‹ La vie de marianeChapitre 58 sur 76 · DEUXIEME PARTIE Ô · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE Ô

reconduire mademoiselle », lui dit Valville en se retournant de son côté.

Cet ordre, que je n'avois point prévu, me fit frémir : il rompoit toutes mes mesures et rejetoit ma vanité dans toutes ses angoisses.

Ce n'étoit point le carrosse de Valville qu'il me falloit. La petite lingère n'échappoit point par là à l'affront d'être connue. J'avois compris qu'on m'enverroit chercher une voiture; je comptois m'y mettre toute seule, en être quitte pour dire : « Menez-moi dans telle rue », et, à l'abri de toute confusion , regagner ainsi cette fâcheuse boutique, qui m'avoit coûté tant de peine d'esprit, et dont je ne pouvois plus faire un secret si je m''en retournois dans l'équipage de Valville, car il n'auroit pas oublié de demander à ses gens : « Où l'avez-vous menée? » et ils n'auroient pas manqué de lui dire : « A une boutique. »

Encore n'eùt-ce été là que demi-mal, puisque je n'aurois pas été présente au rapport et que je n'en aurois rougi que de loin. Mais vous allez voir que la politesse de Valville me destinoit à une honte bien plus complète.

« J'imagine une chose, Mademoiselle, me dit-il tout de suite quand le laquais fut sorti ; c'est de vous reconduire moi-même avec la femme que vous avez vue paroître. Qu'en dites-vous, Mademoiselle? Il me semble que c'est une attention nécessaire de ma part, après ce qui vous est arrivé; je crois même qu'il y auroit de l'impolitesse à m'en

dispenser; c'est une réflexion que je fais, et qui me vient fort à propos. » Et moi, je la trouvois tuante.

<•( Ah! Monsieur, m'écriai-je, que me proposezvous là? Moi, m'en retourner dans votre carrosse au logis, et y arriver avec vous, avec un homme de votre âge! Non, Monsieur, je n'aurai pas cette imprudence-là; le Ciel m'en préserve! Vous ne songez pas à ce qu'on en diroit : tout est plein de médisans; et, si on ne va pas me chercher une voiture, j'aime encore mieux m'en aller à pied chez moi, et m'y traîner comme je pourrai, que d'accepter vos offres. »

Ce discours ne souffroit point de réplique; aussi m'en parut-il outré.

« Allons, Mademoiselle, s'écria-t-il à son tour avec douleur en se levant d'auprès de moi; je vous entends : vous ne voulez plus que je vous revoie, ni que je sache où vous reprendre : car, de m'alléguer la crainte que vous avez, dites-vous, de ce qu'on pourroit dire, il n'y a pas d'apparence qu'elle soit le motif de vos refus. Vous vous blessez en tombant; vous êtes à m.a porte, je m'y trouve; vous avez besoin de secours, mille gens sont témoins de votre accident; vous ne sauriez vous soutenir, je vous fais porter chez moi; de là je vous ramène chez vous : il n'y a rien de si simple, vous le sentez bien; mais rien en même temps qui me mît plus naturellement à portée d'être connu de vos parens, et je vois bien que c'est à quoi vous

ne voulez pas que je parvienne. Vous avez vos raisons, sans doute ; ou je vous déplais, ou vous êies prévenue. »

Et là-dessus, sans me donner le temps de lui répondre, outré du silence morne que j'avois gardé jusque-là, et dans Tamertume de son chagrin, ayant l'air content d'être privé de ce qu'il étoit au désespoir de perdre, il part, s'avance vers la porte de la salle, et appelle impétueusement un laquais, qui accourt. « Qu'on aille chercher une chaise, lui dit-il; et, si on n'en trouve pas, qu'on amène un carrosse; mademoiselle ne veut pas du mien. »

Et puis, revenant à moi : « Soyez en repos, ajouta-t-il, vous allez avoir ce que vous souhaitez, Mademoiselle : il n'y a plus rien à craindre ; et vous et vos parens me serez éternellement inconnus, à moins que vous ne me disiez votre nom , et je ne pense pas que vous en ayez envie. »

A cela nulle réponse encore de ma part; je n'étois plus en ét?t de parler. En revanche, devinez ce que je faisois, Madame: excédée de peines, de soupirs, de réflexions, je pleurois la tête baissée. «Vous pleuriez? » Oui, j'avois les yeux remplis de larmes. Vous en êtes surprise ; mais mettezvous bien au fait de ma situation , et vous verrez dans quel épuisement de courage je devois tomber.

