‹ La vie de marianeChapitre 57 sur 76 · DEUXIÈME PARTIE 8l · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE 8l

l'ironie de ce petit soliloque-là me révoltoit tant de sa part que, tout bien pesé, j'aimois mieux lui paroître équivoque que ridicule, et le laisser douter de mes mœurs que de le faire rire de tous ses respects. Ainsi je conclus que je n'enverrois chez personne, et que je dirois que cela n'étoit pas nécessaire.

C'étoit bien mal conclure, j'en conviens, et je le sentois; mais ne savez-vous pas que notre âme est encore plus superbe que vertueuse, plus glorieuse qu'honnête, et par conséquent plus délicate sur les intérêts de sa vanité que sur ceux de son véritable honneur?

Attendez pourtant, ne vous alarmez pas. Ce parti que j'avois pris, je ne le suivis point : car, dans l'agitation qu'il me causoit à moi-même, il me vint subitement une autre pensée.

Je trouvai un expédient dont ma misérable vanité fut contente, parce qu'il ne prenoit rien sur elle et qu'il n'affligeoit que mon cœur; mais qu'importe que notre cœur souffre, pourvu que notre vanité soit servie? Ne se passe-t-on pas de tout, et de repos et de plaisirs, et d'honneur même, et quelquefois de la vie, pour avoir la paix avec elle?

Or cet expédient dont je vous parle, ce fut de vouloir absolument m'en retourner.

« Quoi! quitter sitôt Valville?» me direz-vous. Oui, j'eus le courage de m'y résoudre, de m'arracher à une situation que je vojois remplie de mille instans délicieux si je la prolongeois.

La Vie de Marianne. I. ii

Valville m'aimoit; il ne me Tavoit pas encore dit, et il auroit eu le temps de me le dire. Je Taimois, il l'ignoroit, du moins je le croyois, et je n'aurois pas manqué de le lui apprendre.

Il auroit donc eu le plaisir de me voir sensible, moi celui de montrer que je l'étois, et tous deux celui de l'être ensemble.

Que de douceurs contenues dans ce que je vous dis là, Madame! L'amour peut en avoir de plus folles; peut-être n'en a-t-il point de plus touchantes, ni qui aillent si droit et si nettement au cœur, ni dont ce cœur jouisse avec moins de distraction, avec tant de connoissance et de lumières, ni qu'il partage moins avec le trouble des sens; il les voit, il les compte, il en démêle distinctement tout le charme; et cependant je les sacrifiois.

Au reste, tout ce qui me vint alors dans l'esprit là-dessus, quoique long à dire, n'est qu'un instant à être pensé.

« Ne vous inquiétez point, Mademoiselle, me dit Valville; donnez votre adresse, on partira surle-champ. »

Et c'étoit en me prenant la main qu'il me parîoit ainsi d'un air tendre et pressant.

Je ne comprends pas comment j'y résistai. « Faites-y attention, ajouta-t-il en insistant. Vous n'êtes point en état de vous en aller sitôt; il est tard : dînez ici, vous partirez ensuite. Pourquoi hésiter? Vous n'avez rien à vous reprocher en restant; on ne sauroit y trouver à redire; votre

accident VOUS j force. Allons, qu'on nous serve! — Non, Monsieur, lui dis-Je; permettez que je me retire; on ne peut être plus sensible à vos honnêtetés que je le suis, mais je ne veux pas en abuser : je ne demeure pas loin d'ici; je me sens beaucoup mieux, et je vous demande en grâce que je m'en aille.

— Mais, me dit Valville, quel est le motif de votre répugnance là-dessus, dans une conjoncture aussi naturelle, aussi innocente que l'est celle-ci? — De la répugnance, je vous assure que je n'en ai point, répondis-je, et j'aurois grand tort; mais il sera plus séant d'être chez moi, puisque je puis m'y rendre avec une voiture. — Quoi ! partir sitôt ? me dit-il en jetant sur moi le plus doux de tous les regards. — Il le faut bien «, repris-je en baissant les jeux d'un air triste (ce qui valoit bien le regarder moi-même); et, comme les cœurs s'entendent, apparemment qu'il sentit ce qui se passoit dans le mien: car il reprit ma main qu'il baisa avec une naïveté de passion si vive et si rapide qu'en me disant mille fois : « Je vous aime », il me l'auroit dit moins intelligiblement qu'il ne fît alors.

