DEUXIÈME PARTIE y
tombai en voulant fuir et me blessai le pied en tombant.
Les chevaux n'avoient plus qu'un pas à faire pour marcher sur moi : cela alarma tout le monde; on se mit à crier; mais celui qui cria le plus fut le maître de cet équipage, qui en sortit aussitôt et qui vint à m.oi : j'étois encore à terre, d'où, malgré mes efforts, je n'avois pu me relever.
On me releva pourtant, ou plutôt on m'enleva, car on vit bien qu'il m'étoit impossible de me soutenir. Mais jugez de mon étonnement quand, parmi ceux qui s'empressoient à me secourir, je reconnus le jeune homme que j'avois laissé à l'église ! C'étoit à lui à qui appartenoit le carrosse; sa maison n'étoit qu'à deux pas plus loin, et ce fut où il voulut qu'on me transportât.
Je ne vous dis point avec quel air d'inquiétude il s'yprit, ni combien il parut touché de mon accident. A travers le chagrin qu'il en marqua, je démêlai pourtant que le sort ne l'avoit pas tant désobligé en m'arrêtant. « Prenez bien garde à mademoiselle, disoit-il à ceux qui me tenoient; portez-la doucement, ne vous pressez point », car dans ce moment ce ne fut point à moi à qui il parla. Il me sembla qu'il s'en abstenoit à cause de mon état et des circonstances, et qu'il ne se permettoit d'être tendre que dans ses soins.
De mon côté, je parlai aux autres et ne lui dis rien non plus; je n'osois même le regarder, ce qui faisoit que j'en mourois d'envie : aussi le
regardai-je, toujours en n'osant, et je ne sais ce que mes yeux lui dirent; mais les siens me firent une réponse si tendre qu'il falloit que les miens l'eussent méritée. Cela me fit rougir, et me remua le cœur à un point qu'à peine m'aperçus-je de ce que je devenois.
Je n'ai de ma vie été si agitée. Je ne saurois vous définir ce que je sentois.
C'étoit un mélange de trouble, de plaisir et de peur; oui, de peur, car une jeune fille qui en est là-dessus à son apprentissage ne sait point où tout cela la mène : ce sont des mouvemens inconnus qui l'enveloppent, qui disposent d'elle, qu'elle ne possède point, qui la possèdent ; et la nouveauté de cet état l'alarme. Il est vrai qu'elle y trouve du plaisir ; mais c'est un plaisir fait comme un danger, sa pudeur même en est effrayée ; il y a quelque chose qui la menace, qui l'étourdit, et qui prend déjà sur elle.
On se demanderoit volontiers dans ces instanslà: « Que vais-je devenir?» Car, en vérité, l'amour ne nous trompe point : dès qu'il se montre, il nous dit ce qu"'il est et de quoi il sera question; l'âme, avec lui, sent la présence d'un maître qui la flatte, mais avec une autorité déclarée qui ne la consulte pas et qui lui laisse hardiment les soupçons de son esclavage futur.
Voilà ce qui m'a semblé de l'état où j'étois, et je pense aussi que c'est l'histoire de toutes les jeunes personnes de mon âge en pareil cas. Enfin on me porta chez Valville, c'étoit le nom
du jeune homme en question, qui fit ouvrir une salle où l'on me mit sur un lit de repos.
J'avois besoin de secours, je sentois beaucoup de douleur à rnon pied, et Valville envoya sur-lechamp chercher un chirurgien qui ne tarda pas à venir. Je passe quelques petites excuses que je lui fis dans l'intervalle sur l'embarras que je lui causois ; excuses communes que tout le monde sait faire, et auxquelles il répondit à la manière ordinaire.
Ce qu'il y eut pourtant de particulier entre nous deux, c'est que je lui parlai de l'air d'une personne qui sent qu'il y a bien autre chose sur le tapis que des excuses, et qu'il me répondit d'un ton qui me préparoit à voir entamer la matière.
Nos regards mêmes l'entamoient déjà; il n'en jetoit pas un sur moi qui ne signifiât : Je vous aime, et moi, je ne savois que faire des miens, parce qu'ils lui en auroient dit autant.