Que n'avois-je pas souffert depuis une demiheure! Comptons mes détresses: une vanité inexorable qui ne vouloit point de M^^ Dutour, ni par

conséquent que je fusse lingère; une pudeur gémissante de la figure d'aventurière que j'allois faire, si je ne m'en tenois pas à être fille de boutique; un amour désespéré, à quoi que je me déterminasse là-dessus : car une fille de mon état, me disois-je, ne pouvoit pas conserver la tendresse de Valville, ni une fille suspecte mériter qu'il l'aimât.

A quoi donc me résoudre? A m'en aller sur-lechamp ? Autre affliction pour mon cœur qui se trouvoit si bien de l'entretien de Valville.

Et voyez que de différentes mortifications il avoit fallu sentir, peser, essayer sur mon âme, pour en comparer les douleurs et savoir à laquelle je donnerois la triste préférence ! Encore à quoi m'avoitil servi d'opter de m'être enfin fixée à la douleur de quitter Valville ? M'en étoit-il moins difficile de lui rester inconnue comme c'étoit mon dessein? Non vraiment, car il m'offroit son carrosse, il vouloit me reconduire; ensuite il se retranchoit à savoir mon nom, qu'il n'étoit pas naturel de lui cacher, mais que je ne pouvois pas lui dire, puisque je ne le savois pas moi-même, à moins que je ne prisse celui de Marianne ; et prendre ce nom-là, c'étoit presque déclarer M^^ Dutour et sa boutique, ou faire soupçonner quelque chose d'approchant.

A quoi donc en étois-je réduite? A quitter brusquement Valville sans aucun ménagement de politesse et de reconnoissance; à me séparer de lui

comme d'un homme avec qui je voulois rompre, luiqui m'aimoit, lui que je regrettois, lui qui m'apprenoit que j'avois un cœur (car on ne le sent que du jour où l'on aime, et jugez combien ce cœur est remué de la première leçon d'amour qu'il reçoit!), enfin, lui que je sacrifiois à une vanité haïssable que je condamnois intérieurement moimême, qui me paroissoit ridicule, et qui, malgré tout le tourment qu'elle me causoit, ne me laissoit pas seulement la consolation de me trouver à plaindre.

En vérité, Madame, avec une tête de quinze ou seize ans avois-je tort de succomber, de perdre tout courage, et d'être abattue jusqu'aux larmes?

Je pleurois donc, et il n'y avoit peut-être pas de meilleur expédient pour me tirer d'affaire que de pleurer et de laisser tout là. Notre âme sait bien ce qu'elle fait, ou du moins son instinct le sait bien pour elle.

Vous croyez que mon découragement est malentendu, qu'il ne peut tourner qu'à ma confusion; et c'est le contraire, il va remédier à tout : car, premièrement, il me soulagea, il me mit à mon aise, il affoiblit ma vanité, il me défit de cet orgueilleux effroi que j'avois d'être connue de Valville. Voilà déjà bien du repos pour moi : voici d'autres avantages.

C'est que cet abattement et ces pleurs me donnèrent, aux yeux de ce jeune homme, je ne sais quel air de dignité romanesque qui lui imposa,

qui corrigea d'avance la médiocrité de mon état, qui disposa Valville à l'apprendre sans en être scandalisé : car vous sentez bien que tout ceci ne sauroit demeurer sans quelque petit éclaircissement. Mais n'en soyez point en peine, et laissez faire aux pleurs que je répands : ils viennent d'ennoblir Marianne dans l'imagination de son amant; ils font foi d'une fierté de cœur qui empêchera bien qu'il ne la dédaigne.

Et, dans le fond, observons une chose. Être jeune et belle, ignorer sa naissance, et ne l'ignorer que par un coup de malheur, rougir et soupirer en illustre infortunée de l'humiliation où cela vous laisse; si j'avois affaire à l'amour, lui qui est tendre et galant, qui se plaît à honorer ce qu'il aime: voilà, pour lui paroître charmante et respectable, dans quelle situation et avec quel amas de circonstances je voudrois m'offrir à lui !

Il y a de certaines infortunes qui embellissent la beauté même, qui lui prêtent de la majesté. Vous avez alors, avec vos grâces, celles que votre histoire, faite comme un roman, vous donne encore. Et ne vous embarrassez pas d'ignorer ce que vous êtes née; laissez travailler les chimères de l'amour là-dessus; elles sauront bien vous faire un rang distingué, et tirer bon parti des ténèbres qui cacheront votre naissance. Si une femme pouvoit être prise pour une divinité, ce seroit en pareil cas que son amant l'en croiroit une.

