‹ La vie de marianeChapitre 52 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE S · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE S

M. de Clirnal m'aimcit, j'avois absolument résolu, s'il m'en parloit, de lui dire qu'il étoit inutile qu'il m'aimât. Après quoi, je prendrois sans scrupule tout ce qu'il voudroit me donner; c'étoit là mon petit arrangement.

Au bout de quatre jours on m'apporta mon habit et du linge; c'étoit un jour de fête, et je venois de me lever quand cela vint. A cet aspect, Toinon et moi nous perdîmes d'abord toutes deux la parole, moi d'émotion de joie, elle de la triste comparaison qu'elle fit de ce que j'allois être à ce qu'elle seroit : elle auroit bien troqué son père et sa mèrecontre le plaisir d'être orphelineau même prix que moi; elle ouvroit sur mon petit attirail de grands yeux stupéfaits et jaloux, et d'une jalousie si humiliée que cela me fitpitié dansma joie; mais iln'y avoit point de remède à sa peine, et j'essayai mon habit le plus modestement qu'il me fut possible, devant un petit miroir ingrat qui ne me rendoit que la moitié de ma figure ; et ce que j'en voyois me paroissoit bien piquant.

Je me mis donc vite à me coiffer et à m'habiller pour jouir de ma parure ; il me prenoit des palpitations en songeant combien j'allois être jolie; la main m'en trembloit à chaque épingle que j'attachois; je me hàtois d'achever sans rien précipiter pourtant : je ne voulois rien laisser d^imparfait; mais j'eus bientôt fini, car la perfection que je connoissois étoit bien bornée; je commençois avec des dispositions admirables, et c'étoit tout.

6o LA VIE DE MARIANNE

Vraiment, quand j'ai connu le monde, j*y faisois bien d'autres façons: les hommes parlent de science et de philosophie ; voilà quelque chose de beau en comparaison de la science de bien placer un ruban, ou de décider de quelle couleur on le mettra!

Si on savoit ce qui se passe dans la tête d'une coquette en pareil cas, combien son âme est déliée et pénétrante ; si on voyoit la finesse des jugemens qu'elle faitsur les goûts qu'elle essaye, etpuis qu'elle rebute, et puis qu'elle hésite de choisir, et qu'elle choisit enfin par pure lassitude : car souvent elle n'est pas contente, et son idée va toujours plus loin que son exécution; si on savoit tout ce que je dis là, cela feroit peur^ cela humilieroit les plus forts esprits, et Aristote ne paroîtroit plus qu'un petit garçon. C'est moi qui le dis, qui le sais à merveille ; et qu'en fait de parure, quand on a trouvé ce qui est bien, ce n'est pas grand'chose, et qu'il faut trouver le mieux pour aller de là au mieux du mieux ; et que, pour attraper ce dernier mieux, il faut lire dans l'âme des hommes, et savoir préférer ce qui la gagne le plus à ce qui ne fait que la gagner beaucoup : et cela est immense !

Je badine un peu sur notre science, et je n'en fais point de façon avec vous, car nous ne l'exerçons plus ni l'une ni l'autre ; et, à mon égard, si quelqu'un rioit de m'avoir vue coquette, il n'a qu'à me venir trouver, je lui en dirai bien d'autres ; et nous verrons qui de nous deux rira le plus fort.

J'ai eu un petit minois qui ne m'a pas mal coûté

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