Il n'y avoit plus moyen de s'y méprendre : voilà qui étoit fini; c'étoit un amant que je voyois, il se montroit à visage découvert; et je ne pouvois, avec mes petites dissimulations, parer l'évidence de son amour. Il ne restoit plus qu'à savoir ce que j'en pensois, et je crois qu^il dut être content de moi : je demeurai étourdie, muette et confuse; ce

qui étoit signe que j'étois charmée : car avec un homme qui nous est indifférent, ou qui nous déplaît, on en est quitte à meilleur marché ; il ne nous met pas dans ce désordre-là; on voit mieux ce qu'on fait avec lui; et c'est ordinairement parce qu'on aime qu'on est troublée en pareil cas.

Je l'étois tant que la main me trembloit dans celle de Valville; que je ne faisois aucun effort pour la retirer, et que je la lui laissois par je ne sais quel attrait qui me donnoit une inaction tendre et timide. A la fin pourtant je prononçai quelques mots qui ne mettoient ordre à rien, de ces mots qui diminuent la confusion qu'on a de se taire, qui tiennent la place de quelque chose qu'on ne dit pas et qu'on devroit dire. « Eh bien! Monsieur, eh bien! qu'est-ce que cela signifie? » Voilà tout ce que je pus tirer de moi; encore y mêlai-je un soupir qui en ôtoit le peu de force que j'y avois peut-être mise.

Je me retrouvai pourtant; la présence d'esprit me revint, et la vapeur de ces mouvemens qui me tenoient comme enchantée se dissipa. Je sentis qu'il n'étoit pas décent de mettre tant de foiblesse dans cette situation-là, ni d'avoir l'âme si entreprise, et je tâchai de corriger cela par une action de courage.

« Vous n'y songez pas! Finissez donc. Monsieur )), dis-je à Valville en retirant ma main avec assez de force, et d'un ton qui marquoit encore que je revenois de loin, supposé qu'il fût lui-même

en état d'y voir si clair: car il avoit eu des mouvemens aussi bien que moi. Mais je crois qu'il vit tout: il n'étoit pas aussi neuf en amour que je l'étois, et dans ces momens-Ià jamais la tête ne tourne à ceux qui ont un peu d'expérience par devers eux; vous les remuez , mais vous ne les étourdissez point; ils conservent toujours le jugement, il n'y a que les novices qui le perdent. Et puis dans quel danger n'est-on pas quand on tombe en de certaines mains, quand on n'a pour tout guide qu'un amant qui vous aime trop mal pour vous mener bien 1

Pour moi, je ne courois alors aucun risque avec Valville : j'avoue que je fus troublée, mais à un degré qui étonna ma raison, et qui ne me l'ôta pas; et cela dura si peu qu'on n'auroit pu en abuser, du moins je me l'imagine: car, au fond, tous ces étonnemens de raison ne valent rien non plus, on n'y est point en sûreté; il s'y passe toujours un intervalle de temps où l'on a besoin d'être traitée doucement; le respect de celui avec qui vous êtes vous fait grand bien.

Quant à Valville, je n'eus rien à lui reprocher là-dessus; aussi lui avcis-je inspiré des sentimens. Il n'étoit pas amoureux, il étoit tendre; façon d'être épris qui, au commencement d'une passion, rend le cœur honnête, qui lui donne des mœurs et l'attache au plaisir délicat d'aimer et de respecter timidement ce qu'il aime.

Voilà de quoi d'abord s'occupe un cœur tendre :

à parer l'objet de son amour de toute la dignité imaginable, et il n'est pas dupe. Il y a plus de charme à cela qu'ion ne pense, il y perdroit à ne s'y pas tenir; et vous, Madame, vous y gagneriez si je n'étois pas si babillarde.

(c Finissez donc », me diriez-vous volontiers; et c'est ce que je disois à Valville avec un sérieux encore altéré d'émotion. « En vérité, Monsieur, vous me surprenez, ajoutai-je; vous voyez bien vousmême que j'ai raison de vouloir m'en aller et qu'il faut que je parte.