Nous en étions, lui et moi, à ce muet entretien de nos cœurs, quand nous vîmes entrer le chirurgien, qui, sur le récit que lui fit Valville de mon accident, débuta par dire qu'il falloit voir mon pied.
A cette proposition, je rougis d'abord par un sentiment de pudeur; et puis, en rougissant pourtant, je songeai que j'avois le plus joli petit pied du monde; que Valville alloit le voir; que ce ne seroit point m.a faute, puisque la nécessité vouloit que je le montrasse devant lui; ce qui étoit une bonne fortune pour moi, bonne fortune honnête et faite à souhait : car on croyoit qu'elle me faisoit de
la peine ; on tâchoit de m'y résoudre, et j'allois en avoir le profit immodeste, en conservant tout le mérite de la modestie, puisqu'il me venoit d'une aventure dont j'étois innocente : c'étoit ma chute qui avoit tort.
Combien dans le monde y a-t-il d'honnêtes gens qui me ressemblent, et qui, pour pouvoir garder une chose qu'ils aiment, ne fondent pas mieux leur droit d'en jouir que je faisois le mien dans cette occasion-là !
On croit souvent avoir la conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en faire.
Ce que je dis là peint surtout beaucoup de dévots qui voudroient bien gagner le Ciel sans rien perdre à la terre, et qui croient avoir de la piété moyennant les cérémonies pieuses qu'ils font toujours avec eux-mêmes et dont ils bercent leur conscience. Mais n'admirez-vous pas, au reste, cette morale que mon pied amène?
Je fis quelque difficulté de le montrer, et je ne voulois ôter que le soulier; mais ce n'étoit pas assez. « Il faut absolument que je voie le mal, disoit le chirurgien qui y alloit tout uniment; je ne saurois rien dire sans cela. )> Et là-dessus une femme de charge que Valville avoit chez lui fut sur-le-champ appelée pour me déchausser ; ce qu'elle fit pendant que Valville et le chirurgien se retirèrent un peu à quartier.
Quand mon pied fut en état, voilà le chirurgien qui l'examine et qui le tâte. Le bonhomme, pour mieux juger du mal, se baissoit beaucoup, parce qu'il étoit vieux ; et Valville, en conformité de geste, prenoit insensiblement la même attitude, et se baissoit beaucoup aussi, parce qu'il étoit jeune : car il ne connoissoit rien à mon mal, mais il se connoissoit à mon pied, et m'en paroissoit aussi content que je l'avois espéré.
Pour moi, je ne disois mot et ne donnois aucun signe des observations clandestines que je faisois sur lui : il n'auroit pas été modeste de paroître soupçonner l'attrait qui l'attiroit ; et d'ailleurs j'aurois tout gâté si je lui avois laissé apercevoir que je comprenois ses petites façons, et cela m'auroit obligée moi-même d'en faire davantage, et peutêtre auroit-ii rougi des siennes; car le cœur est bizarre : il y a des momens où il est confus et choqué d'être pris sur le fait quand il se cache; cela l'humilie; et ce que je dis là, je le sentois par instinct.
J'agissois donc en conséquence; de sorte qu'on pouvoit bien croire que la présence de Valville m'embarrassoit un peu, mais simplement à cause qu'il me voyoit, et non pas à cause qu'il aimoit à me voir.
« Dans quel endroit sentez-vous le mal? me disoit le chirurgien en me tâtant. Est-ce là? — Oui, lui répondis-je, en cet endroit même. — Aussi est-il un peu enflé, ajoutoit Valville en y
yO LA V.IE DE MARIANNE
mettant le doigt d'un air de bonne foi. — Allons, ce n'est rien que cela, dit le chirurgien : il n'y a qu'à ne pas marcher aujourd'hui; un linge trempé dans de l'eau-de-vie et un peu de repos vous guériront. » Aussitôt le linge fut apporté avec le reste; la compresse fut mise, on me chaussa, le chirurgien sortit, et je restai seule avec Valville, à l'exception de quelques domestiques qui alloient et venoient.
Je me doutai bien que je serois là quelque temps, et qu'il voudroit me retenir à dîner; mais je ne devois pas paroître m'en douter.