A la vérité, il ne faut pas attendre que cela

dure; ce sont là de ces grâces et de ces dignités d'emprunt qui s'en retournent avec les amoureuses folies qui vous en parent.

Et moi, je retourne toujours aux réflexions, et je vous avertis que je ne me les reprocherai plus : vous voyez bien que je n'y gagne rien et que je suis incorrigible; ainsi tâchons toutes deux de n'y plus prendre garde.

J'ai laissé Valville désespéré de ce que je voulois partir sans me faire connoître; mais les pleurs qu'il me vit répandre le calmèrent tout d'un coup : je n'ai jamais rien vu ni de si doux ni de si tendre que ce qui se peignit alors sur sa physionomie ; et en effet mes pleurs ne concluoient rien de fâcheux pour lui, ils n'annonçoient ni haine ni indifférence, ils ne pouvoient signifier que de l'embarras.

« Eh quoi! Mademoiselle, vous pleurez! me dit-il en venant se jeter à mes genoux avec un amour oii l'on démêloit déjà je ne sais quel transport d'espérance ; vous pleurez ! Eh ! quel est donc le motif de vos larmes ? Vous ai-je dit quelque chose qui vous chagrine? Parlez, je vous en conjure, d'où vient que je vous vois dans cet état-là? » ajouta-t-il en me prenant une main qu'il accabloit de caresses, et que je ne retirois pas, mais que, dans ma consternation, je semblois lui abandonner avec décence, et comme à un homme dont le bon cœur, et non pas Tamour, obtenoit de moi cette nonchalance-là.

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« Répondez-moi, s'écrioit-il : avez-vous d'autres sujets de tristesse ? Et pourriez-vous hésiter d'ouvrir votre cœur à qui vous a donné tout le sien, à qui vous jure qu'il sera toujours à vous, à qui vous aime plus que sa vie, à qui vous aime autant que vous méritez d'être aimée? Est-ce qu'on peut voir vos larmes sans souhaiter de vous secourir? Et vous est-il permis de m'en pénétrer sans vouloir rien faire de l'attendrissement où elles me jettent? Parlez : quel service faut-il vous rendre? Je compte que vous ne vous en irez pas sitôt.

— Il faudroit donc envoyer chez Mi^^ Dutour » , lui dis-je naïvement alors, comme entraînée moimême par le torrent de sa tendresse et de la mienne.

Et la voilà enfin déclarée cette M^^ Dutour si terrible, et sa boutique, et son enseigne car tout cela étoit compris dans son nom); et la voilà déclarée sans que j'y hésitasse : je ne m'aperçus pas que j'en parlois.

« Chez Mme Dutour! une marchande de linge! eh! je la connois, dit Valville; c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous avertir où vous êtes? Mais de la part de qui lui dira-t-on qu'on vient ? »

A cette question ma naïveté m'abandonna; je me retrouvai glorieuse et confuse, et je retombai dans tous mes embarras.

Et, en effet, y avoit-il rien de si piquant que ce qui m'arrivoit? Je viens de nommer M™^ Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est à

peu près au fait. Point du tout; il se trouve qu'il faut recommencer, que je n'en suis pas quitte, que je ne lui ai rien appris, et qu'au lieu de comprendre que je n'envoie chez elle que parce que j'y demeure, il entend seulem.ent que mon dessein est de la charger d'aller dire à mes parens où je suis, c'est-à-dire qu'il la prend pour ma commissionnaire : c'est là toute la relation qu'il imagine entre elle et moi.

Et d'où vient cela? c'est que j'ai si peu l'air d'une Marianne, c'est que mes grâces et ma physionomie le préoccupent tant en ma faveur, c'est qu'il est si éloigné de penser que je puisse appartenir, de près ou de loin, à une M"^^ Dutour, qu'apparemment il ne saura que je loge chez elle, et que je suis sa fille de boutique, que quand je le lui aurai dit, et peut-être répété dans les termes les plus simples, les plus naturels et les plus clairs. Oh! voyez combien il sera surpris, et si moi, qui prévois sa surprise, je ne dois pas frémir plus que jamais de la lui donner !

Je ne répondois donc rien; mais il se mêloit à mon silence un air de confusion si marqué qu'à la fin Valville entrevit ce que je n'avois pas le courage de lui dire.

« Quoi! Mademoiselle, est-ce que vous logez chez Mî^e Dutour? — Oui, Monsieur, lui répondis-je d'un ton vraiment humilié : je ne suis pourtant pas faite pour être chez elle, mais les plus grands malheurs du monde m'y réduisent. — Voilà La Vie de Marianne. I. 1 3

donc ce que signifioient vos pleurs? me réponditil en me serrant la main avec un attendrissement qui avoit quelque chose de si honnête pour moi et de si respectueux que c'étoit comme une réparation des injures que me faisoit le sort. Voyez si mes pleurs m'avoient bien servie.

