‹ La vie de marianeChapitre 61 sur 76 · DEUXIÈME PARTIE Io · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE Io

miens lui disoient : ^( Tirez-m'en vous-même » ; et notre silence commençoit à devenir sensible, quand il entra un laquais qui dit à Valville que le carrosse qu'il avoit envoyé chercher pour moi étoit à la porte.

Cela nous sauva, et mon tartufe en fut si rassuré qu'il osa même abuser de la sécurité oii il se trouvoit pour lors et porter l'audace jusqu'à dire : « Mais il n'y a qu'à renvoyer ce carrosse; il est inutile, puisque voilà le mien »; et cela du ton d'un homme qui avoit compté me mener, et qui n'avoit négligé de répondre à la proposition que parce qu'elle ne faisoit pas la moindre difficulté.

Je songe pourtant que je devrois rayer l'épithète de tartufe que je viens de lui donner ; car je lui ai obligation, à ce tartufe-là. Sa mémoire me doit être chère ; il devint un homme de bien pour moi. Ceci soit dit pour l'acquit de ma reconnoissance, et en réparation du tort que la vérité historique pourra lui faire encore. Cette vérité a ses droits, qu'il faut bien que M. de Climal essuie.

Je compris bien qu'il s'en fioit à moi pour l'impunité de sa hardiesse, et qu'il ne craignoit pas que j'eusse la malice ou la simplicité de l'en faire repentir.

« Non, Monsieur, lui répondis-je; il n'est pas nécessaire que je vous dérange, puisque j'ai une voiture pour m'en retourner ; et si monsieur, dis-je tout de suite en parlant à Valville, veut bien

Io6 LA VIE DE MARIANNE

appeler quelqu'un pour m'aider à me lever d'ici, je partirai tout à l'heure.

— Je pense que ces messieurs vous aideront bien eux-mêmes, dit galamment la dame, et en voici un (c'étoit Valville qu'elle montroit) qui ne sera pas fâché d'avoir cette peine-là ; n'est-il pas vrai ? » Discours qui venoit sans doute de ce qu'elle l'avoit vu à mes genoux. « Au reste, ajouta-t-elle, comme nous nous en allons aussi, il faut vous dire ce qui nous amenoit : avez-vous des nouvelles de M^e de Valville (c'étoit la mère du jeune homme)? Arrive-t-elle de sa campagne? La reverrons-nous bientôt? — Je l'attends cette semaine », dit Valville d'un air distrait et nonchalant, qui prouYoit mal cet empressement que la dame lui avoit supposé pour moi, et qui m'auroit peut-être piquée moi-même, si je n'avois pas eu aussi mes petites affaires dans l'esprit ; mais j'étois trop dans mon tort pour y trouver à redire. Il y avoit d'ailleurs dans sa nonchalance je ne sais quel fond de tristesse qui me rendoit honteuse, parce que j'en apercevois le motif.

Je sentois que c'étoit un cœur consterné de ne savoir plus si je méritois sa tendresse, et qui avoit peur d'être obligé d'j renoncer. Y avoit-il rien de plus obligeant pour moi que cette peur -là. Madame ? rien de plus flatteur, de plus aimable, rien de plus digne de jeter mon cœur dans un humble et tendre embarras devant le sien ? Car c'étoit là précisément tout ce que j'éprouvois. Un

Page 1