‹ La vie de marianeChapitre 55 sur 76 · DEUXIEME PARTIE 7I · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE 7I

Mais m'écarterai-je toujours? Je crois qu'oui; je ne saurois m'en empêcher : les idées me gagnent ; je suis femme, et je conte mon histoire; pesez ce que je vous dis là, et vous verrez qu'en vérité je n'use presque pas des privilèges que cela me donne.

Où en étois-je? A ma coiffe, que je raccommodois quelquefois dans l'intention que j'ai dite.

Parmi les jeunes gens dont j'attirois les regards, il y en eut un que je distinguai moi-même, et sur qui mes yeux tomboient plus volontiers que sur les autres.

J'aimois à le voir, sans me douter du plaisir que j'y trouvois ; j'étois coquette pour les autres, et je ne l'"étois pas pour lui ; j'oubliois à lui plaire, et ne songeois qu'à le regarder.

Apparemment que l'amour , la première fois qu'on en prend, commence avec cette bonne foilà, et peut-être que la douceur d'aim.er interrompt le soin d'être aimable.

Ce jeune homme, à son tour, m'examinoit d'une façon toute différente de celle des autres ; elle étoit plus modeste, et pourtant plus attentive; il y avoit quelque chose de plus sérieux qui se passoit entre lui et moi : les autres applaudissoient ouvertement à mes charmes, il me sembloit que celui-ci les sentoit ; du moins je le soupçonnois quelquefois, mais si confusément que je n'aurois pu dire ce que je pensois de lui, non plus que ce que je pensois de moi.

Tout ce que je sais, c'est que ses regards m'embarrassoient, que j'hésitois à les lui rendre, et que je les lui rendois toujours ; que je ne voulois pas qu'il me vît y répondre, et que je n'étois pas fâchée qu'il l'eût vu.

Enfin, on sortit de l'église ; et je me souviens que j'en sortis lentement, que je retardois mes pas, que je regrettois la place que je quittois, et que je m'en allois avec un cœur à qui il manquoit quelque chose, et qui ne savoit pas ce que c'étoit. Je dis qu'il ne le savoit pas, c'est peut-être trop dire : car, en m'en allant, je retournois souvent la tête pour revoir encore le jeune homm.e que je laissois derrière moi; mais je ne croyois pas me retourner pour lui.

De son côté, il parloit à des personnes qui l'arrêtoient, et mes yeux rencontroient toujours les siens.

La foule à la fin m'enveloppa et m'entraîna avec elle; je me trouvai dans la rue, et je pris tristement le chemin de la maison.

Je ne pensois plus à mon ajustement en m'en retournant; je négligeois ma figure, et ne me souciois plus de la faire valoir.

J'étois si rêveuse que je n'entendis pas le bruit d'un carrosse qui venoit derrière moi, qui alloit me renverser, et dont le cocher s'enrouoit à me crier: « Gare ! »

Son dernier cri me tira de ma rêverie; mais le danger où je me vis m'étourdit si fort que je

Page 1