PREMIÈRE PARTIE
outrée pour être coupable); allons, finissons, ma fille. » Mais j'allois toujours mon train, et à toute force je voulois sortir.
Enfin elle me poussa dans une petite salle où elle s'^enferma avec moi; et là j'en dis encore tant, que j'épuisai mes forces ; il ne me resta plus que des pleurs, jamais on n'en a tant versé; et la bonne femme, voyant cela, se mit à pleurer aussi du meilleur de son cœur.
Là-dessus Toinon entra pour nous dire que le dîner étoit prêt; et Toinon, qui étoit de l'avis de tout le monde, pleura parce que nous pleurions, et rnoi, après tant de larmes, attendrie par les douceurs qu'elles me dirent toutes deux, je m'apaisai, je me consolai, j'oubliai tout.
La forte pension que M. de Climal payoit pour moi contribua peut-être un peu au tendre repentir que Mme Dutour eut de m'avoir fâchée ; de même que le chagrin de n'avoir pas vendu le linge l'avoit, sans comparaison, bien plus indisposée contre moi
quetouteautiechose:car,pendantlerepas,prenant un autre ton, elle me dit elle-même que, si M. de Chmal m'aimoit comme il y avoit apparence, il falloit en profiter. Je n'ai jamais oublié les discours qu'elle me tint. « Tenez, Marianne, me disoitelle, à votre place, je sais bien comment je ferois : car, puisque vous ne possédez rien et que vous êtes une pauvre fille qui n'avez pas seulement la consolation d'avoir des parens, je prendrois d'abord tout ce que M. de Climal me donneroit , j'en
tirerois tout ce que je pourrois; je ne l'aimerois pas, moi, je m'en garderois bien : car l'honneur doit marcher le premier, et je ne suis pas femme à dire autrement, vous l'avez bien vu; en un mot comme en mille, tournez tant qu'il vous plaira, il n'y a rien de tel que d'être sage, et je mourrois dans cet avis ; mais ce n'est pas à dire qu'il faille jeter ce qui nous vient trouver : il y a moyen d'accommoder tout dans la vie. Par exemple, voilà vous et M. de Climal ; eh bien ! faut-il lui dire : «Allez-vous-en» ? Non, assurément : il vous aime, ce n'est p.as votre faute; tous ces bigots n'en font point d'autres : laissez-le aimer, et que chacun réponde pour s^. Il vous achète des nippes, prenez toujours, puisqu'ellessont payées; s'ilvousdonnede l'argent, ne faites pas la sotte, qJ; tendez la main bien honnêtement, ce n'est pas à vous à faire la glorieuse. S'il vous demande de l'amour, allons doucement ici, jouez d'adresse, et dites-lui que cela viendra; promettre et tenir mène les gens bien loin. Premièrement, il faut du temps pour que vous l'aimiez ; et puis, quand vous ferez semblant de commencer à l'aimer, il faudra du temps pour que cela augmente ; et puis, quand il croira que votre cœur est à point, n'avez-vous pas l'excuse de votre sagesse ? Est-ce qu'une fille ne doit pas se défendre? N'a-t-elle pas mille bonnes raisons à dire aux gens? Ne prêche-t-elle pas sur le mal*qu'il y auroit? Pendant quoi le -temps se passe, et les présens viennent sans qu'on les aillf chercher; et