‹ La vie de marianeChapitre 54 sur 76 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

guoit des autres, de qui elle sembloit dire : « Je suis naturellement tout ce que ces femmes-là voudroient être. »

Il y avoit aussi nombre de jeunes cavaliers bien faits, gens de robe et d'épée, dont la contenance témoignoit qu'ils étoient bien contens d'eux, et qui prenoient sur le dos de leurs chaises de ces postures aisées et galantes qui marquent qu'on est au fait des bons airs du monde.

Je les voyois tantôt se baisser, s'appuyer, se redresser ; puis sourire, puis saluer à droite et à gauche, moins par politesse ou par devoir que pour varier les airs de bonne mine et d'importance et se montrer sous dilîérens aspects.

Etmoi, jedevinoisia pensée de toutes ces personnes-là sans aucun effort; mon instinctne vojoit rien là qui ne fût de sa connoissance, et n'en étoitpas plus délié pour cela : car il ne faut pas s'y méprendre, ni estimer ma pénétration plus qu'elle ne vaut.

Nous avons deux sortes d'esprit, nous autres femmes. Nous avons d'abord le nôtre, qui est celui que nous recevons de la nature, celui qui nous sert à raisonner, suivant le degré qu'il a, qui devient ce qu'il peut, et qui ne sait rien qu'avec le temps.

Et puis nous en avons encore un autre, qui est à part du nôtre, et qui peut se trouver dans les femmes les plus sottes. C'est l'esprit que la vanité de plaire nous donne, et qu'on appelle, autrement dit, la coquetterie.

La Vie de Marianne. I. 9

Oh ! celui-là, pour être instruit, n'attend pas le nombre des années; il est fin dès qu'il est venu; dans les choses de son ressort il a toujours la théorie de ce qu'il voit mettre en pratique. C'est un enfant de l'orgueil qui naît tout élevé, qui manque d'abord d'audace , mais qui n'en pense pas moins. Je crois qu'on peut lui enseigner des grâces et de l'aisance; mais il n'apprend que la forme, et jamais le fond. Voilà mon avis.

Et c'est avec cet esprit-là que j'expliquois si bien les façons de ces femmes; c'est encore lui qui me faisoit entendre les hommes : car, avec une extrême envie d'être de leur goût, on a la clef de tout ce qu'ils font pour être du nôtre; et il n'y aura jamais d'autre mérite à tout cela que d'être vaine et coquette ; et je pouvois me passer de cette petite parenthèse-là pour vous le prouver, car vous le savez aussi bien que moi ; mais je me suis avisée trop tard de penser que vous le savez. Je ne vois mes fautes que lorsque je les ai faites; c'est le moyen de les voir sûrement, mais non pas à votre profit, ni au mien : n'est-il pas vrai ? Retournons à l'église.

La place que j'avois prise me mettoit au milieu du m.onde dont je vous parle. Quelle fête! C'étoit la première fois que j'allois jouir un peu du mérite de ma petite figure. J'étois tout émue du plaisir de penser à ce qui alloit en arriver, j'en perdois presque haleine : car j'étois sûre du succès.

et ma vanité voyoit venir d'avance les regards qu'on alloit jeter sur moi.

Ils ne se firent pas longtemps attendre. A peine étois-je placée que je fixai les yeux de tous les hommes. Je m'emparai de toute leur attention; mais ce n'étoit encore là que la moitié de mes honneurs, et les femmes me firent le reste.

Elles s'aperçurent qu'il n'étoit plus question d'elles, qu'on ne les regardoit plus, que je ne leur laissois pas un curieux, et que la désertion étoit générale.

On ne sauroit s'imaginer ce que c'est que cette aventure-là pour des femmes, ni combien leur amour-propre en est déconcerté : car il n'y a pasmoyen qu'il s'y trompe, ni qu'il chicane sur l'évidence d'un pareil affront; ce sont de ces cas désespérés qui le poussent à bout et qui résistent à toutes ses tournures.

Avant que j'arrivasse, en un mot, ces femmes faisoient quelque figure; elles vouloient plaire, et ne perdoient pas leur peine ; enfin chacune d'elles avoit ses partisans, du moins la fortune étoitelle assez égale, et encore la vanité vit-elle quand les choses se passent ainsi. Mais j'arrive, on me voit, et tous ces visages ne sont plus rien, il n'en reste pas la mémoire d'un seul.