L'article sur lequel nous en étions alloit sans doute donner matière à une longue conversation entre nous, quand on ouvrit avec grand bruit la porte de la salle, et que nous vîmes entrer une dame menée, devinez par qui : par M. de Climal, qui, pour premier objet, aperçut Marianne en face, à demi couchée sur un lit de repos, les jeux mouillés de larmes, et tête à tête avec un jeune homme dont la posture tendre et soumise menoit à croire que son entretien rouloit sur l'amour, et qu'il me disoit : « Je vous adore »; car vous savez qu'il étoit à mes genoux; et qui plus est, c'est que, dans ce moment, il avoit la tête baissée sur une de mes mains, ce qui concluoit aussi qu'il la baisoit. N'étoit-ce pas là un tableau bien amusant pour M. de Climal !

Je voudrois pouvoir vous exprimer ce qu'il devint. Vous dire qu'il rougit, qu'il perdit toute contenance, ce n'est vous rendre que les gros traits de l'état où je le vis.

Figurez-vous un homme dont les yeux regardoient tout sans rien voir, dont les bras se remuoient toujours sans avoir de gestes; qui ne savoit quelle attitude donner à son corps qu'il avoit

de trop, ni que faire de son visage qu'il ne savoit sous quel air présenter pour empêcher qu'on n'y vît son désordre qui alloit s'y peindre.

M. de CHmal étoit amoureux de moi; comprenez donc combien il fut jaloux : amoureux et jaloux, voilà déjà de quoi être bien agité; et puis, M. de Climal étoit un faux dévot, qui ne pouvoit avec honneur laisser transpirer ni jalousie ni amour : ils transpiroient pourtant malgré qu'il en eût ; il le sentoit bien, il en étoit honteux, il avoit peur qu'on n'aperçût sa honte; et tout cela ensemble lui donnoit je ne sais quelle incertitude de mouvemens, sotte, ridicule, qu'on voit mieux qu'on ne l'explique ; et ce n'est pas là tout : son trouble avoit encore un grand motif que j'ignorois ; le voici : c'est que Valville, en se levant, s'écria à demi bas : « Eh ! c'est mon oncle ! »

Nouvelle augmentation de singularité dans ce coup de hasard. Je n'avois fait que rougir en le voyant, cet oncle; mais sa parenté, que j'apprenois, me déconcerta encore davantage; et la manière dont je le regardai, s'il y fit attention, m'accusoit bien nettement d'avoir pris plaisir aux discours de Valville. J'avois tout à fait l'air d'être sa complice; cela n'étoit pas douteux à ma contenance.

De sorte que nous étions trois figures très interdites. A l'égard de la dame que menoit M. de Climal, elle ne me parut pas s'apercevoir de notre embarras, et ne remarqua, je pense, que mes grâ-

ces, ma jeunesse, et la tendre posture de Valville.

Ce fut elle qui ouvrit la conversation. « Je ne vous plains point, Monsieur, vous êtes en bonne compagnie, un peu dangereuse à la vérité ; je n'y crois pas votre cœur fort en sûreté », dit-elle à Valville en nous saluant : à quoi d'abord il ne répondit que par un sourire, faute de savoir que dire. M. de Climal sourioit aussi, mais de mauvaise grâce, et en homme déterminé sur le parti qu'il avoit à prendre, inquiet de celui que je prendrois : car falloit-il qu'il me connût ou non, et moi-même allois-je en agir avec lui comme avec un homme que je connoissois?

D'un autre côté, ne sachant aussi quel accueil je devois lui faire, j'observois le sien pour m'y conformer; et, comme son air souriant ne régloit rien là-dessus, la manière dont je saluai ne fut pas plus décisive et se sentit de l'équivoque où il me laissoit.

En un mot, j'en fis trop et pas assez. Dans la moitié de mon salut, il sembloit que je le connoissois; dans l'autre moitié, je ne le connoissois plus: c'étoit oui, c'étoit non, et tous les deux manques.

Valville remarqua cette façon d'agir obscure, car il me l'a dit depuis. Il en fut frappé.

Il faut savoir que, depuis quelque temps, il soupçonnoit son oncle de n'être pas tout ce qu'il vouloit paroître; il avoit appris, par de certains faits, à se défier de sa religion et de ses mœurs. Il

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