‹ La vie de marianeChapitre 60 sur 76 · DEUXIÈME PARTIE Io · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE Io

de bien, je vous le demande ? Que seroitdevenue la bonne odeur de sa vie, lui qui avoitnié de me connoître, et moi-même- qui m'étois prêtée à son imposture ? N'aurois-je pas été une jolie mignonne avec mes grâces, si M^e Dutour et Toinon s'étoient trouvées sur le pas de leur porte, comme elles en avoient volontiers la coutume, et nous eussent dit: « Ah! c'est donc vous, Monsieur? Eh! d'où venez-vous, Marianne? » comme assurément elles n'y auroient pas manqué.

Oh! voilà ce qui devoit me faire trembler, et non pas ma boutique; c'étoit là le véritable opprobre qui méritoit mon attention. Je ne l'aperçus pourtant que le dernier, et cela est dans l'ordre. On va d'abord au plus pressé; et le plus pressé pour nous, c'est nous-mêmes, c'est-à-dire notre orgueil : car notre orgueil et nous, ce n'est qu'un, au lieu que nous et notre vertu, c'est deux: n'estce pas, Madame ?

Cette vertu, il faut qu'on nous la donne; c'est en partie une affaire d'acquisition. Cet orgueil, on ne nous le donne pas, nous l'apportons en naissant; nous l'avons tant, qu'on ne sauroit nous

l'ôter; et, comme il est le premier en date, il est, dans l'occasion, le premier servi. C'est la nature qui a le pas sur l'éducation. Comme il y a longtemps que je n'ai fait de pause, vous aurez la bonté de vouloir bien que j'observe encore une chose que vous n'avez peut-être pas assez remarquée. C'est que, dans la vie, nous sommes plus jaloux

de la considération des autres que de leur estime , et par conséquent de notre innocence, parce que c'est précisément nous que leur considération distingue, et que ce n'est qu'à nos mœurs que leur estime s'adresse.

Oh ! nous nous aimons encore plus que nos mœurs. Estimez mes qualités tant qu'il vous plaira, vous diroient tous les hommes, vous me ferez grand plaisir, pourvu que vous m'honoriez, moi qui les ai, et qui ne suis pas elles : car, si vous me laissez là, si vous négligez ma personne, je ne suis pas content, vous prenez à gauche; c'est comme si vous me donniez le superflu et que vous me refusassiez le nécessaire; faites-moi vivre d'abord, et me divertissez après ; sinon j'y pourvoirai. Et qu'estce que cela veut dire? C'est que, pour parvenir à être honoré, je saurai bien cesser d'être honorable; et, en effet, c'est assez là le chemin des honneurs : qui les mérite n'y arrive guère. J'ai fini.

Ma réflexion n'est pas mal placée; je l'ai faite seulement un peu plus longue que je ne croyois. En revanche, j'en ferai quelque autre ailleurs, qui sera trop courte.

Je ne sais pas comment nous nous serions échappés, M. de Climal et moi, du péril où nous jetoit cette dame en offrant de me reconduire.

Auroit-il pu s'exempter de prêter son carrosse? aurois-je pu refuser de le prendre? Tout cela étoit difficile. Il pâlissoit, et je ne répondois rien; ses yeux me disoient : (( Tirez-moi d'affaire » ; les

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