Et d'où leur vient cette catastrophe? De la présence d'une petite fille qu'on avoit à peine aperçue, qu'on avoit pourtant vue se placer; qu'on auroii même risqué de trouver très jolie, si on ne

s'en étoit pas défendue; enfin qui auroit bien pu se passer de venir là, et que, dans le fond, on avoit un peu crainte, mais le plus imperceptiblement qu'on l'avoit pu.

C'est encore leurs pensées que j'explique; et je soutiens que je les rends comme elles étoient. J'en eus pour garant certain coup d'œil que je leur avois vu jeter sur moi quand je m'avançai, et je compris fort bien tout ce qu'il y avoit dans ce coup d'œil-là : on avoit voulu le rendre distrait; mais c'étoit d'une distraction faite exprès : car il y étoit resté, malgré qu'on en eût, un air d'inquiétude et de dédain qui étoit un aveu bien franc de ce que je valois.

Cela me parut comme une vérité qui échappe, et qu'on veut corriger par un mensonge.

Quoi qu^il en soit, cette petite figure dont on avoit refusé de tenir compte, et devant qui toutes les autres n'étoient plus rien, il fallut en venir à voir ce que c'étoit pourtant, et retourner sur ses pas pour l'examiner, puisqu'il plaisoit au caprice des hommes de la distinguer et d'en faire quelque chose.

Voilà donc mes coquettes qui me regardent à leur tour, et ma physionomie n'étoit pas faite pour les rassurer; il n'y avoit rien de si ingrat que l'espérance d'en pouvoir médire; et je n'avois, en vérité, que des grâces au service de leur colère. Oh! vous m'avouerez que ce n'étoit pas là l'article de ma gloire le moins intéressant.

Vous me direz que, dans leur dépit, il étoit difficile qu'elles me trouvassent aussi jolie que je Tétois : soit; mais je suis persuadée que le fond du cœur fut pour moi, sans compter que le dépit même donne de bons yeux.

Fiez-vous aux personnes jalouses du soin de vous connoître : vous ne perdrez rien avec elles; la nécessité de bien voir est attachée à leur misérable passion, et elles vous trouvent toutes les qualités que vous avez en vous cherchant tous les défauts que vous n'avez pas : voilà ce qu'elles essuient.

Mes rivales ne me regardèrent pas longtemps, leur examen fut court : il n'étoit pas amusant pour elles, et l'on finit vite avec ce qui humilie.

A l'égard des hommes, ils me demeurèrent constamment attachés; et j'en eus une reconnoissance qui ne resta pas oisive.

De temps en temps, pour les tenir en haleine, je les régalois d'une petite découverte sur mes charmes; je leur en apprenois quelque chose de nouveau, sans me mettre pourtant en grande dépense. Par exemple, il y avoit dans cette église des tableaux qui étoient à une certaine hauteur : eh bien, j'y portois ma vue sous prétexte de les regarder, parce que cette industrie-là me faisoit le plus bel œil du monde.

Ensuite, c'étoit ma coiffe à qui j'avois recours : elle alloit à merveille; mais je voulois bien qu'elle allât mal, en faveur d'une main nue qui se montroit en y retouchant, et qui amenoit nécessaire-

yO LA VIE DE MARIANNE

ment avec elle un bras rond, qu'on vojoit pour le moins à demi dans l'attitude où je le tenois alors.

Les petites choses que je vous dis là, au reste, ne sont petites que dans le récit : car, à les rapporter, ce n'est rien; mais demandez-en la valeur aux hommes. Ce qui est de vrai^ c'est que souvent, dans de pareilles occasions, avec la plus jolie physionomie du monde, vous n'êtes encore qu'aimable, vous ne faites que plaire; ajoutez-y seulement une main de plus, comme je viens de le dire, on ne vous résiste plus : vous êtes charmante.

Combien ai-je vu de cœurs hésitant à se rendre à de beaux yeux, et qui seroient restés à moitié chemin sans le secours dont je parle !

Qu'une femme soit un peu laide, il n'y a pas grand malheur, si elle a la main belle : il y a une infinité d'hommes plus touchés de cette beauté-là que d'un visage aimable; et la raison de cela, vous la dirai-je ? je crois l'avoir sentie.

C'est que ce n'est point une nudité qu'un visage, quelque aimable qu'il soit; nos yeux ne l'entendent pas ainsi ; mais une belle main commence à en devenir une ; et, pour fixer de certaines gens, il est bien aussi sûr de les tenter que de leur plaire. Le goût de ces gens-là, comme vous le voyez, n'est pas le plus honnête; c'est pourtant, en général, le goût le mieux servi de la part des femmes, celui à qui leur coquetterie fait le plus d'avances.

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