonnement étoit sans doute une erreur, mais non pas un crime : ainsi je ne méritois pas les outrages dont me chargeoit M^e Dutour, et je fis un vacarme épouvantable. Je débutai par jeter l'habit et le linge par terre sans savoir pourquoi, seulement par fureur; ensuite je parlai, ou plutôt je criai; et je ne me souviens plus de tous mes discours, sinon que j'avouai en pleurant que M. de Climal avoit acheté le linge, et qu'il m'avoit dé-
fendu de le dire, sans m'instruire des raisons qu'il avoit pour cela ; qu'au reste j'étois bien malheureuse de me trouver avec des gens qui m'accusoient à si bon marché; que je voulois sortir sur-lechamp; que j'allois envoyer chercher un carrosse pour emporter mes hardes; que j'irois oij je pourrois; qu'il valoit mieux qu'une fille comme moi mourût d'indigence que de vivre aussi déplacée que je l'étois; que je leur laissois les présens de M. de Climal; que je m'en souciois aussi peu que de son amour, s'iiétoit vrai qu'il en eût pour moi. Enfin j'étois comme un petit lion, ma tête s'étoit démontée; outre que tout ce qui pouvoit m'affliger se présentoit à moi : la mort de ma bonne amie, la privation de sa tendresse, la perte terrible de mes parens, les humiliations que j'avois souffertes, l'efîroi d'être étrangère à tous les hommes, de ne voir la source de mon sang nulle part, la vue d'une misère qui ne pouvoit peut-être finir que par une autre, car je n'avois que ma beauté qui pût me faire des amis : et voyez quelle ressource que le vice des hommes! N'étoit-ce pas là de quoi renverser une cervelle aussi jeune que la mienne? Mme Dutûur fut effrayée du transport qui m'agitoit; elle ne s'y étoit pas attendue, et n'avoit compté que de me voir honteuse. « Mon Dieu ! Marianne, medisoit-elle quand elle pouvoit placer un mot, on peut se tromper; apaisez-vous, je suis fâchée de ce que j'ai dit (car mon emportement ne manqua pas de me justifier : j'étois trop