« Après toutes les obligations que je vous ai, lui dis-je, oserois-je encore vous prier. Monsieur, de m'envoyer chercher une chaise, ou quelque autre voiture qui me mène chez moi? — Non, Mademoiselle, me répondit-il, vous n'irez pas sitôt chez vous, on ne vous y reconduira que dans quelques heures; votre chute est toute récente, on vous a recommandé de vous tenir en repos, et vous dînerez ici. Tout ce qu'il faut faire, c'est d'envoyer dire oià vous êtes, afin qu'on ne soit point en peine de vous. »
Et il le falloit effectivement, car mon absence alloit alarmer M"^^ Dutour; et d'ailleurs, qu'estce que Valville auroit pensé de moi, si j'avois été ma maîtresse au point de n'avoir à rendre compte à personne de ce que j'étois devenue ? Tant d'indépendance n'auroit pas eu bonne grâce : il n'étoit pas convenable d'être hors de toute tutelle à mon
âge, surtout avec la figure que j'avois; car il n'y a pas trop loin d'être si aimable à n'être plus digne d'être aimée. Voilà l'inconvénient qu'il y a d'avoir un joli visage : c'est qu'il nous donne l'air d'avoir tort quand nous sommes un peu soupçonnées, et qu'en mille occasions il conclut contre nous.
Il conclura pourtant ce qu'il voudra, cela ne nous dégoûtera pas d'en avoir un; en un mot, on plaît avec un joli visage, on inspire ou de l'amour ou des désirs. Est-ce de l'amour? fût-on de l'humeur la plus austère, il est le bienvenu. Le plaisir d'être aimée trouve toujours sa place ou dans notre cœur ou dans notre vanité. Ne fait-on que nous désirer? il n'y a encore rien de perdu. II est vrai que la vertu s'en scandalise ; mais la vertueuse n'est pas fâchée du scandale.
Revenons. Vous êtes accoutumée à mes écarts.
Je vous disois donc que mon indépendance ne m'auroit pas été avantageuse, et Valville assurément ne m'envisageoit pas sous cette idée-là ; ses égards ou plutôt ses respects en faisoient foi.
Il y a des attentions tendres et même timides, de certains honneurs qui ne sont dus qu'à l'innocence et qu'à la pudeur ; et Valville, qui me les prodiguoit tous,; auroit pu craindre de s'être mépris, et d'avoir été la dupe de mes grâces; je lui aurois du moins ôté la douceur de m'estimer en pleine sûreté de confiance ; et quelle chute n'étoitce pas faire là dans son esprit ?
Le croiriez-vous pourtant ? malgré tout ce que
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je risquois là-dessus en ne donnant de mes nouvelles à personne, j'hésitai sur !e parti que je prendrois. Et savez-vous pourquoi ? C'est que je n'avois que l'adresse d'une lingère à donner. Je ne pouvois envoyer que chez M^^ Dutour, et M"ie Dutour choquoit mon amour-propre ; je rougissois d'elle et de sa boutique.
Je trouvois que cette boutique fîguroit si mal avec une aventure comme la mienne ; que c'étoit quelque chose de si décourageant pour un homme de condition comme Valville, que je voyois entouré de valets ; quelque chose de si mal assorti aux grâces qu'il mettoit dans ses façons ; j'avois moimême l'air si mignon, si distingué; il y avoit si loin de ma physionomie à mon petit état ! Comment avoir le courage de dire : « Allez-vous-en à telle enseigne, chez M^^ Dutour, où je loge !» Ah ! l'humiliant discours !
Passe pour n'être pas née de parens riches, pour n'avoir que de la naissance sans fortune; l'orgueil, tout nu qu'il est par là, se sauve encore ; cela ne lui ôte que son faste et ses commodités, et non pas le droit qu'il a aux honneurs de ce monde; mais un si grand étalage de politesse et d'égards n'étoit pas dû à une petite fille de boutique : elle étoit bien hardie de l'avoir souffert, de n'y avoir pas mJs ordre par sa confusion.
Et c'étoit là le retour de réflexion que je craignois dans Valville. « Quoi! ce n'est que cela! « me sembloit-il lui entendre dire à lui-même; et