PREMIÈRE PARTIE 6l
de folies , quoiqu'il ne paroisse guère les avoir méritées à la mine qu'il fait aujourd'hui : aussi il me fait pitié quand je le regarde, et je ne le regarde que par hasard; je ne lui fais presque plus cet honneur-là exprès; mais ma vanité, en revanche, s'en est bien donné autrefois ; je me jouois de toutes les façons de plaire, je savois être plusieurs femmes en une. Quand je voulois avoir un air fripon, j'avois un maintien et une parure qui faisoient mon affaire; le lendemain on me retrouvoit avec des grâces tendres ; ensuite j'étois une beauté modeste, sérieuse, nonchalante. Je fixois l'homme le plus volage; je dupois son inconstance, parce que tous les jours je luirenouvelois sa maîtresse; et c'étoit comme s'il en avoit changé.
Mais je m'écarte toujours; je vous en demande pardon, cela me réjouit ou me délasse; et encore une fois, je vous entretiens.
Je fus donc bientôt habillée; et, en vérité, dans cet état j'effaçois si fort la pauvre Toinon que j'en avois honte. La Dutour me trouvoit charmante, Toinon contrôloit mon habit ; et moi, j'approuvois ce qu'elle disoit par charité pour elle : car, si j'avois paru aussi contente que je Fétois, elle en auroit été plus humiliée; ainsi je cachois ma joie. Toute ma vie j'ai eu le cœur plein de ces petits égards-là pour le cœur des autres.
11 me tardoit de me montrer et d'aller à l'église pour voir combien on me regarderoit. Toinon, qui, tous les jours de fête, étoit escortée de son amant.
sortit avant moi, de crainte que je ne la suivisse, et que cet amant, à cause de mon habit neuf, ne me regardât plus qu'elle, si nous allions ensemble : car chez de certaines gens un habit neuf, c'est presque un beau visage.
Je sortis donc toute seule, un peu embarrassée de ma contenance, parce que je m'imaginois qu'il y en avoit une à tenir, et qu'étant jolie et parée, il falloit prendre garde à moi de plus près qu'à l'ordinaire. Je me redressois, car c'est par où commence une vanité novice ; et, autant que je puis m'en ressouvenir, je ressemblois assez à une aimable petite fille, toute fraîche sortie d'une éducation de village, et qui se tient mal, mais dont les grâces encore captives ne demandent qu''à se montrer.
Je ne faisois pas valoir non plus tous les agrémens de mon visage; jelaissois aller le mien sur sa bonne foi, comme vous le disiez plaisamment l'autre jour d'une certaine dame. Malgré cela, nombre de passans me regardèrent beaucoup; et j'en étois plus réjouie que surprise, car je sentois fort bien que je le méritois ; et sérieusement il y avoit peu de figures comme la mienne : je plaisois au cœur autant qu'aux yeux, et mon moindre avantage étoit d'être belle.
J'approche ici d'un événement qui a été l'origine de toutes mes autres aventures, et je vais commencer par là la seconde partie de ma vie : aussi bien vous ennuieriez-vous de la lire tout d'une haleine, et cela nous reposera toutes deux.
çonner
iTES-MOi, ma chère amie, ne seroit-ce point un peu par compliment que vous paroissez si curieuse de voir la suite de mon histoire? Je pourrois le soupcar jusqu'ici tout ce que je vous en ai rapporté n'est qu'un tissu d'aventures bien simples, bien communes; d'aventures dont le caractère paroîtroit bas et trivial à beaucoup de lecteurs, si je les faisois imprimer. Je ne suis encore qu'une petite lingère, et cela les dégoûteroit.
Il y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnez-leur l'histoire du cœur humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas des états médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnes qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes : qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas
question; ils vous diroient volontiers que la nature auroit bien pu se passer de les faire naître, et que les bourgeois la déshonorent.
Oh! jugez, Madame, du dédain que de pareils lecteurs auroient eu pour moi.
Au reste, ne confondons point; le portrait que je fais de ces gens-là ne vous regarde pas : ce n'est pas vous qui serez la dupe de mon état ; mais peut-être que j'écris mal. Le commencement de ma vie contient peu d'événemens, et tout cela auroit bien pu vous ennuyer. Vous me dites que non, vous me pressez de continuer; je vous en rends grâces, et je continue : laissez-moi faire, je ne serai pas toujours chez M^^ Dutour.
Je vous ai dit que j'allai à l'église, à l'entrée de laquelle je trouvai de la foule ; mais je n'y restai pas : mon habit neuf et ma figure y auroient trop perdu; et je tâchai, en me glissant tout doucement, de gagner le haut de l'église, où j'apercevois du beau monde qui étoit à son aise.
C'étoient des femmes extrêmement parées : les unes assez laides, et qui s'en doutoient, car elles tâchoient d'avoir si bon air qu'on ne s'en aperçût pas; d'autres qui ne s'en doutoient point du tout, et qui, de la meilleure foi du monde, prenoient leur coquetterie pour un joli visage.
J'en vis une fort aimable, et celle-là ne se donnoit pas la peine d'être coquette ; elle étoit audessus de cela pour plaire; elle s'en fioit négligemment à ses grâces, et c'étoit ce qui la distin-