— Oui, Mademoiselle, vous allez partir, me répondit-il tristement; et je vais donner mes ordres pour cela, puisque vous ne pouvez vous souffrir ici, et qu'apparemment je vous y déplais moimênie, à cause du mouvement qui vient de m'échapper: car il est vrai que je vous aime, et que j'emploierois à vous le dire tous les mornens que nous passerions ensemble, et tout le temps de ma vie, si je ne vous quittois pas. »

Et, quand ce discours qu'il me tenoit auroit duré tout le temps de la mienne, il me semble qu'il rie m'auroit pas ennuyée non plus, tant la joie dont il me pénétroit étoit douce, flatteuse, et pourtant embarrassante : car je sentois qu'elle me gagnoit. Je ne voulois pas que Valville la vît, et je ne savois quel air prendre pour la mettre à couvert de ses yeux.

D'ailleurs, ce qu'il m'avoit dit demandoit une réponse; ce n'étoit pas à ma joie à la faire, et je

n'avois que ma joie dans l'esprit, de sorte que je me taisois les yeux baissés.

« Vous ne répondez rien, me dit Valville; partirez-vous sans me dire un mot? Mon action m'at-elle rendu si désagréable? Vous a-t-elle offensée sans retour? »

Et remarquez que pendant ce discours il avançoit sa main pour ravoir la mienne, que je lui laissois prendre et qu'il baisoit encore en me demandant pardon de l'avoir baisée; et ce qui est de plaisant, c'est que je trouvois la réparation fort bonne, et que je la recevois de la meilleure foi du m.onde , sans m'apercevoir qu'elle n'étoit qu'une répétition de la faute: je crois même que nous ne nous en aperçûmes ni l'un ni l'autre; et, entre deux personnes qui s'aiment, ce sont là de ces simplicités de sentiment que peut-être l'esprit remarqueroit bien un peu s'il vouloit, mais qu'il laisse bonnement passer au profit du cœur.

« Ne me direz-vous rien? me disoit donc Valville. Aurai-je le chagrin de croire que vous me haïssez? ;>

Un petit soupir naïf précéda ma réponse, ou plutôt la commença. « Non, Monsieur, je ne vous hais pas, lui dis-je; vous ne m'avez pas donné lieu de vous haïr, il s'en faut bien. — Eh ! que pensezvous donc de moi? reprit-il avec feu. Je vous ai dit que je vous aime; comment regardez-vous mon amour? Êtes-vous fâchée que je vous en parle?

— Que voulez-vous que je réponde à cette

question? lui dis-je. Je ne sais ce que c'est que l'amour, Monsieur; je pense seulement que vous êtes un fort honnête homme, que je vous ai beaucoup d'obligation, et que je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi dans cette occasion-ci.

— Vous ne l'oublierez jamais! s'écria-t-il. Eh! comment saurai-je que vous voudrez bien vous ressouvenir de moi, si j''ai le malheur de ne vous plus voir. Mademoiselle? Ne m'exposez point à vous perdre pour toujours, et, s'il est vrai que vous n'ayez point d'aversion pour moi, ne m'ôtez pas les moyens de vous parler quelquefois, et d'essayer si ma tendresse ne pourra vous toucher un jour. Je ne vous ai vue aujourd'hui que par un coup de hasard; oii vous retrouverai-je, si vous me laissez ignorer qui vous êtes? Je vous chercherois inutilement. — J'en conviens, lui dis-je avec une franchise qui alla plus vite que ma pensée, et qui sembloit nous plaindre tous deux. — Eh bien. Mademoiselle, ajouta-t-il en approchant encore sa bouche de ma main (car nous ne prenions plus garde à cette minutie-là, elle nous étoit devenue familière; et voilà comme tout passe en amour); eh bien! nommez-moi, de grâce, les personnes à qui vous appartenez ; instruisez-moi de ce qu'il faut faire pour être connu d'elles ; donnez-moi cette consolation avant que de partir. »

A peine achevoit-il de parler qu'un laquais entra : « Qu'on mette les chevaux au carrosse pour

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